Édition du 20 août 2019

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Économie

Chine

Les terres rares, une nouvelle géopolitique des matières premières

En pleine guerre commerciale avec les États-Unis, le président chinois menace de prononcer un embargo sur les exportations chinoises de terres rares. Ces matériaux et métaux sont devenus essentiels dans la transition écologique et le numérique. Et la Chine en détient le quasi-monopole. Il en sera question au G20. Décryptage avec Guillaume Pitron, auteur de La Guerre des métaux rares.

28 JUIN 2019 | tiré de mediapart.fr

Le déplacement se voulait un avertissement. Et il a bien été perçu comme tel. Vingt-quatre heures après que Google eut annoncé que le groupe chinois Huawei n’aurait plus accès à son système d’exploitation Android, le président chinois Xi Jinping, accompagné de son négociateur en chef Liu He, visitait ostensiblement le site de production de JL MAG Rare-Earth Co à Ganzhou (province du Jiangxi), spécialisé dans la recherche et le développement sur les matériaux magnétiques permanents des terres rares.

Le message était on ne peut plus clair : Pékin rappelait à Washington qu’il avait aussi des moyens de rétorsion dans la guerre commerciale qui l’oppose aux États-Unis. Et parmi ceux-ci, il y a les terres rares. Lors de leur rencontre à Osaka ce vendredi 28 juin, il risque à nouveau d’être question de ces terres rares dans les discussions entre Donald Trump et Xi Jinping, tant le dossier est devenu une composante de la nouvelle géopolitique des matières premières. 

Les terres rares ? « C’est une famille de métaux qui comprend 17 éléments et 15 métaux. Si on les appelle rares, c’est parce qu’ils sont associés en quantité infime à d’autres métaux ou minerais très abondants », explique Guillaume Pitron, auteur du livre La Guerre des métaux rares. Dans ces métaux rares, il y a quelques noms connus comme le cobalt, l’antimoine, le magnésium, le gallium ou le germanium et d’autres qui le sont beaucoup moins, comme le néodyme ou le prométhium.

Tous ces produits sont devenus essentiels pour les nouvelles technologies liées aussi bien à la révolution numérique, à la transition énergétique, qu’au spatial et au militaire. Téléphones portables, ordinateurs, satellites, réseaux de télécommunications optiques, batteries, moteur électrique, moteur hybride, aimants, supraconducteurs, photovoltaïque, lasers… on retrouve partout ces métaux rares, même si parfois leur utilisation est de l’ordre du gramme ou moins.

Mais ces terres et métaux rares sont quasi exclusivement dans les mains de la Chine. À elle seule, elle détient 80 % de leur production. Une position stratégique qui lui donne un pouvoir exorbitant sur le futur.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les États-Unis avec la mine californienne de Mountain Pass ont été pendant des années le premier producteur mondial de terres rares, avec l’Australie. La France, par le biais du groupe Rhône-Poulenc, est alors aussi le premier raffineur mondial de terres rares.

Mais « l’exploitation des terres rares est très sale et très polluante », explique Guillaume Pitron, pointant l’envers du décor de la révolution numérique et énergétique. Des procédés chimiques lourds sont nécessaires pour extraire les terres rares, présentes souvent en quantité infime mélangées avec d’autres minerais, dont certains radioactifs.

« L’exploitation des terres rares a été source de nombreux conflits sociaux et environnementaux », dit Guillaume Pitron. En 2002, la mine de Mountain Pass a ainsi été arrêtée à la suite de plusieurs désastres écologiques. Elle refusait alors de financer les investissements nécessaires pour se mettre en conformité avec la réglementation californienne. Elle reprendra son activité à un rythme réduit après 2009.

L’abandon de l’exploitation des terres rares par les pays occidentaux est d’autant plus facile qu’ils ont une alternative : la Chine. « La Chine a résolu la quadrature du cercle des industriels occidentaux en proposant de se charger des terres rares pour tout le monde. Tous se sont empressés de se délester de ces activités très polluantes et peu rentables. » 

À l’époque, il est vrai, les usages des terres rares sont encore assez limités : elles servent pour les pots catalytiques du diesel, pour des alliages ou des circuits intégrés. Mais personne n’a sans doute imaginé leur rôle futur dans les nouvelles technologies. Et puis, le marché a toujours raison : les calculs économiques à court terme l’ont emporté sur toute autre considération.

« Personne n’a pris garde au fait que la Chine se retrouvait en situation de quasi-monopole », relève Guillaume Pitron. Pourtant les terres rares sont au centre des attentions chinoises depuis longtemps. Dès le début des années 1980, le pouvoir chinois décide d’en faire un des secteurs stratégiques de son développement, augmentant leur production pour alimenter ses réserves de change.

Mais à partir de l’extraction simple du minerai brut, les firmes chinoises n’ont cessé de monter l’échelle des valeurs, passant des produits simples au traitement puis à la fabrication de composants utilisant des terres rares, aux sous-ensembles jusqu’aux technologies complètes. Les pays occidentaux leur ont complètement abandonné le terrain. Selon des statistiques du gouvernement japonais, 90 % des utilisations des terres rares sont concentrées dans des mains chinoises et un peu japonaises.

À partir de 2006, la Chine a changé d’approche, veillant à ce que les productions bénéficient d’abord à son industrie, et imposant des contrôles sur les prix et des quotas d’exportation.

Métaux stratégiques

Leurs productions sont devenues incontournables, y compris dans le militaire. Pas un avion de combat moderne ne peut se passer de composants utilisant les terres rares. « Les personnels de la défense américaine se sont inquiétés assez tôt de cette situation de dépendance, expliquant par exemple qu’il y avait des aimants dans les missiles qui étaient indispensables mais qu’ils étaient fabriqués uniquement par les Chinois, ce qui plaçait les États-Unis dans une position de vulnérabilité. Mais ils n’ont pas été entendus », raconte Guillaume Pitron.

C’est Donald Trump qui sonne l’alarme le premier, se posant la question de l’accès aux ressources pour les matériaux stratégiques. Fin décembre 2017, le président américain a publié un décret visant à « garantir des approvisionnements sûrs et fiables en minéraux critiques » pour la sécurité américaine, tels que l’uranium ou les terres rares.

Début juin 2018, le gouvernement américain a adopté une série de mesures pour reprendre en main le contrôle de ce secteur. Une liste de 35 matériaux jugés critiques ou stratégiques, allant du néodyme au lithium en passant par le nickel, a été établie.

Des investissements ont été décidés pour relancer la production des terres rares, pour remonter toute la filière industrielle. Le secrétaire américain au commerce Wilbur Ross se dit prêt à adopter des mesures « sans précédent pour s’assurer que les États-Unis ne seront pas coupés de ces matériaux vitaux ». « Mais selon la cour des comptes américaine, il faudra compter au moins quinze ans pour rebâtir toute une filière », dit Guillaume Pitron.

Entretemps, le pouvoir chinois semble vouloir profiter du rapport de force qui est en sa faveur. « Les États-Unis produisent de l’électronique grand public et des équipements militaires dépendant fortement des terres rares chinoises. Ils ne devraient pas sous-estimer la capacité de la Chine à sauvegarder ses intérêts économiques et sa volonté de développement », a prévenu le Quotidien du peuple, l’organe du parti communiste chinois.

La Chine peut-elle aller jusqu’à décréter un embargo complet sur les terres rares, en représailles aux sanctions américaines ? Le gouvernement chinois avait utilisé cette arme en 2011 contre le Japon, à la suite du conflit territorial des îles de Senkaku, rattachées au Japon mais revendiquées par la Chine. Pékin avait décidé alors de geler toutes ses exportations de terres rares à destination du Japon, premier consommateur mondial en dehors de la Chine.

Les prix des terres rares avaient flambé et les industries japonaises utilisatrices s’étaient retrouvées en sérieuse difficulté. En 2012, le Japon, les États-Unis et l’Europe avaient saisi l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour contester les restrictions chinoises sur les terres rares. La Chine avait été condamnée en 2014 pour violation des règlements de l’OMC. Elle avait par la suite levé toutes les mesures de restriction sur les terres rares.
« Je ne pense pas que la Chine va imposer un nouvel embargo sur les terres rares. Je pense que sa stratégie va plutôt être de s’assurer le contrôle de toute la filière, tant en amont qu’en aval », analyse Guillaume Pitron.

Les tensions sur les terres rares leur profitent déjà. D’autant que ce marché très étroit facilite toutes les spéculations. Le prix du néodyme, qui était en dessous des 40 dollars le kilo, est remonté au-delà des 50 dollars après les menaces de Xi Jinping. Des analystes anticipent une très forte volatilité et de grands mouvements erratiques sur ces marchés, en fonction des développements du bras de fer entre la Chine et les États-Unis.

La question de l’accès aux terres rares, cependant, n’est pas près de disparaître. Toute la transition énergétique, toute l’industrie numérique reposent sur leur utilisation. À l’horizon de dix ans, 200 millions de véhicules électriques devraient circuler dans le monde. Ce qui signifie une utilisation accrue du lithium, du néodyme et autres matériaux stratégiques. « La problématique du recyclage va immanquablement se poser. Mais quel métal choisir ? Lequel est stratégique, a un effet de levier industriel ? » relève l’auteur.

Averti par l’expérience passée, le Japon a lancé toute une filière de recyclage des terres rares pour récupérer tout ce qui peut l’être sur les produits usagés. Ce qui lui permet de réduire sa dépendance aux importations chinoises. Les entreprises américaines de haute technologie réfléchissent aussi au moyen de récupérer les matériaux usagés. Quant à l’Europe, elle parle de transition écologique, de numérique sans vraiment se soucier des moyens industriels et stratégiques pour les mettre en œuvre et en garder le contrôle. Une liste de matériaux stratégiques a commencé à être élaborée. Mais cela ne va pas beaucoup plus loin.

Les frictions entre les États-Unis et la Chine, tout comme ce qui va se passer au G20, devraient pourtant servir d’avertissement. C’est une nouvelle géopolitique des matières premières qui se met en place. Et celle-ci risque d’avoir les mêmes ressorts, de produire des luttes de pouvoir et d’influence comparables à celles qu’a générées la domination du pétrole pendant plus d’un siècle.

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