Édition du 31 mars 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

Vaincre et convaincre

Les nations autochtones avec qui on partage le territoire du Québec et du Canada viennent de nous donner une excellente leçon de stratégie politique.

Dans une bataille comme celle-là, mais aussi dans la plupart des bataille, il faut « vaincre » : c’est-à-dire changer le rapport de forces. Les adversaires, partisans et mercenaires de la mondialisation néolibérale, ne seront jamais convaincus autrement. Ils ont le pouvoir, ils ont les outils de la répression. Ils ont la machine médiatique. Ils exercent une influence démesurée sur le processus judiciaire. Et ils dominent la scène politique. Penser une seule seconde qu’on va les faire changer d’idées seulement à coups d’arguments, de mémoires parlementaires et mêmes d’interventions à l’Assemblée nationale, c’est tout simplement rêver en couleurs.

Toutes les réformes importantes qui ont contribué à améliorer nos vies sont venues par en bas, sans une seule exception. Un exemple parmi 1000, pour ceux et celles qui n’étaient pas là, les CPE sont issues d’une lutte dans la rue qui a commencé dans les années 1970 et qui a duré 20 ans. Et encore : de meilleures conditions de travail ont été arrachées par la grève générale de 1972 et les occupations de villes comme Sept-Îles. Et évidemment, ce sont les étudiants et les étudiantes qui ont mis le gouvernement dans l’impasse en 2012. On pourrait continuer longtemps.

Vaincre, changer le rapport de forces, exige une action déterminée, transgressante. Il faut confronter, il faut tenir notre bout et plus souvent qu’autrement, cela implique des clashs avec les forces du (dé)ordre. Tous les discours mielleux sur le « respect de l’ordre » sont là pour cacher la violence des puissants, leur indifférence face à la misère, l’exclusion, l’injustice. La loi n’est jamais autre chose que le résultat du consensus entre les dominants. Des mauvaises lois, il y en a plein. Changer ces lois, ce n’est pas des mémoires et des « processus de concertations » qui font cela.

Dans le cas qui nous intéresse, 150 ans d’apartheid ont écrasé des communautés millénaires. Il n’y a pas de lois ni de respect des lois qui vont changer l’apartheid made in Canada. La bonne nouvelle, c’est que maintenant une masse critique de gens non-autochtones reconnaît cela. C’est la résistance autochtone qui a été le principal facteur de ce déblocage.

S’il n’y a pas de substitut à vaincre, il n’y en a pas non plus à « convaincre ». Pour cela, nous ne nous adressons pas tellement aux puissants mais au 99%. Comme on le sait, ce 99% n’est pas homogène, au contraire. Le capitalisme, d’ailleurs, ne cesse de s’assurer que cette masse demeure fissurée, atomisée, dans l’esprit même de l’individualisme possessif : tout-le-monde-contre-tout-le-monde. La juste révolte, la lutte, doivent alors faire face à cette situation et reconstruire les liens. C’est une autre bataille, une bataille des idées, pour combattre le sentiment d’impuissance, les préjugés, l’indifférence et créer une autre subjectivité : nous sommes capables, nous avons raison, nous savons comment reconstruire notre planète en flamme.

Sans cela au bout de la ligne, on n’avance pas. Il n’y a pas de « vaincre » sans le « convaincre ».

Les mouvements populaires, les groupes radicalisés, ont souvent de la difficulté à réconcilier ce vaincre et ce convaincre. On est parfois impatients. On surestime nos forces. On sous-estime celle des adversaires. On est tenté de « montrer l’exemple », de substituer à l’action des masses celles des « avant-gardes » la plupart du temps autoproclamées. Il y a quelques décennies, plusieurs se sont lancés dans des aventures sans lendemain. Au nom des intérêts supérieurs de la lutte, on pensait qu’on allait changer le monde à coups de bâtons et parfois, de fusils. On avait tort (je me mets dans ce « on »).

Aujourd’hui, ce substituisme est encore là. Des jeunes cagoulés peuvent penser faire la différence en confrontant les forces du (dés)ordre, plus en tout cas que la mobilisation de la grande masse. Au-delà de leurs bonnes intentions, ils ont tort.

Convaincre est une œuvre ardue, de longue haleine. L’objectif bien sûr est d’éveiller ce sentiment souvent diffus présent dans la masse. Cela s’appelle autrement l’éducation populaire, le travail à la base, la mise en place mécanismes et d’outils d’organisation. Très souvent, cela prend des années et c’est peu reconnu. Mais je ne pense pas qu’il y a un autre chemin. Aujourd’hui, le réveil autochtone résulte d’une accumulation qui dure depuis plusieurs décennies. Les actions visibles de la résistance sont les résultats (et non les causes) de cette longue marche où on finit par voir le début du « vaincre ».

Au-delà de ces remarquables avancées, les mouvements autochtones nous envoient des messages. C’est entre autres celui de la convergence, de la reconstitution de vastes alliances, de la fabrication d’un récit convainquant, qui permet de confronter adéquatement. Cette convergence vient d’en bas, même si elle peut, de temps en temps, secouer l’inertie de ceux d’en haut.

Peut-être que les autochtones ont un autre avantage, au-delà de notre manière idéaliste de penser que le temps est une chose qu’on compte, au lieu d’être un espace à occuper. La patience n’est pas de l’indécision. La bataille doit être menée sur la durée, en préservant ses forces, en divisant l’adversaire, en le réduisant, et puis en le forçant à la retraite.

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