Édition du 22 octobre 2019

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Québec

« Oubliés »... ou ignorés ?

Dans le numéro du Devoir de la fin de semaine des 11 et 12 mai derniers, le cahier Perspectives contenait un intéressant dossier sur le problème de la pauvreté signé par Marco Bélair-Cirino et Isabelle Porter, et intitulé : « Les oubliés du plein-emploi ».

Ce dossier copieux et diversifié est fort intéressant et instructif ; entre autres mérites, il prend le contre-pied des préjugés tenaces contre les prestataires de l’aide sociale. On pourrait même affirmer que ces préjugés sont tellement ancrés au sein de la population, toutes classes sociales confondues, qu’ils renvoient moins à la sociologie qu’à l’anthropologie.

Mais ce genre d’enquête n’a rien de nouveau, ce qui démontre la persistance du problème. Périodiquement, depuis la décennie 1980, les médias publient des reportages sur cette question. Pourtant, les gouvernements, tant au fédéral qu’au provincial ont procédé à des compressions budgétaires répétées dans les programmes sociaux et ce, en dépit de multiples critiques pertinentes de la part d’organismes communautaires et syndicaux.

Pour ne prendre qu’un exemple, le gouvernement du Québec maintient le montant des prestations d’aide sociale à un niveau scandaleusement bas, ce qui ne l’empêche pas de prétendre vertueusement lutter contre le dénuement de cette partie de la population. Il parle souvent par exemple de contrer la pauvreté des enfants, sans mentionner toutefois qu’elle découle de celle de leurs parents, assistés sociaux et sociales, chômeurs et chômeuses, employés et employées à statut précaire. Sans même faire référence à celle de plusieurs personnes seules. Comme si la pauvreté des adultes était moins choquante que celle des enfants !

Mais si on soulève la jupe des politiques de l’emploi publiques et privées, on s’aperçoit tout de suite que la gestion restrictive de l’emploi (source première de revenu des travailleurs et travailleuses) équivaut souvent à enfoncer les perdants du système actuel dans d’insurmontables difficultés sociales et financières.

Les responsables politiques opèrent une distinction spécieuse entre « mesures actives d’aide à l’emploi » (des incitatifs plus ou moins volontaires à se trouver un boulot) d’une part, et d’autre part le soutien passif, c’est-à-dire le montant de base (l’aide sociale) à une personne en fin de droits à l’assurance-chômage et qui doit, par conséquent, faire une demande d’aide sociale.

Les premières seraient positives et plus efficaces, donc plus « dynamiques » que les secondes, celles-là plus « passives ».

Dans cette perspective, ils financent toutes sortes de projets dits d’insertion en emploi, une stratégie qui perdure depuis une trentaine d’années avec diverses variantes mais toujours la même inefficacité relative. En fait, la réussite ou l’échec du retour au marché du travail par les sans emplois dépend bien davantage de son état que de ce type de mesures bureaucratiques, concoctées par des fonctionnaires savants en tout sauf dans l’art de survivre avec presque rien.

Le problème se situe plutôt en amont et il découle des variations du taux de chômage et de la précarité (pardon : la flexibilité) de l’emploi, laquelle est devenue un mode fort important de l’organisation du monde de l’emploi. Elle interdit à une proportion plus ou moins considérable de la main d’oeuvre de bénéficier d’un boulot permanent ou du moins, de longue durée.

Les élus et élues de l’Assemblée nationale ont beau se fendre de déclarations ampoulées sur leur soi-disant volonté de lutter contre la pauvreté et les préjugés, les politiques adoptées par les gouvernements contredisent ces belles intentions claironnées à la face de la population, à commencer par le très faible niveau des prestations d’aide sociale accordées à celles et ceux jugés aptes au travail.

En effet, ces montants insignifiants lancent le message subliminal que leurs destinataires sont des minables et des incapables, de même que les mesures de contrôle parfois vexatoires dont des gens font l’objet leur colle une image d’irresponsables et de parasites. On omet de mentionner que pas assez, c’est comme trop. Lorsque le chèque est épuisé dès la moitié du mois, la personne n’a même plus les moyens de continuer à chercher du boulot. La lutte pour la simple survie devient prioritaire, ce qui est démoralisant à la longue. Existe-t-il donc une contradiction entre un montant convenable de base à l’aide de dernier recours et des mesures incitatives volontaires de réinsertion en emploi ?

Le problème des prestataires aptes au travail n’est généralement pas d’origine personnelle mais sociale. Le monde de l’emploi tel qu’il a été refaçonné depuis une trentaine d’années produit une masse plus ou moins considérable d’exclus, tout dépendant de la conjoncture économique.

Mais la présence persistante d’un groupe fluctuant mais assez élevé d’exclus et exclues du monde régulier du travail devrait porter à s’interroger sur l’efficacité réelle des mesures de réinsertion et partant, sur les véritables intentions des décideurs et décideuses politiques dans ce dossier aussi délicat que révélateur des contradictions qu’engendre leur orientation économique toujours dominante.

Leur adhésion au rétrolibéralisme les empêche de poser correctement les termes du problème. L’approche très individualiste qu’ils ont retenue pour battre en brèche « la pauvreté » se résume à une manoeuvre de camouflage des causes réelles des inégalités sociales.

Pour conclure, on pourrait affirmer que les exclus et exclues du monde de l’emploi sont moins des « oubliés » que des négligés d’un marché du travail incapable ou refusant de les accueillir à des conditions décentes.

Jean-François Delisle

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