Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections fédérales 2011

Pourquoi le gouvernement Harper majoritaire est un recul pour la science

Il s’agit d’une missive de notre invité David Ng* , un universitaire spécialisé en culture scientifique aux Laboratoires Michael-Smith de l’Université de la Colombie-Britannique.

Les élections au Canada ont donné [au parti Conservateur]une majorité conservatrice. C’était un vote historique et intéressant pour une multitude de raisons, mais l’essentiel est que maintenant le gouvernement Harper est en mesure de faire à peu près ce qu’il veut, étant donné sa majorité à la Chambre des communes et au Sénat.

Comme d’habitude pour tout geste démocratique, il est jugé bon ou mauvais, selon votre point de vue et vos idéaux. Ceux qui sont en affaires ou qui œuvrent dans les sphères économiques en général, voient le résultat comme un signe positif ; par contre ceux qui apprécient la justice, les pratiques éthiques du gouvernement et les questions sociales ont tendance à considérer cette élection comme un revers important et frustrant. Le point de vue scientifique se trouve au milieu de cette tourmente. En tant que scientifique canadien, je tiens à utiliser cet espace pour faire valoir que tout étant pris en considération, c’est un moment foncièrement funeste dans l’histoire de la science canadienne.

Pour ce faire, voyons la façon dont le gouvernement Harper (pas « le gouvernement du Canada », comme il était jadis officiellement appelé) s’est comporté jusqu’à ce jour (du moins dans le domaine scientifique).
Nous allons présenter notre point de vue d’une manière rationnelle. Nous sommes après tout des scientifiques. Nous allons d’abord l’expliquer, puis en fournir une raison, et ensuite en présenter la preuve.
D’abord, voici notre point de vue ; n’y allons pas par quatre chemins :

Le gouvernement Harper est néfaste pour la science.

Il est en fait assez simple de fournir une raison. Nous avons vu des exemples répétés qui démontrent un manque évident de compréhension de la culture scientifique, ainsi que des gestes qui compromettent souvent la notion même de culture scientifique. Parfois, vous avez le sentiment que la science n’est tout simplement pas importante pour ce gouvernement, et à qu’à l’occasion il se fiche des conséquences.

Mais, bien sûr, cette opinion ne peut pas voler de ses propres ailes. Nous avons besoin de preuves concrètes pour appuyer notre point de vue et pour ce faire, il est plus facile de se concentrer sur un certain nombre de points clés qui démontrent le modus operandi de Harper.

1. Le gouvernement Harper n’est pas très scientifiquement cultivé.

Il y a quelques exemples de cela (voir aussi le point 2), mais nous allons tout simplement attirer l’attention sur la nomination d’un ministre de l’Industrie, des Sciences et de la technologie qui baratine sur la science de l’évolution. Au cas où vous le ne connaitriez pas, son nom est Gary Goodyear. En résumé, son rôle dans le gouvernement est censé être celui de leader pour faire avancer la science, et représenter comment son financement, sa promotion, son orientation et son exécution se font au Canada.

Bien qu’architecte d’un grand nombre de coupures du financement de la science [en ces temps de besoins grandissants en innovation scientifique] (voir aussi le point 4), il fut - et l’est encore- remarqué comme un personnage controversé quand en 2009, le Globe and Mail lui a demandé de partager sa position concernant l’évolution À cela, il a répondu : « Je suis chrétien, et je ne pense pas qu’il soit approprié que quelqu’un me pose une question sur ma religion. »

D’un point de vue scientifique, cette déclaration est quelque peu troublante - vous espéreriez qu’au moins le ministre représentant la science aurait des mots plus éloquents à dire sur ce sujet. Malheureusement, ce ne fut pas le cas, comme l’illustrent ses commentaires additionnels sur la question au cours d’une interview télévisée. Au cours de cet incident, il a choisi de proclamer sa foi en l’évolution, mais a continué avec cette description très bizarre et ridicule de l’évolution : « Nous évoluons, chaque année, chaque dix ans. C’est un fait. Que ce soit pour l’intensité du soleil, que ce soit, à titre de chiropraticien, pour le fait de marcher sur du ciment plutôt que sur une autre surface, en espadrilles ou en talons hauts, nous évoluons bien sûr en relation avec notre environnement. »

2. Le gouvernement Harper a réussi à faire de la science du climat une question idéologique.

Vous avez déjà beaucoup vu cela en effet dans la politique américaine, mais aujourd’hui il y a aussi une version canadienne. Voici comment cela fonctionne : En général, la science est assez précise dans sa façon de procéder. La méthode est conçue pour progresser en toute objectivité et s’appuie sur des faits que nous voyons, enregistrons et analysons. Ce n’est pas parfait, puisque la notion de paradigme peut exercer une influence, mais la preuve sur laquelle la science se fonde doit répondre à certains critères solides - et certainement beaucoup plus rigoureux que d’autres formes du savoir. Autrement dit, la preuve scientifique n’est pas supposée être influencée par des lignes idéologiques ou partisanes.

Malgré cela, la politique de M. Harper a déformé la science du changement climatique pour en faire un débat partisan. Tous les autres partis politiques canadiens prennent la science au pied de la lettre, et construisent à partir d’elle. Rien de tel avec les conservateurs. Ceci est en soi un manque de respect envers la communauté scientifique, car elle suggère que nous pouvons prendre des décisions concernant le changement climatique dans un contexte qui ne tient pas compte de la culture scientifique, et où le vaste consensus scientifique n’est considéré comme rien de plus qu’un fait divers intéressant et suspect.

En conséquence, Harper dirige le pays en prétextant que les preuves scientifiques sont plus ou moins fiables, sans réellement débattre les points forts et les faiblesses techniques réelles des données actuellement présentées à l’appui du changement climatique. Harper dirige le pays en fonction d’informations qui semblent économiquement prometteuses mais qui ne sont pas écologiquement durables et qui auront des répercussions importantes, lesquelles n’apparaîtront comme par hasard que longtemps après son retrait de la vie politique.

Surtout, il met de l’emphase pour nourrir une forme subtile de déni du changement climatique et a intégré cela à l’idéologie conservatrice. Du point de vue scientifique, ce n’est probablement pas la meilleure façon de formuler des politiques importantes, en s’appuyant sur les « sentiments » plutôt que sur des preuves concrètes. Je ne suis pas un homme à parier ; mais si je l’étais, je suis certain que c’est la communauté scientifique qui détient les meilleures chances de gagner.

On pourrait dire que ce n’est pas du tout la position de M. Harper. Il peut sembler que la position officielle du gouvernement appuie les « principes fondamentaux de la science du changement climatique ». Toutefois, comme c’est toujours le cas, les gestes sont plus éloquents que les mots. Comme preuve de cela, il vous suffit de suivre le dossier de M. Harper sur le changement climatique. Depuis l’élection de leur premier gouvernement minoritaire en 2006, les conservateurs se sont essentiellement dissociés de l’engagement de Kyoto , et à maintes reprises ont saboté les négociations sur le changement climatique (au point d’être régulièrement gagnants du prix « fossile du jour ») notamment en fixant des cibles décevantes pour les émissions de gaz à effets de serre.

En 2009, l’objectif était de réduire les émissions de carbone de 20% sous les niveaux de 2006 d’ici 2020 ; ce qui équivaut à 3% sous les niveaux de 1990 d’ici 2020. L’objectif a été changé plus tard au début de 2010 à 17% sous les niveaux de 2005 d’ici 2020, ce qui équivaut à 2,5% au dessus des niveaux de 1990.

Les trois provinces les plus populeuses sont en désaccord avec l’objectif du gouvernement fédéral et ont annoncé des objectifs plus ambitieux pour leurs juridictions. Le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique ont annoncé respectivement des objectifs de 20%, 15% et 14% sous les niveaux de 1990 alors que l’Alberta s’attend à une augmentation de 58% de ses émissions. ( Wikipedia, avril 2011 )

Plus troublant, c’est que Steven Harper semble ne pas avoir de scrupule à pousser son programme par tous les moyens possibles, et il le fait d’une manière qui montre les différences claires entre les positions des partis. En particulier, son abus flagrant du pouvoir du Sénat pour s’opposer à l’adoption démocratique d’un projet de loi sur les changements climatiques ( projet de loi C-311 ).

Ici, une rapide leçon des procédures du gouvernement du Canada peut aider. Essentiellement, lorsque des projets de loi sont mis de l’avant, ils ont besoin de passer par un vote à la Chambre des communes où siègent les membres élus du gouvernement, de telle sorte que le vote est intrinsèquement censé représenter la « volonté du peuple. » Toutefois, s’il est adopté, le projet de loi doit ensuite passer par le Sénat canadien. Ce niveau de gouvernement est supposé refléter un lieu de « second examen objectif », mais historiquement, le Sénat va très rarement à l’encontre des décisions prises à la Chambre des communes. C’est parce que les membres du Sénat sont nommés, et donc, en principe, respectent les fondements démocratiques des décisions de la Chambre des communes. Toutefois, en décembre 2008, Harper a comblé 18 postes vacants au Sénat en y nommant des conservateurs, et a utilisé cette majorité au Sénat de façon non démocratique – notamment le rejet du projet de loi sur les changements climatiques

De plus, il a d’autres façons de promouvoir son idéologie : ce qui nous amène au point numéro trois.

3. Le gouvernement Harper a démontré une volonté de « museler » la science.

En 2010, la publication de documents d’Environnement Canada a révélé que des nouvelles règles introduites par le gouvernement Harper en 2007 dans le but de contrôler la capacité des scientifiques étudiant le climat d’interagir avec les médias, avaient été responsables de ce que beaucoup de ces scientifiques ont appelé l’effet « musellement ».

« Les scientifiques ont remarqué une réduction importante du nombre de demandes, en particulier des médias bien en vue qui ont souvent des heures de tombée journalières, » dit le document d’Environnement Canada. « La couverture médiatique de la science du changement climatique, notre problème le plus important, a été réduite de plus de 80 pour cent. »

L’analyse a examiné l’impact d’une nouvelle politique de communication du gouvernement fédéral à Environnement Canada, politique qui impose aux scientifiques du gouvernement fédéral d’obtenir la permission du gouvernement avant de donner des entrevues.

Le document suggère que la nouvelle politique de communication a pratiquement éliminé les scientifiques seniors fédéraux de la couverture médiatique des enjeux scientifiques sur le changement climatique, laissant ceux-ci frustrés par le gouvernement qui essayait de les « museler ». ( Montreal Gazette 15 Mars 2010 )

Cette facette de la stratégie de Harper est particulièrement préoccupante. La science, dans son ensemble, est une entreprise qui fonctionne mieux quand il y a fluidité et transparence dans la façon de partager l’information. Que ce soit au sein de la communauté scientifique sous la forme d’examen par des pairs, ou de dialogue entre les scientifiques et le grand public ou avec les décideurs politiques portant sur les conséquences pour le public, il n’y a tout simplement aucune raison valable pour cette forme de contrôle.

Il devrait être évident que les discussions sur les changements climatiques, qui ont une importance cruciale pour le public, ne devraient pas être gérées comme une entreprise qui protège ses secrets et/ou qui cache les informations s’éloignant des résultats souhaités.

4. Le gouvernement Harper est déconnecté de la culture scientifique : les scientifiques sont motivés par beaucoup de choses, et pas toujours par la culture de l’industrie / de l’entreprise / du monde des affaires.

Au cours des dernières années, nous avons vu des exemples où le gouvernement Harper a toujours poussé la recherche vers les sciences appliquées et en faveur de l’industrie, souvent au détriment de la science fondamentale. Que ce soit par des réductions financières aux organismes subventionnés tel le Conseil des sciences naturelles et d’ingénierie du Canada (un bastion de la recherche en science fondamentale), en détournant ces fonds vers des projets encourageant les objectifs commerciaux, ou par la restructuration du Conseil national de recherche de sorte que l’on accorde la priorité aux projets liés à l’industrie, il y a certainement une volonté méthodique dans sa façon de faire.

Dans l’ensemble, cela révèle une ignorance crasse de la façon dont fonctionne le progrès scientifique : ce sont presque toujours les découvertes en recherche fondamentale qui alimentent l’innovation nécessaire aux applications concrètes. En d’autres termes, si Harper continue sur cette voie pour se donner rapidement un gain politique, il le fait au détriment de l’avenir de la science canadienne. Même un petit ralentissement en recherche fondamentale aujourd’hui pourrait se traduire dans le futur par un important ralentissement du potentiel économique et de nouvelles applications.

En outre, cette pression constante pour développer l’aspect commercial de la science ne correspond pas nécessairement aux intentions des scientifiques eux-mêmes. L’argent et l’économie peuvent être des choses désirables pour les scientifiques, mais le plus souvent il existe d’autres motivations plus fortes en jeu - y compris le souhait d’apporter des changements positifs dans le monde, ainsi que la bonne vieille curiosité intellectuelle.

Un exemple de la volonté de Harper de toujours favoriser les intérêts corporatifs, est la façon cavalière dont son gouvernement a récemment traité le projet de loi C-393. Essentiellement, il s’agit d’un épisode où les basses manœuvres politiques ont nui aux bénéfices apportés par la science. Les bénéfices dans ce cas, c’est l’existence de médicaments antirétroviraux très efficaces pour traiter le VIH / SIDA. Malheureusement, leurs prix sont souvent trop élevés pour les individus des pays en développement - pays où le nombre de morts dûs au VIH / SID est très élevé, morts ayant pu être évités. La magouille consiste en une série frustrante d’événements reliés au projet de loi (C-393) conçu pour permettre la fabrication de médicaments génériques de façon équitable et sous surveillance, adopté à la Chambre des communes (ayant donc reçu le feu vert), puis ensuite envoyé au Sénat, où il a été délibérément bloqué pendant cinq jours alors qu’en même temps des informations trompeuses fournies par l’industrie pharmaceutique ont été distribuées aux sénateurs conservateurs. En fin de compte, le projet de loi est finalement mort au feuilleton à cause du déclenchement des élections. La raison de ce dénouement dû ultimement au choix du Gouvernement Harper afin de plaire à l’industrie des Big Pharma est extrêmement frustrant, surtout lorsqu’on pense aux nombreuses vies qui en dépendaient.

Conclusion

Il est important de noter que la culture scientifique n’est pas la seule chose qui fait fonctionner une société civile. Toutefois, en tant que lieu d’échanges de discours rationnels et d’informations pertinentes liées aux préoccupations locales et mondiales, il est évident que la science ne doit pas être prise pour acquise.

Suite aux résultats des élections d’hier soir, nous avons toutes les raisons de nous inquiéter de la majorité conservatrice. Dans le passé, le gouvernement Harper a posé à maintes reprises des gestes qui non seulement prennent la science pour acquise, mais qui la traitent avec une forme de mépris. Le gouvernement Harper a constamment ignoré l’utilité de la démarche scientifique, et ce faisant, a mis l’avenir de la science en péril au Canada, sans parler des secteurs de la société qui en auraient bénéficié.

En fin de compte, cela signifie que nous devons surveiller les gestes de ce gouvernement Harper de plus près ; nous devons nous faire entendre, être actifs, et faire de notre mieux pour les tenir responsables de leurs gestes. La démocratie a donné à M. Harper un mandat pour gouverner comme bon lui semble, et cela exige qu’une certaine dose de respect de même qu’une ouverture aux nouvelles possibilités soient aussi présents.

Toutefois, M. Harper ne devrait pas oublier que la démocratie canadienne est en fin de compte entre les mains du peuple canadien. Pour cette raison, je vais vous surveiller de près. Les scientifiques vont vous surveiller de près. Les Canadiens vont vous surveiller de près.

* David Ng est un universitaire spécialisé en culture scientifique aux Laboratoires Michael-Smith de l’Université de la Colombie-Britannique. Il a écrit des essais pour le Walrus, de l’humour pour McSweeney’s, des commentaires pour BoingBoing, et tente maintenant d’en apprendre davantage sur les enjeux de l’accès à la médecine sur son blogue My Rights Versus Yours Vous pouvez le suivre sur Twitter @ dnghub . Si vous êtes un lecteur canadien, il vous encourage également à consulter aidsaction.ca pour constater que presque tous les conservateurs continuent de se rallier à la position des grandes pharmaceutiques sur les questions d’accès à la médecine. Pourquoi ne pas leur envoyer un courriel afin de vous assurer qu’ils savent vraiment ce vous vous pensez et ressentez ?

Source : http://blogs.discovermagazine.com/intersection/2011/05/03/why-the-harper-majority-is-a-step-back-for-science-let-us-count-the-ways/

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