Édition du 27 septembre 2022

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Élections fédérales 2011

Quand les sondages volent la vedette aux idées, le vote des émotions et les émotions du vote

En période électorale, le vote préoccupe les candidats et les staffs de partis. Peut-on en dire autant des partisans et des électeurs ? Autant les candidats offrent de mieux servir les intérêts des électeurs, autant ces derniers ne savent réellement pas pour quoi voter.

Au fond, une opinion favorable ou défavorable, vaut un vote. Mais le vote vaut plus qu’une opinion. Celle-ci précède le vote. C’est évident d’établir le passage de l’opinion au vote. Et après le vote ? Ici, le flou s’installe.

Biens des gens verront les résultats du scrutin en termes de victoire ou de défaite, des nombres de votes ou de sièges. Pour certains, l’élection est une sorte de championnat, et les élus sont des médaillés. Or, la réalité est que l’élu est couronné avant d’avoir commencé la course. Le vote donne accès au forum de grands décideurs, lequel préside à la gouvernance des destins nationaux. Voter c’est donc décider de l’avenir. Si ce postulat ne laisse aucune ombre de doute, il n’est par contre pas évident de voir à travers l’opinion votante vers quel avenir on se dirige. Le présent scrutin est à cet effet révélateur.

En route vers la soirée du lundi 2ème de Mai, l’électeur canadien se trouve dans la croisée de quatre chemins. Trois mènent à des destinations inconnues, et un quatrième forme un cul-de-sac. Je m’arrête ici, lis et m’interroge. Pourquoi vote-t-on conservateur, pourquoi vote-t-on néo-démocrate, pourquoi voter libéral ? Avant le vote, la réponse vient facilement. C’est par contre l’aboutissement qui rend l’exercice bien corsé. Seul le vote pour le Bloc a l’avantage d’être clair, on voit où il mène. L’aventure canadienne n’intéresse pas l’électeur qui croit que son destin est attaché au Québec, indépendamment du ROC (rest of Canada). Mais ne votent pas Bloc que des souverainistes, pour bien des raisons, dont certaines personnelles et d’autres d’opinions citoyennes. Est-ce que l’opinion qui mène au vote traduit l’état de conscience de la direction voulue pour le pays ?

La surprise de cette campagne aura été la montée néo-démocrate. Pourquoi le NPD séduit-il autant ? Oui, il y a l’effet du capital de sympathie de Jack Layton, mais l’avenir sur son chemin est imprévisible en dehors du spectre d’improvisations. Deux questions à ce sujet retiennent mon attention : qu’est-ce qui nourrit cette sympathie, et que sait l’électeur moyen du pays que projettent de bâtir les néo-démocrates ? Fermons les yeux et accordons-leur la chance, après tout le vote est tout sauf rationnel, signe un chroniqueur anonyme. Dirait-il la même chose pour le Partie Vert ? Probablement si Jack Layton en était le chef.

Selon Denise Bombardier commentant la performance du NPD dans les sondages, la vague partie du Québec viendrait des émotions que soulève l’état de santé de Monsieur Layton. Denise a certes raison, mais pas tout à fait. En effet, le tournant arrive en cours de parcours, alors que la santé de Layton est dans le décor dès le départ. L’étincelle est venue du débat des chefs, d’un court moment de tapes amicales entre Jack et Gilles. « Gilles, tu joues en défense et tu ne peux scorer », fit Jack. La réplique fut rapide, d’apparence brillante : « Jack, tu sais que tu ne peux pas être premier ministre … ». Cette phrase aurait retenti dans les coeurs des Québécois, à l’avantage de Jack. Mais ceci n’explique pas tout. Il y a par-dessus tout un effet « sondage » important à ne pas négliger. Et je crois que le facteur « sondage » a un effet multiplicateur incommensurable.

Qu’adviendrait-il d’une flamme émotive soumise aux vents d’idées dans un débat démocratique ? Elle ne résisterait certainement pas. Mais hélas voici que les sondages lui servent de paravent, et ainsi la vague peut grossir.

Dès le début de la campagne, les sondages ont sournoisement volé la vedette aux idées. D’aucuns seront d’avis que l’issue du scrutin aurait pu être meilleure, si les sondages avaient laissé assez d’espace aux débats d’idées pour la formation de l’opinion votante. A cor et à cri, je m’inscris en faux contre le sondage. D’une part, c’est une sorte de décompte avancé d’un vote que la loi veut secret. Ensuite, rien ne permet d’attacher aux sondeurs des attributs de démocratie. Qui sont-ils, quels intérêts servent-ils, pour quelle utilité nationale ? Si les sondages ajoutent de la valeur au processus démocratique, il faudrait une loi pour les encadrer.

Il est donc clair que les sondages créent des raccourcis d’opinion électorale, et ce dans un contexte où bien des gens ne votent pas l’avenir ou les idées, plutôt une image, ou une illusion instantanée d’un choix raisonné. « Je voterai comme les autres », me confie un ami. Comment savoir le choix des autres, puisque le vote est secret ? Supprimons les sondages, et mon ami reconsidérera les idées pour constituer son opinion. Sous le système actuel, le sondeur crée l’opinion qui se propage par contagion, formant un écran aux offres de services des candidats.

Outre le coloriage NPD, qu’avons-nous retenu des alternatives sérieuses de gouvernance en présence au moment du vote ? A l’arrière-plan de cette valse néo-démocrate, conservateurs et libéraux offrent des destinations et des leaderships inconciliables. Un pays policier et endetté, paradis des capitalistes conservateurs, ou un pays des libertés et des compromis intelligents, jardin des initiatives diverses. Ces 2 visions sont à mon avis trop éloignées de l’attribution du vote à un parti plutôt qu’à un autre. Et pourtant, le principe de parti politique détermine le sens de l’élection, soit le choix entre deux ou plusieurs valeurs idéologiques contextuelles. Sait-on ce qui nous attend le lendemain du vote et quelques années après ?

A l’heure qu’il est, ne semble compter que l’opinion pronostique. Cette opinion, je l’ai évoqué plus haut, fausse le jeu de la démocratie. Car, l’opinion est comme la viande. Beaucoup des omnivores ignorent soit cuire la viande, soit écorcher le boeuf ou déplumer la volaille. Beaucoup des électeurs magasinent l’opinion votante dans leur entourage ou dans les médias. C’est une réalité immuable. Peut-on demander aux électeurs un effort supplémentaire pour mâcher l’opinion reçu, ou de s’en faire une qui leur soit propre ? Non, nous sommes une société de dépendances existentielles, et c’est d’autant mieux ainsi. Car chacun n’est sensé se préoccuper que de ce qu’il sait le mieux s’occuper. Notons à titre illustratif par exemple, que peut de gens travaillent dans l’industrie automobile mais que tout le monde s sert de l’auto, voire se l’approprie. Ce phénomène consacre le mariage de l’ignorance à la performance. Moins les gens agissent d’eux-mêmes, mieux c’est ! Le problème, c’est que le sondage double les faiseurs traditionnels d’opinion, les évaluateurs des idées, et par-dessus le fait sondage, les chroniqueurs parlent à la place des penseurs dont ils ne rapportent que bâillements. Si l’opinion pouvait naître du choc des idées, il est presque certain que le Canada aurait un visage différent, socialement, économiquement, politiquement et diplomatiquement. Déjà les bottes de la pauvreté sont dans nos portes, la tradition des excédents commerciaux est rompue.

L’élection aura été un rendez-vous hélas manqué de remettre le pays sur le rail des relations internationales solidaires et enrichissantes. J’espère que l’erreur ne passera pas inaperçue, pour longtemps.

Francois Munyabagisha
Drummondville, 30 Avril 2011

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