Édition du 24 février 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Tout le monde devrait en parler !

Projet de loi 1 : Intervention de Christian Lapointe et Roméo Bouchard

Quand une parole est juste, quand elle est habitée, elle traverse les murs les plus épais. À l’Assemblée nationale du Québec, lors de la Commission parlementaire sur le projet de loi 1 proposant l’adoption d’une constitution québécoise, ce mardi 17 février 2026, entre 12h et 12h30, deux hommes ont rappelé avec force que la démocratie ne se réduit pas à un exercice de procédure. Elle est d’abord une exigence morale, un souffle venu du peuple.

Christian Lapointe et Roméo Bouchard n’étaient ni chefs de parti ni stratèges en quête de manchettes. Ils sont venus comme citoyens. Et c’est précisément ce qui a donné à leurs interventions un poids singulier. Ils n’ont pas parlé pour gagner des votes. Ils ont parlé pour rappeler et pour exiger.

Christian Lapointe, homme de théâtre, connaît la puissance des mots quand ils cessent d’être décoratifs pour devenir nécessaires. En regardant droit dans les yeux le ministre de la Justice, instigateur du projet de loi, il n’a pas contourné l’affrontement. "Comme artiste, je reconnais une mise en scène quand j’en vois une..." avant de poursuivre plus loin, « Ne vous faites pas d’illusion, aucune rue ne portera votre nom suivant cette manœuvre  », a-t-il lancé au ministre. La phrase a claqué dans la salle, non comme une insulte, mais comme un verdict moral. On ne marque pas l’histoire en contournant le peuple. On ne grave pas son nom dans la pierre en ignorant la source même de la légitimité démocratique.

Il a poursuivi, creusant plus loin encore la faille qu’il percevait dans la démarche gouvernementale. «  Vous voulez faire une maison en notre absence et à ceux et celles qui étaient là avant que nous arrivions et que vous espérez le salut de notre silence. » L’image est forte. Une maison construite sans ceux qui doivent l’habiter. Une demeure politique érigée sans les voix qui devraient en dessiner les fondations. À travers cette métaphore, qu’on soit de droite ou de gauche, c’est toute la question de la souveraineté populaire qui était posée.

Puis un moment rare s’est produit. Un extrait de Speak White a résonné dans l’enceinte parlementaire. Ce poème incandescent de Michèle Lalonde, écrit en 1968 dans le tumulte de l’affirmation nationale, dénonçait le mépris et la domination linguistique. Lapointe en a cité un passage, laissant vibrer ces mots chargés d’histoire. « Et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse que les chants rauques de nos ancêtres, pour maudire toute l’éternité de la grève à venir…  » La poésie s’est dressée face au texte législatif. Le souffle d’une mémoire collective a traversé la mécanique parlementaire.

La force symbolique de ce moment, aussi court soit-il, est immense. En 1968, Michèle Lalonde défiait un pouvoir établi, un ordre politique et linguistique qui assignait tout un peuple à la résignation. Avec son poème Speak White, elle dénonçait la domination, l’arrogance et le mépris social dissimulés derrière une langue anglaise imposée comme norme, c’est l’idée même de soumission culturelle qu’elle mettait en cause. Elle appelait à une reconquête de la voix, à une affirmation collective fondée sur la mémoire et la justice. Lorsque la parole refuse l’effacement, devient acte politique. En 2026, en reprenant les mêmes mots, l’homme de théâtre Christian Lapointe défie le pouvoir d’une classe dirigeante d’ici. Le déplacement est saisissant. Le poème, art fragile et incandescent, s’est mesuré à la froideur d’un projet de loi. Et, l’espace d’un instant, il a semblé l’emporter. Non par la violence, mais par la clarté. Non par l’invective, mais par l’exigence.

Roméo Bouchard, penseur indépendantiste et militant de longue date, a quant à lui replacé le débat là où il aurait toujours dû se tenir. Une constitution n’est pas un simple texte juridique. Elle est la loi des lois. Elle fonde l’ordre politique, elle définit les droits, elle établit les limites du pouvoir. Dans toutes les démocraties authentiques, une telle œuvre procède d’un vaste mouvement constituant. Elle naît d’une assemblée spécifiquement mandatée par la population pour écrire ce pacte fondamental. Être élu député ne suffit pas à s’arroger ce droit. Le mandat législatif n’est pas un chèque en blanc pour redéfinir les fondements de la communauté politique.

Fondateur de la Coalition pour une constituante et de la Coalition pour un Québec des régions, Roméo Bouchard a également livré, en réponse à une question de Haroun Bouazzi de Québec solidaire, un vibrant plaidoyer en faveur d’un véritable transfert de pouvoir vers les régions dans le cadre d’une constituante. Il a rappelé que la décentralisation des pouvoirs n’est pas une simple réforme administrative, mais l’expression même d’une démocratie territoriale. Pour appuyer son propos, il a cité René Lévesque qui écrivait dans un livre blanc demeuré inédit que «  le rôle des gouvernements, c’est de coordonner et de rassembler, ce n’est pas de tout contrôler à la place des gens ». À travers cette référence, Bouchard réinscrivait le débat dans une tradition politique profondément enracinée au Québec, celle d’un État au service des citoyens plutôt que d’un appareil centralisateur jaloux de ses prérogatives.

Il est allé plus loin encore en proposant que les 17 régions administratives du Québec se voient reconnaître un véritable statut politique. Chacune pourrait être dirigée par un président de région élu au suffrage universel, incarnation d’une autorité ancrée dans le territoire et responsable devant sa population. Une telle vision redessine l’architecture démocratique en rapprochant le pouvoir des communautés et en redonnant un sens concret à la participation citoyenne.

Dans les interventions conjuguées de Bouchard et de Christian Lapointe, c’est tout l’esprit du Québec de la Révolution tranquille qui semblait planer au cœur d’un mardi parlementaire où les élus, peut-être, avaient le ventre vide mais surtout l’oreille tendue. Deux citoyens sont venus les nourrir d’une leçon exigeante et lumineuse de démocratie.

Le projet de loi 1, porté par la Coalition Avenir Québec, prétend doter le Québec d’une constitution. Or il ne découle pas d’une constituante indépendante, issue d’un large processus non partisan. Il ne s’enracine pas dans une consultation populaire à la hauteur de l’enjeu. La CAQ a accouché d’un projet de constitution comme la montagne accouche d’une sourie. Parce qu’il n’est pas le fruit d’une large consultation non partisane, parce qu’il n’est pas le résultat d’un processus démocratique populaire, ce projet de constitution est un mort-né.

L’intervention de Roméo Bouchard et Christian Lapointe mérite d’être entendu au complet. Il mérite d’être étudié dans les écoles, non pour sanctifier deux hommes, mais pour montrer ce qu’est une prise de parole citoyenne. Une démocratie vivante ne craint pas la critique. Elle s’en nourrit.

Il est troublant de constater que le pouvoir, quel que soit le visage qu’il adopte, conserve toujours une tentation commune. Celle de se croire autorisé par sa seule élection. Celle de confondre majorité parlementaire et souveraineté populaire. Or l’histoire enseigne que la légitimité véritable ne s’impose pas. Elle se construit.

On peut changer les gouvernements. On peut remplacer les visages. Mais si la culture du pouvoir demeure la même, si elle ne s’ouvre pas à une véritable coécriture populaire de la loi fondamentale, rien d’essentiel ne change.

Il faut remercier ces deux grands citoyens d’avoir rappelé cette évidence. Ils ont offert une leçon de démocratie sans posture inutile. Une leçon de courage aussi. Le ministre, visiblement excédé par l’audace de leurs propos, a quitté la séance avant son terme. Christian Lapointe n’a pas manqué de souligner ce départ qui en dit long. Il révèle la difficulté d’entendre une parole qui ne demande pas la permission d’exister.

Tout le monde devrait en parler. Parce qu’il ne s’agit pas d’un simple épisode parlementaire. Il s’agit d’une question centrale.

Qui a le droit d’écrire la loi des lois ? Et au nom de qui ?

Mohamed Lotfi

19 Février 2026

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