Édition du 18 juin 2019

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Amérique centrale et du sud

« Marielle presente ! » Le carnaval politique du genre au Brésil

Il y a un an aujourd’hui, Marielle Franco était exécutée à Rio. Le meurtre de cette militante lesbienne noire issue des favelas apparaît alors comme un signe avant-coureur de la catastrophe électorale dont les minorités et les pauvres sont les premières victimes. Mais le carnaval vient d’être l’occasion de rejouer symboliquement cette bataille. Sa mort a été « resignifiée » : « Marielle presente ! »

Tiré du blogue de l’auteur.

Le 14 mars 2018, Marielle Franco est exécutée, avec son chauffeur Anderson Gomes, en plein Rio de Janeiro. Son assassinat ne doit rien au hasard : cette conseillère municipale de gauche (PSOL) est connue pour son engagement contre les violences criminelles et policières dans les favelas où elle est née ; or elle tombe sous les balles des milices qu’elle combattait. Marielle Franco devient aussitôt un symbole en raison de ce qu’elle était (femme, lesbienne, noire), et de ce qu’elle faisait : défendre les droits des femmes et des minorités, sexuelles et raciales.

Sa mort apparaît d’emblée comme un signe avant-coureur de la catastrophe électorale. L’ancien militaire Jair Bolsonaro se fera élire, le 28 octobre contre la corruption, mais aussi contre la menace d’un chaos violent… que la militarisation du Brésil contribue pourtant à créer. Au nom du retour à l’ordre, le nouveau président, nostalgique de la dictature, n’a-t-il pas défendu de longue date les exécutions sommaires ? Alors que les militaires sont au cœur du nouvel exécutif, la police accumule les victimes, qui sont d’ordinaire des pauvres et des minorités, raciales et sexuelles. Et les deux anciens policiers arrêtés le 12 mars pour le meurtre de Marielle Franco s’avèrent proches de la famille Bolsonaro...

Un an plus tard, le carnaval a été l’occasion de rejouer symboliquement cette bataille. Au défilé des écoles de samba, c’est Mangueira qui l’a emporté avec son hommage ouvertement politique à Marielle Franco. Son spectacle mettait en scène l’histoire sanglante des dominations multiples qui, depuis toujours, font le Brésil. Les chars évoquaient aussi bien l’esclavage (aboli en 1888) que la dictature (de 1964 à 1985). Bolsonaro avait ravivé ce passé récent en dédiant son vote pour la destitution de Dilma Rousseff, en 2016, au tortionnaire dont la présidente avait été la victime.

Le carnaval l’a défié en réponse, en faisant écho au cri qui s’est imposé après l’assassinat de la militante : « Marielle presente ! » Sa veuve Mônica Benício, après avoir défilé avec Mangueira, a bien exprimé l’importance de cette lutte inséparablement symbolique et politique : la mort de Marielle a été « resignifiée » par le carnaval, qui donne une forme à la violence et raconte la tragédie sur un air de samba ; malgré la gravité du propos, l’allégresse musicale ranime l’espoir.

Ce « machin » dont on ne veut pas dire le nom, « o coiso », l’a bien compris. En réaction au carnaval, Jair Bolsonaro a donc tenté une contre-attaque avec un tweet, qui fait curieusement écho à Donald Trump dont il s’inspire : il a relayé une vidéo de golden shower (un homme urinant sur un autre). En exhibant cette performance de rue post-pornographique, censée définir les débordements carnavalesques, le président a cru renouer avec son offensive contre un « kit gay » imaginaire, censé encourager la pédophilie et l’homosexualité dans les écoles.

Ce fantasme pornographique a été politiquement efficace pour discréditer Fernando Haddad, le vaincu du second tour. Bolsonaro s’est ainsi inscrit dans la grande campagne internationale contre la (supposée) « idéologie du genre » – du Vatican aux évangéliques, de la Hongrie au Brésil en passant par la France de la Manif pour tous. Mais dans les rues du carnaval, on pouvait acheter un « kit gay » parodique – des pailles en forme de sexe masculin. La dérision l’emportait. Le tweet du président s’est retourné contre lui : c’est sa manière de faire de la politique qui, désormais, apparaît pornographique. Au Brésil comme ailleurs, les réactionnaires n’ont pas forcément gagné la partie : le discours anti-genre aussi est une arme à double tranchant.


« Le Brésil de Bolsonaro est-il en train d’instaurer la terreur politique ? » Pour répondre à cette interrogation, L’Humanité m’a convié, avec d’autres, à publier une tribune sur ce thème mercredi 13 mars. J’ai rajouté ici une phrase et un lien vers l’article de Mediapart sur les arrestations intervenues entretemps. Je reprends ce texte aujourd’hui en hommage à Marielle Franco, et à sa veuve, Mônica Benício.

Eric Fassin

Sociologue, Université Paris-VIII

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