Édition du 24 novembre 2020

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Argentine : les services secrets se trouvent au cœur du scandale Nisman

Le meurtre du procureur Nisman, le 18 janvier, a tout d’une affaire d’État : le magistrat enquêtait sur la présidente Cristina Kirchner. Les choses se compliquent encore. L’ancien chef des services de renseignement, « Jaime » Stiusso, démis de ses fonctions après 42 ans de service, est désormais fortement suspecté. Convoqué par la justice, il a disparu tandis qu’émergent les liens entre services et mafias.

07 FÉVRIER 2015 | TIRÉ DE MEDIAPART.FR

Buenos Aires, correspondance.- Rebondissement dans l’affaire Nisman, du nom de ce procureur retrouvé mort le 18 janvier : l’agent secret le plus puissant d’Argentine, Antonio Horacio Stiusso, était cité à comparaître devant la justice jeudi 5 février. Il ne s’est pas présenté, se transformant ainsi en suspect numéro un dans l’enquête sur la mort d’Alberto Nisman. Et il est devenu le coupable désigné du chaos politique qui a suivi la mort du magistrat. Le lendemain du décès du procureur, une foule en colère avait crié « asesina » (assassine) devant la Maison Rose, siège de la présidente Cristina Kirchner, l’accusant directement de la mort du procureur Nisman. Désormais, les soupçons sont tournés vers le légendaire espion, Antonio Horacio dit « Jaime » Stiusso.

Le procureur Nisman, chargé d’élucider l’attentat le plus meurtrier jamais survenu en Argentine (85 morts dans une association juive en 1994), est décédé d’une balle dans la tête le 18 janvier. Soit quatre jours après avoir accusé la présidente et un de ses ministres de couvrir les Iraniens, commanditaires présumés de la tuerie antisémite, en échange de bénéfices commerciaux. Cristina Kirchner, pourtant prompte à se lancer dans de longs discours télévisés, garde le silence mais prend alors la plume.

Elle publie sur son site personnel et sur Facebook, au lendemain de la mort du procureur, des critiques violentes à l’égard du travail de ce dernier. Pêle-mêle, elle évoque un suicide alors que l’enquête n’a pas encore déterminé la cause de la mort, crie au complot et sous-entend qu’Alberto Nisman l’aurait volontairement mise en cause le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo pour surfer sur la vague d’émotion.

« C’est une émission de téléréalité », soupire Toti, l’un des directeurs d’Infobae, journal digital de référence, et dernier journaliste à avoir échangé avec le procureur. Le casting est spectaculaire : la présidente, son ministre des affaires étrangères et de hauts dirigeants iraniens, dont un ex-président, un ex-patron des services secrets et un leader du groupe terroriste Hezbollah. Face aux milliers d’Argentins venus réclamer la vérité et la soupçonnant ouvertement d’être impliquée dans le meurtre, la présidente se prend une fois de plus les pieds dans le tapis et change de version. Nisman ne s’est pas suicidé, déclare-t-elle soudain sur Twitter.

Le 26 janvier au soir, les programmes de télévision sont interrompus et apparaît en direct la présidente Cristina Kirchner. Dans une mise en scène un poil dramatique – sur un fauteuil roulant, tout de blanc vêtue – Cristina Kirchner parle de la mort suspecte du procureur Alberto Nisman. Rien de bien nouveau, semble-t-il, elle répète qu’elle ne croit pas au suicide. Et soudain, la présidente annonce la dissolution des services secrets, d’un coup désignés comme impliqués dans la mort du procureur !

Entretemps, les 289 pages de l’accusation du procureur Nisman ont été rendues publiques par le juge. Il y a presque consensus : le dossier contre la présidente n’était pas très solide. Selon Alberto Nisman, en échange de la protection des auteurs présumés de l’attentat, l’Iran vendrait du pétrole à l’Argentine. Cela n’est pas arrivé. Toujours selon Nisman, l’Argentine aurait demandé à Interpol la levée des avis de recherche internationaux lancés contre les Iraniens. Une demande que Ronald Noble, ancien secrétaire général d’Interpol, a démentie le 15 janvier.

Il ne reste que Carlos Donoso Castex, président de l’association des procureurs, pour défendre l’enquête de son collègue Nisman : « N’oublions pas qu’il ne s’agissait que d’une plainte, c’est-à-dire du début de la procédure, pas d’une accusation aboutie et terminée. Il est tout à fait normal que Nisman n’ait pas encore réuni toutes les preuves et il en avait déjà beaucoup à ce stade juridique », nous dit-il. « Ce n’était pas un pantin », tient-il à ajouter.

Précision d’importance étant donné ce qui va suivre. Car un homme est bel et bien accusé d’avoir écrit pour Nisman les accusations contre le gouvernement, puis de l’avoir tué : il s’agit de l’agent Stiusso. Un appel au procureur Nisman a d’ailleurs été passé d’un appareil au nom du célèbre espion quelques heures avant sa mort. L’ancien dirigeant des services de renseignement a désormais disparu. Les membres des services secrets venus toquer à sa porte pour lui remettre la citation à comparaître devant la justice, prévue jeudi 5 février, n’ont trouvé personne.

« Mon petit, tu vas travailler avec Stiusso », avait dit en 2004 le président Nestor Kirchner à Alberto Nisman, propulsé à la tête de l’enquête. Dès lors, le magistrat ne s’en cachait pas : sa principale source était le directeur du contre-espionnage, Jaime Stiusso. Pourquoi lui ? Pour son expertise en écoutes téléphoniques et surtout, ses « proches relations » avec les services secrets américains et israéliens. « Rien de choquant, dans tous les attentats internationaux les services secrets coopèrent, les Français aussi », nous répond Jorge Knoblovits, représentant de la DAIA (Délégation des associations israélites argentines), plaignant dans l’enquête.

Une enquête qui piétine depuis 20 ans

Le passé et le profil de Stiusso reflètent parfaitement le problème des services secrets argentins. En fonction durant 42 ans jusqu’à son limogeage en décembre dernier, cet agent a officié durant la dictature. Comme pour nombre de ses collègues, un doute plane sur sa participation aux enlèvements, tortures et meurtres contre les « dissidents » de cette époque.

Le ministre de la justice qui a osé brandir le portrait de Stiusso sur un plateau télé en 2004, accusant l’agent de présider une « sorte de Gestapo », a dû donner sa démission. Il a eu affaire à un lourd et long procès et vit toujours aujourd’hui en dehors du pays. Pourquoi Gestapo ? À l’époque, le ministre Beliz avait parlé d’une « police secrète sans contrôle » dirigée par Stiusso et chargée d’acheter et de torturer les témoins, d’intimider et d’extorquer les politiciens opposés aux Kirchner.

Comment la présidente Cristina Kirchner a-t-elle réussi à mettre à la retraite, en décembre, Stiusso, cet ancien allié devenu gênant ? Le nom de Milani revient avec force dans les diverses explications. La présidente a en effet désigné ce militaire soupçonné de crimes contre l’humanité durant la dictature, chef de l’état-major en 2013. Et ce, à la surprise générale, tant la présidente aime rappeler qu’elle est la première à avoir fait condamner les tortionnaires de l’époque.

Le député Gustavo Vera, ami intime du pape François et spécialiste du sujet, nous confie tout haut ce que beaucoup de sources proches du dossier affirment tout bas : « Cristina ne pouvait pas se débarrasser du poisson Stiusso, alors elle a asséché son aquarium. Elle a construit des services secrets parallèles, dirigés par un autre poids lourd, Milani, tout aussi pourri, mais répondant à ses ordres. Stiusso s’est vengé de sa mise à la retraite forcée, une manière aussi d’assurer ses arrières et de montrer à la CIA et au Mossad son pouvoir et son utilité… à rester en vie. »

Sergio Burstein se bat depuis plus de vingt ans pour savoir qui a perpétré l’attentat antisémite où la mère de ses enfants a laissé la vie. « Le plus douloureux finalement, c’est de voir que tout le monde a menti dans la première enquête et que la deuxième est récupérée politiquement suite au décès du procureur. Qui pense aux victimes ? », lâche-t-il d’un air désabusé.

Effectivement, la première enquête sur l’attentat a été un fiasco. L’ex-juge et l’ex-président Carlos Menem ont été sur le banc des accusés pour avoir fait obstruction. Santiago O’Donnell, à qui Julian Assange a remis des documents Wikileaks concernant Stiusso et Nisman, nous donne cet autre éclairage. Selon ces documents, l’ambassade américaine n’a cessé de faire pression sur Nisman pour qu’il oriente l’enquête vers les Iraniens, au mépris des autres pistes. Si les Iraniens font de bons coupables politiques, la vérité importe-t-elle réellement ?

La mort mystérieuse d’Alberto Nisman a réveillé un démon qui hante l’Argentine depuis la dictature. Dans cette débandade macabre, apparaissent les mailles pourries des services secrets, jamais purgés d’une mafia infiltrée au cœur de l’État. Santiago O’Donnell, l’expert de Wikileaks, nous le confirme : « Ce sont comme des couches géologiques mises en place par chaque gouvernement, avec pas mal de couches héritées de la dictature. »

Quant au député Gustavo Vera, il avait commencé la chasse aux sorcières l’an passé en manifestant devant le siège des services secrets. Devenu ami du pape en menant à ses côtés la guerre aux prostíbulos, il accuse Stiusso et son collègue l’agent Martins d’avoir lancé en 1979 ces maisons closes aux allures de bars, qui offrent les services de jeunes filles enlevées et soumises à la prostitution. « Aujourd’hui, c’est un business juteux, mais à l’origine seuls les politiciens, stars, chefs d’entreprise… bref, ceux qu’il fallait faire chanter, recevaient des invitations. Tout ce beau monde était filmé puis extorqué. » La propre fille de l’agent Martins, proche de Stiusso, l’a dénoncé et a remis à la justice de nombreuses pièces à conviction : agendas, vidéos, photos (un article sur le sujet en espagnol). La justice a fait la sourde oreille.

Aujourd’hui, Lorena Martins vit en exil en Espagne. Son père continue dans le business, depuis Cancún au Mexique où il s’est installé. La célèbre journaliste mexicaine Lydia Cacho dénonce dans son livre, Esclaves du pouvoir, les liens entre les mafias, notamment le cartel mexicain Zeta et les services secrets argentins. Selon cette enquêtrice, torturée, menacée de mort et en permanence protégée par une armée de gardes du corps, les services secrets argentins ne règnent pas seulement sur l’empire des prostíbulos, ils se sont désormais diversifiés en partenariat avec plusieurs mafias.

« Stiusso et ses amis, c’est comme Al Capone, la seule façon de l’attraper c’est pour enrichissement illicite, par exemple impôts non payés », conclut Gustavo Vera. Il a ainsi déposé plainte le 2 février. Le pape prie pour lui et lui a écrit par mail « Adelante » (en avant). La présidente elle aussi va adelante. Reste à savoir si la dissolution des services secrets est la solution. Beaucoup de preuves, contre les agents mais aussi concernant les nombreuses affaires de corruption du gouvernement, risquent de disparaître. Comme Stiusso, évaporé depuis sa retraite. Comme Nisman, également juif, désormais enterré aux côtés des victimes de l’attentat.

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