Édition du 21 septembre 2021

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Louis Robert, l’agriculture productiviste et la bataille contre le lobby des pesticides

L’utilisation de pesticides et d’insecticide a fait de nouveau les manchettes cet été. Santé Canada fut secoué par le scandale du glyphosate (RoundUp), des nouvelles ayant révélé que Bayer/Monsanto avait demandé d’assouplir les normes sur la présence du pesticide sur les aliments, notamment les légumineuses et les noix. À cela s’est ajouté quelques temps après le dossier des traces de métalaxyl, un fongicide fabriqué par la multinationale suisse Syngenta, et de sulfoxaflore, un insecticide de la multinationale américaine Corteva, sur certains petits fruits comme les bleuets et les fraises alors que Santé Canada songeait à augmenter les normes sur la présence de ces produits sur les aliments.

Ces mesures ferait du Canada un des pays les plus laxiste au monde en la matière, derrière les États-Unis, l’Union européenne et la Chine. Devant le tollé soulevé, la ministre Marie-Claude Bibeau a fait marche arrière, feint la surprise suite à l’initiative d’Agriculture et Agroalimentaire Canada et reporte sa décision au printemps 2022. Mais les pressions demeurent importantes pour « alléger » la réglementation canadienne.

Le métalaxyl est un pesticide « systémique ». Il est absorbé par les feuilles, les tiges et les racines. Donc, toute la plante y compris son fruit peut contenir le pesticides, pas seulement la surface. Ce qui fait dire à Louise Hénault-Ethier, chercheuse associée à l’Institut national de recherche scientifique (INRS) et directrice du Centre Eau Terre Environnement que « la chair du fruit au complet peut éventuellement contenir le pesticide, si on parle d’un produit systémique. »

Le sulfoxaflore quant à lui est un insecticide nocif pour les abeilles. Inutile ici de faire la démonstration des conséquences néfaste de l’utilisation d’un tel produit pour les insectes pollinisateurs. La base de données du Québec sur les insecticides définit déjà le produit comme toxique.

Les producteurs québécois déclarent que ces demandes de l’industrie des pesticides vont à l’encontre de la tendance vers la production biologique et que personne n’a fait de demande pour de telles modifications. Même l’UPA (Union des producteurs agricole) se déclare surprise par l’initiative affirmant que « les producteurs souhaitent en limiter ou en diminuer l’usage  ». Par contre à l’UPA, on se désole de l’interdiction que la Ville de Montréal s’apprête à déclarer sur l’utilisation de pesticides sur son territoire. Le syndicat agricole demande au gouvernement du Québec d’intervenir et d’exclure des prérogatives de la ville le droit de règlementer l’usage des pesticides.

Des dirigeants de l’Ordre des chimiste du Québec et de l’Association des biologistes du Québec ont exprimé leur surprise devant de telles initiatives et demandent de reconsidérer la décision d’augmenter les limites maximales de présence de tels produits sur les produits alimentaires.

Au Québec, les ventes de glyphosate ont plus que doublé depuis le début des années 2000 et quadruplé depuis le début des années 1990. Récemment la Financière agricole du Québec a décidé de rembourser à même les fonds publics l’application de glyphosate en prérécolte. Pourtant, plusieurs pays ont interdit l’utilisation et la vente de ce produit. Ici on songe à l’augmenter. Pourquoi ? Le livre de l’agronome Louis Robert « Pour le bien de la terre » ainsi que sa lettre au journal Le Devoir nous fournit une bonne partie de la réponse.

Le lobby des pesticides et engrais de toutes sortes mène le bal au Québec. La saga Louis Robert en est une excellente illustration et l’agronome-auteur en fait une démonstration éclairante. Connu depuis son congédiement par le MAPAQ (Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec) en janvier 2019, congédiement dont s’est vanté le ministre André Lamontagne, puis réintégré en juin de la même année, l’agronome constate que rien n’a changé au ministère de l’Agriculture et au CEROM (Centre de recherche sur les grains). Ceux et celles qui voulaient sa tête sont encore en poste malgré les blâmes de la Protectrice du citoyen. Les vendeurs de pesticides y sont encore omniprésent malgré les engagements pris pour réduire leurs influence et l’épandage de pesticides en général. Louis Robert en fait le constat dans son livre.

À la sortie du bouquin, les médias ont relaté avec raison la saga entourant l’auteur. Lanceur d’alerte, il a dû se confronter au lobby omniprésent de l’industrie des pesticides et engrais qui imposaient un modèle d’agriculture productiviste inspiré par les intérêts des grandes multinationales du secteur. Voulant le faire taire, ce lobby avec la complicité des gouvernements en place, mais particulièrement celui de la CAQ, l’a poussé vers la sortie au début 2019, soulevant un tollé dans la population. La place des OGM, des engrais dans l’agriculture, les traces de pesticides sur les aliments, voilà autant de sujets à propos desquels une partie de plus en plus importante de la population est dorénavant sensibilisée. Le ministre a reculé et le MAPAQ a maintenant réintégré Louis Robert dans son emploi mais le buffet demeure ouvert à l’industrie. Toutefois, l’agronome fait aussi part de son modèle alternatif en agriculture qui suggère une réduction importante de l’utilisation des pesticides et engrais ce qui fut moins souligné par la presse.

L’auteur débute par un constat : les producteurs et vendeurs d’engrais et pesticides recommande des quantités qui vont bien au-delà des besoins réels des productions. S’appuyant sur le principe des « niveaux de suffisance » qui veut que selon lequel il ne sert à rien d’appliquer des engrais au-delà d’une certaine quantité, il constate lors de ses observations qu’il se vends des quantités qui dépassent largement ce qui est utilisé dans des contextes comparables en Ontario et dans les Etats du nord-est américain sans que les rendements ne soient supérieurs. L’exemple du phosphore est soulevé alors que le Québec connaît depuis plusieurs années des problèmes liés à la surutilisation du phosphore (algues leurs dans les lacs par exemple), son utilisation n’a pas été réduite, au contraire. L’auteur fait état de recherches qui tendent à démontrer que l’utilisation d’engrais et pesticides était trop souvent excessives. Il relate les tribulations entourant les différentes mise à jour du Guide de référence en fertilisation, véritable bible des agronomes. La mise à jour du Guide en 1995 recommandait une réduction de 40% des quantité d’engrais recommandées pour la culture du maïs, du soya et autres céréales. Il y eut une levée de bouclier de l’industrie, le gouvernement perméable aux pressions ce celle-ci réintégra ses représentants sur le comité de révision du Guide et c’est ainsi que la recommandation fut passé aux oubliettes.

L’auteur ne blâme pas les producteurs dont la seule source d’information sont ces agronomes-affairistes qui sont à la fois conseillers et vendeurs de d’engrais, fertilisants, insecticides. L’industrie profite du retrait du MAPAQ des services-conseils et offre ses propres « conseils », des plans de fertilisation fait sur mesure pour accroitre les ventes. Il croit davantage dans le concept de « santé des sols ». Il pointe du doigt la sous-estimation de l’étude du sol et de son état, notamment au niveau de la présence des matières organiques. Il croit que la détérioration de la structure des sols et la surfertilisation sont davantage des cause de l’apauvrissement des sols en s’appuyant sur les conclusions de l’Inventaire des problèmes de dégradation des sols de 1990. Les différentes suggestions de l’auteur pour mieux analyser les sols font presque tout un chapitre. C’est à mon avis, une contribution importante pour ceux et celles qui veulent un virage radical dans la production agricole au Québec. L’auteur termine par un plaidoyer pour une protection contre les conséquences des changements climatiques sur l’industrie agro-alimentaire.

L’ouvrage se termine par un constat : rien ne change sous les gouvernements néo-libéraux : que ce soit le PQ ou le PLQ et maintenant la CAQ, tous les gouvernements se sont montré de véritable partenaires de l’industrie des engrais et des pesticides. En 1992, il y a de cela plus de 30 ans, le MAPAQ s’est mis d’accord avec l’UPA pour réduire de moitié l’utilisation des pesticides d’ici l’an 2000. Or, les quantités vendues depuis n’ont pas baissé d’un iota. En avril 2011, le MAPAQ se donnait comme objectif de réduire de 25% l’emploi de pesticides d’ici 2021. Nous sommes pourtant encore loin de cet objectif. Certes, l’utilisation de certains produits jugés dangereux est désormais encadré. Mais il demeure que l’utilisation de produits nuisibles à la santé des abeilles et autres pollinisateurs se poursuit. Le président des Producteurs de grains s’oppose à l’obligation en vigueur depuis 2018 d’obtenir la prescription d’un agronome avant l’épandage de ces produits. Bref, l’industrie ne baisse pas les bras et compte sur la servitude des gouvernements en place pour reprendre l’initiative.

Le scandale relaté au départ, les demandes de l’industrie afin de relâcher les normes de présences de pesticides sur certains aliments fera surface de nouveau. Le gouvernement Trudeau a reculé mais a promis de revenir à la charge au printemps 2022. Le ministre Lamontagne de la CAQ fera tout en son possible pour adopter un discours rassurant. Il promettait en avril dernier une réforme de la loi qui encadre les agronomes. Son Plan d’agriculture durable 2020-2030 l’engage à réduire de 15% l’utilisation de pesticide, une mesure largement insuffisante. Ce plan comporte des investissements en recherche, un point faible dénoncé par Louis Robert qui déplore en conclusion le peu de diffusion des connaissances dans le domaine, surtout auprès des producteurs et productrices agricoles, le brevetage par les multinationales des semences et produits connexes et l’absence de la notion de service public, notion malmenée par 4 décennies de néolibéralisme.

Il doute des volonté de réforme de l’Ordre des agronomies du Québec (OAQ) qui possède un historique d’aveuglement volontaire en matière de conflit d’intérêt qui tient de l’irresponsabilité systémique. Sa campagne à la présidence de l’organisme a montré (il a perdu par 15 voix seulement) une communauté divisée entre les tenants de l’agriculture productiviste et ceux et celles de plus en plus nombreux à réaliser que l’agriculture québécoise doit adopter un virage radical vers une approche plus respectueuse de la nature. Il souhaite alors que l’OAQ soit réformé en profondeur. Que la population s’empare du débat sur l’avenir de l’agro-alimentaire au Québec. Il souhaite la mise en place de clubs-conseils indépendants et publics, malgré les difficultés qu’il identifie (absence de financement, roulement de personnel, etc.) qui faciliteraient la circulation de l’information, les transferts technologiques et la collaboration entre producteurs et productrices agricoles. Une longue bataille en faveur d’une agriculture à l’échelle humaine et respectueuse de l’environnement, pour notre souveraineté alimentaire pointe à l’horizon. Le livre de Louis Robert nous offre des connaissances qui nous guident dans la réflexion nécessaire à la mobilisation.

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