Édition du 19 septembre 2023

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Québec

Qui forme le gouvernement ?

Nos origines n’expliquent pas tout. Une personne provenant d’un milieu modeste peut très bien développer un grand intérêt pour la musique classique tandis qu’une autre personne, pourtant fils ou fille d’un chef d’orchestre, peut très bien n’y voir qu’une perte de temps. Ceci dit, d’où nous venons, le groupe social au sein duquel nous avons grandi et, une fois adulte, notre milieu de travail sont autant d’indicateurs importants pour saisir les différents biais et préjugés qui nous habitent.

Tiré du site de l’IRIS.

Partant de là, une question a piqué notre curiosité : de quel milieu socioprofessionnel proviennent nos dirigeants politiques ? Se pourrait-il que l’actuel gouvernement soit habité de certains biais idéologiques pouvant découler, au moins en partie, de cette provenance ? Est-ce possible que l’origine de nos dirigeants explique leur parti pris envers le secteur privé lorsque vient le temps de formuler des réponses aux problèmes socioéconomiques que connaît le Québec ? Allons voir.

Des 31 membres du conseil des ministres, incluant François Legault, on constate que le principal groupe représenté autour de la table provient du monde des affaires (il est question ici d’entrepreneurs qui ont fait le saut en politique). En représentant 30 % du cabinet, les hommes et femmes d’affaires arrivent donc en tête de liste. Viennent ensuite différentes catégories de technocrates associés au secteur privé – principalement des économistes ou des gens ayant occupé des fonctions de gestion – (16,7 %), à la communication (16,7 %) ou encore au monde juridique (13,3 %).

Est-ce un résultat étonnant ? Un rapide regard vers le gouvernement précédent laisse penser que oui. Le gouvernement formé en avril 2014 par Philippe Couillard était à la fois semblable et fort différent. Commençons par les différences. C’est le secteur de l’éducation qui arrive en première position (21,7 %) en raison de la présence de plusieurs professeurs d’université au sein du gouvernement Couillard. Le droit (17,4%) arrive ensuite. La santé suit (13 %) avec son trio de médecins qui pesait alors très lourd dans les décisions gouvernementales. Les ministres qui avaient fait leurs armes dans le secteur privé représentaient 21,7 % du cabinet, tandis que les entrepreneurs représentaient seulement 8,7 %.

Un coup d’œil sur la composition du gouvernement Marois de 2012 et du gouvernement Charest de 2003 permet aussi de mettre en exergue à quel point le milieu patronal est bien représenté au sein du gouvernement Legault.

Près du tiers des ministres du gouvernement Marois était issu du monde de la culture et des communications. Il s’agissait notamment de journalistes ou de personnes ayant travaillé dans le milieu du spectacle et des arts de la scène. Le deuxième groupe le plus important était formé de gens du milieu de l’éducation. Parmi ce groupe, les professseur·e·s d’université étaient plus nombreux que les enseignant·e·s du secondaire, alors qu’ils et elles sont bien sûr beaucoup moins nombreux dans la population en général. La proportion d’avocats dans le gouvernement Marois était sensiblement la même que dans le gouvernement Couillard.

Le gouvernement Charest était quant à lui un gouvernement de juristes : plus du tiers des membres du cabinet étaient avocats ou notaires. Le deuxième groupe en importance était associé au milieu de la santé. Il était composé de personnes situées au sommet de la hiérarchie médicale, et non de représentantes des professions qui tiennent à bout de bras notre système de santé.

Les quatre conseils des ministres analysés ici sont formés en majorité de personnes appartenant à une fraction privilégiée de la société. Souvent, ces gouvernements se sont mis au service du monde des affaires, mais le conseil des ministres dirigé par François Legault va plus loin en confiant directement à des gens d’affaires la tâche de gérer l’État.

Les absents silencieux

Les obsessions du présent gouvernement gagnent un peu en clarté lorsqu’on se penche sur sa composition : 1) obsession pour le rattrapage économique de l’Ontario comme moyen de créer des occasions d’affaires et 2) dans une moindre mesure, obsession pour les annonces à fort contenu communicationnel (maisons des aînées, 3e lien) au détriment du développement de politiques publiques bien ficelées.

Plus révélatrice cependant serait la liste des absents des quatre gouvernements présentés ici. Nous ne retrouvons aucune travailleuse d’entrepôt, aucun préposé aux bénéficiaires, aucune chauffeuse d’autobus et aucun employé de commerce de détail. On ne trouve pas non plus de technicien de laboratoire, d’adjointe administrative ou de mécanicienne. Bref, les conseils des ministres comptent très peu de personnes appartenant aux classes moyennes et populaires. Dans le monde de l’éducation, les professeurs d’université sont surreprésentés tandis que les médecins semblent être presque les seuls professionnels du domaine de la santé auxquels on offre des fonctions politiques d’envergure.

Nous sommes donc face à des gouvernements de notables qui, de par le milieu social dont ils sont issus, ont plus de chance d’être déconnectés des enjeux et des réalités de la classe moyenne et des classes populaires.

Le gouvernement Legault, en raison de la capacité que le chef s’est donnée de choisir personnellement les candidats de son parti, ne semble qu’avoir amplifié son processus d’écrémage élitiste. Nous sommes, et encore pour les trois prochaines années, face à un gouvernement de patrons.

Philippe Hurteau

Chercheur à l’IRIS

Guillaume Tremblay-Boily

Chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS)

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