Édition du 18 février 2020

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Canada

Prolongation du déploiement des militaires en Afghanistan suscite des débats et des manifestations au Canada

Le 11 novembre, jour du Souvenir, le premier ministre canadien Stephen Harper a annoncé que son gouvernement avait décidé unilatéralement, sans même un débat ou un vote au Parlement, de prolonger la mission des militaires canadiens en Afghanistan de trois ans, soit jusqu’en 2014.

Il se ralliait ainsi à une décision unanime de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) prise à une réunion au sommet au Portugal qui visait à prolonger l’occupation meurtrière de l’OTAN de ce pays pendant au moins quatre autres années. La décision amènerait une réduction de la présence militaire canadienne, qui est actuellement près de 3.000 soldats réduite à environ 1000 soldats en juillet de l’année prochaine.

La décision a alimenté les débats sur une guerre qui est de plus en plus impopulaire, notamment parce qu’il est une insulte pour les Canadiens qui ont cru le parlement quand il a voté en 2008 que le Canada retirerait ses soldats d’Afghanistan en juillet 2011. Cette échéance avait pour but de répondre au rejet croissant de l’appui à cette guerre.

Dans une nouvelle tentative de désarmer les critiques à cette guerre, le gouvernement Harper prétend que le nouveau contingent militaire canadien verra son intervention limitée à la « formation » aux policiers et militaires afghans. L’implication des soldats canadiens dans des combats importants est terminée, nous dit-on. Harper n’a pas expliqué pourquoi - qu’après 10 ans d’intervention des forces armées occidentales qui ont renversé le gouvernement précédent - l’armée afghane a encore besoin de formation. 30 pour cent des personnes formées ont déserté. Nombre d’entre elles ont pris les armes et ont rejoint la résistance croissante de la population afghane à l’occupation de l’OTAN.

Harper a affirmé qu’un vote au parlement n’était pas nécessaire parce la décision est conforme à "l’esprit" de la décision initiale du Canada d’entrer en guerre et il a le soutien du principal parti d’opposition, les Libéraux. En fait, le chef libéral Michael Ignatieff et le critique des affaires étrangères du Parti libéral, Bob Rae, ont publiquement exhorté Harper pendant un certain temps de prolonger la mission.

Les deux autres partis d’opposition, le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique s’opposent à cette prolongation de la mission. Le Bloc a présenté une motion qui sera votée à la Chambre des communes le 30 novembre qui condamne la décision « unilatérale » de prolonger la mission militaire. Comme l’indique la motion, cette décision unilatérale viole la promesse "que tout déploiement militaire ferait l’objet d’un vote au parlement. »

La résolution a suscité un rare et long débat sur l’Afghanistan à la Chambre le 25 novembre dernier. Toutefois, indépendamment de ses résultats, il est clair que le gouvernement a maintenant les voix dont il a besoin pour faire entériner sa décision de prolonger le déploiement des troupes en Afghanistan. Le chef libéral Michael Ignatieff est d’accord avec Harper que le vote au parlement n’est pas nécessaire à la prolongation de la mission. Malgré les rumeurs de divisions au sein du parti Libéral sur la prolongation de la mission, Ignatieff a suffisamment de soutien pour donner Harper la majorité dont il a besoin.

Une simple "mission de formation ?"

Le Canada a été soumis à de fortes pressions de ses alliés de l’OTAN afin qu’il rejette la date adoptée pour son retrait de l’Afghanistan, soit 2011. L’administration Obama a essayé d’endormir le peuple des États-Unis et le reste du monde en essayant de faire croire qu’il avait une « stratégie de sortie" de l’Afghanistan qui consiste à placer ses alliés afghans dans le rôle dirigeant d’une guerre de contre-insurrectionnelle sans but précis ni fin prévisible.

Un élément clé de la défense de la prolongation de la mission militaire est l’hypothèse que les troupes canadiennes demeureront pour l’essentiel en dehors des engagements militaires. Cependant, une autre histoire est en train d’émerger des bulletins de nouvelles.

Un fonctionnaire anonyme du gouvernement a déclaré le 16 novembre dernier au Globe and Mail que les soldats canadiens seront affectés non seulement à la sécurité de Kaboul, mais aussi à la sécurité de différentes parties du pays. Les États-Unis et l’OTAN ont dit que les "formateurs" seront affectés partout dans le pays.

Edmund Whiteside, le secrétaire du Conseil de l’OTAN, a déclaré à un auditoire de l’Université Concordia à Montréal, le 25 octobre dernier que « l’Afghanistan sera une opération militaire de très longue durée. »

Voix contre la guerre

Les activistes antiguerres ont été prompts à dénoncer la décision du gouvernement comme une violation des droits du peuple afghan. L’Alliance canadienne pour la paix (CPA) a déclaré : « Peu importe les détails de la mission, en restant en Afghanistan, le Canada permet à un gouvernement dirigé par un chef de guerre corrompu de continuer ses abus contre les droits du peuple afghan. »

Dans l’hebdomadaire Georgia Straight de Vancouver, le coprésident de l’Alliance canadienne pour la paix, Derrick O’Keefe, a accusé le chef libéral, Michael Ignatieff, d’être responsable de la prolongation de l’aventure en Afghanistan. « Vous pouvez effectivement accuser Ignatieff et les libéraux encore plus (que le gouvernement conservateur) parce qu’ils ont été publiquement les avocats de cette guerre pendant un certain temps. »

Scott Taylor, un ancien soldat canadien et l’éditeur de magazine Esprit de Corps, a déclaré à The Current de la CBC le 15 novembre dernier, il y a « aucun indice d’optimisme » dans les déclarations du gouvernement selon lesquelles la nouvelle mission prendrait fin d’ici à 2014.

Quand on demande quel rôle de « formation » les troupes pourraient jouer en Afghanistan, il a répondu : « D’abord, je suis contre de laisser soldats là-bas... La chose que nous pourrions faire, avec un peu de créativité est de recruter des Canadiens d’origine afghane... et de leur donner une formation pour devenir plombiers, électriciens, maçons et tout ce qui pourrait les aider à reconstruire ou à construire ce pays. »

Taylor a réalisé un film documentaire d’une heure qui a été diffusé la première fois à la télévision (CPAC) le 21 novembre dernier. Ce film est intitulé, « Afghanistan : Outside the Wire ». Dans ce documentaire, il dit que la vie des Afghans ne profite que peu des milliards de dollars de l’aide en argent qui est versé à ce pays. Pour le peuple afghan, ces programmes d’aide ont « largement échoué ».

Un ordre du jour guerrier

Les dirigeants du Canada sont profondément attachés au militarisme et à la guerre. Deux quotidiens nationaux du pays soutiennent fortement ce cours. Le Globe and Mail a publié une série d’articles durant une semaine en octobre vantant les nouvelles capacités militaires du Canada en Afghanistan. L’idée directrice de la série d’articles est que le Canada dispose maintenant d’une armée modèle et aguerrie qui peut et doit être utilisée pour faire la guerre à travers le monde.

Le soutien des Libéraux à cette dernière décision impose de nouvelles contraintes sur ceux qui ont cherché une alliance politique entre les Libéraux et le Nouveau Parti démocratique pour renverser le gouvernement.

En 2008, les deux partis, avec l’appui du Bloc québécois, ont convenu de former une coalition qui chercherait à renverser les Conservateurs de Stephen Harper et à former un gouvernement. À l’époque, le NPD avait décidé de mettre de côté son opposition à la « mission de combat » en Afghanistan si la coalition devait se trouver au gouvernement. L’accord a été sabordé, lorsque les Libéraux ont élu un nouveau chef, Michael Ignatieff.

Dans le cadre des préparatifs à l’annonce de la nouvelle prolongation de la mission, les Conservateurs et les Libéraux ont tranquillement manœuvré pour étouffer de plus en plus le débat public sur les rapports affirmant que les troupes canadiennes en toute connaissance de cause avaient transféré les combattants de la résistance afghane capturés à ses alliés en Afghanistan, alors qu’elles savaient que ces combattants seraient soumis probablement à la torture.

Les deux parties ont enterré un examen parlementaire de la question sous une avalanche de procédures, de paperasse et de réponses évasives.

Un signe des limites de la position antiguerre du Bloc s’est manifesté dans le fait que ce parti a voté le 23 novembre dernier contre une motion libérale visant à annuler la décision du gouvernement de dépenser 16 milliards de dollars pour l’achat de nouveaux avions de combat F35 - le plus gros achat dans l’histoire du gouvernement canadien qui a été conclu sans un vote du Parlement. La motion a été rejetée par les votes des députés conservateurs, appuyés par le Bloc. Son chef, Gilles Duceppe, a soutenu que l’important était de ne pas annuler le contrat, mais de garantir que le Québec reçoive sa juste part des retombées économiques !

Au cours du débat parlementaire du 25 novembre, les députés du Bloc québécois et du NPD, tout en critiquant la prolongation de la mission, ont salué le rôle de l’armée canadienne en Afghanistan et ont déclaré qu’une mission "civile" devrait être mise en place qui pourrait aider le gouvernement afghan et la police à superviser les dépenses pour l’aide et l’argent du développement.

Les deux parties ont peu à dire à quoi pourrait ressembler concrètement une telle mission et comment elle pourrait fonctionner dans le milieu d’une guerre en cours. Aucun des députés de chacun de ces partis qui sont intervenus dans le débat a appelé à mettre fin à la guerre dirigée par l’OTAN ou au retrait des forces étrangères d’occupation militaire.

L’action antiguerre

Il y a eu des manifestations dispersées contre la prolongation de la mission militaire dans un certain nombre de villes. À Montréal, la coalition Échec à la guerre (Stop War) a organisé un "Sommet populaire contre la guerre et le militarisme » la fin de semaine des 19, 20 et21 novembre qui a regroupé plus de 200 personnes. Il a publié une importante déclaration signée par 70 organisations dénonçant la participation du Canada dans "une guerre d’occupation en Afghanistan » et la militarisation de la politique intérieure et étrangère du Canada.

Une tournée de conférences dans 10 villes du Canada du militant antiguerre britannique George Galloway a coïncidé avec l’annonce de la prolongation de la mission. Cette tournée a attiré un public de plusieurs milliers de personnes. Galloway est un ancien député britannique qui a été expulsé du Parti travailliste pour son opposition à la guerre en Irak alors que le parti était au pouvoir et qu’il entraînait la Grande-Bretagne dans ce conflit sanglant. Il est aussi un adversaire déclaré de la guerre en Afghanistan et un fervent partisan de la lutte du peuple palestinien.

Galloway a été interdit d’entrée au Canada en mars 2009 parce que le gouvernement canadien déteste ses vues sur la guerre sans fin contre le peuple palestinien. Il a contesté l’interdiction en Cour fédérale plus tôt cette année et il a gagné le droit d’entrer au pays.

Une campagne de droite a été organisée contre sa tournée de conférences, qui cherchait à l’empêcher de faire sa tournée ou du moins minimiser son impact. Cette campagne a échoué lamentablement. Galloway poursuit le gouvernement fédéral et son ministre de l’Immigration pour l’interdiction de 2009. Il promet que chaque dollar reçu, s’il réussit, sera consacré au renforcement du mouvement anti-guerre au Canada.

Ancienne députée afghane et activiste sociale, Malalai Joya a réalisé une tournée de conférences dans quatre villes du Canada au début d’octobre. Elle s’est adressée à un large public à Calgary, Ottawa, Toronto et Vancouver. La visite comprenait une conférence de presse à la Tribune de la presse et une entrevue de 30 minutes sur le prestigieux programme de Radio-Canada à la télévision nationale, Mansbridge One on One.

Joya a dit à l’animateur Peter Mansbridge que « Depuis neuf ans, le Canada a suivi la mauvaise politique des États-Unis, qui n’est pas seulement une parodie de démocratie et de guerre contre le terrorisme, pour vous dire mieux, c’est juste un crime de guerre."

Le débat public qui s’est ouvert au Canada sur la prolongation de la mission de guerre en Afghanistan ouvre de nouvelles opportunités pour mobiliser les Canadiens en exigeant que toutes les troupes canadiennes et étrangères quittent l’Afghanistan. C’est le point de départ de tout effort visant à rembourser les gens de là-bas pour la destruction terrible faite par les États-Unis, le Canada et leurs alliés.


Tim Kennelly est un militant à Vancouver du mouvement pour la paix.
Roger Annis est un militant à Vancouver. Cet article a été publié en collaboration avec Socialist Voice.


Traduction : Bernard Rioux

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