Édition du 15 septembre 2020

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Lettre ouverte à François Gros d’Aillon

Pourquoi vouloir figer l’histoire ?

Une ex-étudiante vient de porter à ma connaissance le texte d’un historien qui nous demande de ne pas "refaire l’histoire". Cet historien ne veut pas changer le nom des rues ou déboulonner des statues. Il écrit même : « Laissons tranquille la statue de James McGill ». Où était monsieur Gros d’Aillon quand l’ex-maire Doré a effectué un changement toponymique ayant pour effet de limoger le nom de Dorchester, d’un important boulevard de Montréal, pour le remplacer par René Lévesque ? Changement qui n’a pas été imité, soit dit en passant, par les autorités de la Ville de Westmount. Où était-il quand la rue "University" est devenue "Robert Bourassa" ? J’en ai un peu contre les personnes qui veulent figer l’histoire dans un récit immuable, conservateur et réactionnaire. L’histoire cesserait-elle de s’écrire avec un nom de rue ou une statue (en bronze ou non) ?

L’histoire est une matière à débat et il n’appartient à personne de vouloir décréter la version finale ou officielle de cette discipline intellectuelle qui est le patrimoine des événements « mémorables » d’un groupe humain, selon Hérodote. Puisque l’histoire est le patrimoine des événements « mémorables », posons-nous les questions suivantes : quel sort doit-on réserver aux tortionnaires, aux bourreaux et aux génocidaires quand ils ont cessé d’exister ? Comment doit-on rappeler le souvenir douloureux des dirigeants qui ont étouffé ou bafoué les libertés fondamentales ? Comment immortaliser le nom des racistes qui ont discriminé impunément de leur vivant ? Les idées des personnages racistes, xénophobes, sexistes, misogynes, etc, doivent être en tout temps combattues. Leur physionomie sculptée peut être, tôt ou tard, dévissée (ou renversée). Tout comme d’ailleurs, la plaque toponymique à leur nom peut être dénommée.

Monsieur Gros d’Aillon, vous terminez votre texte par l’exhortation suivante :

« On ne peut pas refaire l’histoire et on ne doit pas juger les événements du passé au crible de la morale actuelle. Laissons tranquille la statue de James McGill, essayons plutôt d’éradiquer le racisme en établissant la justice ; n’écoutons jamais ceux qui prônent « la loi et l’ordre » ; lorsque règne la justice, la loi et l’ordre sont donnés par surcroît. »

Mais au crible de quelle morale au juste doit et peut se faire, se juger et s’écrire l’histoire ? D’une morale qu’on suspend le temps de permettre à de grands personnages de commettre des gestes inqualifiables ?

Je vous demande monsieur Gros D’aillon où est la justice quand les forces de l’ordre se font, la plupart du temps, acquitter pour les injustices et les crimes commis par certains de leurs représentants ?

Je n’ai pas encore vu un endroit où « règne la justice ». Ce que les juges appliquent, tant bien que mal, c’est tout au plus, une certaine idée de la justice. Elles et ils le font parfois avec beaucoup de justesse et parfois de manière injuste et erronée. Je me trompe ?

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/581244/racisme-on-ne-peut-pas-refaire-l-histoire . Consulté le 22 juin 2020.

Yvan Perrier

yvan_perrier@hotmail.com

15h30

Version Le Devoir
22 juin 2020
Lettre ouverte à François Gros d’Aillon : Pourquoi vouloir figer l’histoire ?

Vous nous demandez de ne pas "refaire l’histoire". Vous écrivez même : « Laissons tranquille la statue de James McGill ». Où étiez-vous quand l’ex-maire Doré a changé le nom de la rue Dorchester par René Lévesque ? J’avoue, j’en ai un peu contre les personnes qui veulent figer l’histoire dans un récit immuable, conservateur et réactionnaire. L’histoire cesserait-elle de s’écrire avec un nom de rue ou une statue ?

L’histoire est une matière à débat et il n’appartient à personne de vouloir décréter la version finale ou officielle de cette discipline intellectuelle qui est le patrimoine des événements « mémorables » d’un groupe humain, selon Hérodote. Quel sort doit-on réserver aux tortionnaires, aux bourreaux et aux génocidaires quand ils ont cessé d’exister ? Comment doit-on rappeler le souvenir douloureux des dirigeants qui ont étouffé ou bafoué les libertés fondamentales ? Comment immortaliser le nom des racistes qui ont discriminé impunément de leur vivant ? Les idées des personnages racistes, xénophobes, sexistes, misogynes, etc, doivent être en tout temps combattues. Leur physionomie sculptée peut être, tôt ou tard, dévissée (ou renversée). Tout comme d’ailleurs, la plaque toponymique à leur nom peut être dénommée.

Vous terminez votre texte par l’exhortation suivante :
« On ne peut pas refaire l’histoire et on ne doit pas juger les événements du passé au crible de la morale actuelle. »

Mais au crible de quelle morale au juste doit et peut s’écrire l’histoire ? D’une morale qu’on suspend le temps de permettre à de grands personnages de commettre des gestes inqualifiables ? Où est la justice quand les forces de l’ordre se font, la plupart du temps, acquitter pour les crimes commis par certains de leurs représentants ?

Je n’ai pas encore vu un endroit où « règne la justice ». Ce que les juges appliquent c’est plutôt une certaine idée de la justice. Elles et ils le font parfois avec justesse et parfois de manière injuste et erronée. Je me trompe ?
Yvan Perrier
22 juin 2020

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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