Édition du 1er décembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Au lieu de démanteler sa machine de campagne, Bernie devrait la rééquiper

Bernie Sanders a officiellement suspendu sa campagne, mais son infrastructure constitue notre meilleur espoir de nous organiser pour obtenir une solution juste à la pandémie de coronavirus. Bernie ne doit pas démanteler cette infrastructure maintenant — nous en avons plus que jamais besoin.

Tiré de Jacobin
par DANIEL DENVIR
traduction Raymond Robitaille

Bernie Sanders a mis fin à sa campagne présidentielle. Ce que cela signifie est moins clair qu’il n’y paraît à première vue. Il cesse de persuader activement les électeurs de voter pour lui, et il concède qu’il n’a pratiquement aucune chance de gagner l’investiture démocrate contre Joe Biden. Mais le nom de Bernie restera sur les bulletins de vote des prochaines primaires. Les gens continueront de voter pour lui, et il continuera d’accumuler des délégués.

Et, détail crucial, selon un haut responsable à qui j’ai parlé, quelques centaines de personnes continuent de travailler pour sa campagne. La plupart d’entre eux seront probablement bientôt remerciés (même si la campagne prolongera leurs prestations d’assurance maladie jusqu’en octobre). Cependant, il faut maintenir une partie du personnel et, avec le reste de l’organisation de la campagne que nous avons mise en place, la réorienter vers de nouveaux objectifs.

Même suspendue, la campagne peut fortement influencer la politique américaine. Comme la gauche américaine ne dispose d’aucune autre infrastructure de mouvement social à l’échelle nationale comparable, Bernie peut et doit maintenir sa machine de campagne pour lutter pour une réponse équitable à la crise économique et de santé publique causée par le coronavirus.

Prendre au sérieux le slogan « Pas moi, nous »

Habituellement, les organisations de campagne présidentielle ferment boutique lorsque termine la course à la présidence. Mais la campagne de Sanders n’a jamais été conventionnelle. Et nous traversons aujourd’hui une période tout à fait inhabituelle dans l’histoire des États-Unis et du monde.

Des millions d’Étatsuniennes et d’Étasuniens ont bâti cette campagne qui va bien au-delà de l’élection de Bernie à la présidence. Il s’agit d’un mouvement visant à transformer la politique, l’économie et la société américaines, ce que Bernie appelle une révolution politique. Nous avons tous et toutes construit ensemble la machine de la campagne de Bernie.

Cette machine représente un outil sans pareil pour obtenir une solution équitable à nos crises sanitaire et économique massives — une solution à laquelle s’opposent la plupart des personnes au pouvoir, y compris Joe Biden.
Bernie peut continuer de faire campagne sur les enjeux de sa candidature, des enjeux plus urgents que jamais : l’assurance maladie pour tous, de bons emplois syndiqués, un New Deal vert, des mesures de relance écologiques et de solides prestations sociales. Les gens méritent de vivre une vie agréable et en sécurité qui ne dépend pas du salaire versé par un employeur, surtout maintenant que tant d’employeurs ne peuvent ou ne veulent pas payer les travailleurs.

Nous avons besoin que Bernie entre à la Convention nationale démocrate (DNC) avec le maximum de délégués afin que la gauche puisse influer au maximum sur l’avenir du parti démocrate. Il ne s’agit pas seulement d’améliorer la plate-forme du parti, mais aussi de rendre permanentes les réformes de la Commission de réforme de l’unité — des réformes gagnées lors de la convention de 2016 grâce à la force de la campagne — comme la limitation des super délégués au deuxième tour de scrutin. Sinon, ces réformes risquent d’être abandonnées, ce qui réduirait à néant les chances de tout autre futur candidat dissident.

Mais plus que tout, nous avons besoin de Bernie pour transformer sa campagne en une puissante organisation de mouvement.

Il peut annoncer qu’il utilise son personnel, ses bénévoles et son pouvoir de collecte de fonds pour réaliser une action historique : transformer sa machine électorale en une organisation qui perdurera après la fin de la campagne. Il peut renommer la campagne pour refléter la nouvelle mission : Bernie 2020 pourrait devenir quelque chose de nouveau, avec un nom comme « Pas moi, nous. »

S’assurer qu’ils ne puissent nous ignorer

Bernie a réalisé un travail incroyable de communication sur ce que pourrait être un monde meilleur, non seulement avant l’explosion du coronavirus, mais surtout après, y compris les récents livestreams avec les représentantes au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Rashida Tlaib et Pramila Jayapal, et des responsables de la santé publique comme Abdul El-Sayed, pour parler d’une issue équitable au coronavirus.

Ce qui manque cruellement en ce moment, c’est l’appareil de la campagne pour s’organiser en faveur de ces idées et s’assurer que nos revendications ne soient pas ignorées.

Bernie doit non seulement continuer à rassembler des délégués, mais aussi réactiver et réoutiller sa campagne pour le moment présent et pour le mouvement dont nous avons besoin de toute urgence. La campagne de Bernie dispose déjà de l’infrastructure dont nous avons besoin : un système de collecte de fonds puissant, du personnel et, surtout, une direction et une base de bénévoles énormes.
Selon certaines sources, en plus des quelques centaines de personnes encore employées, la campagne dispose de sommes énormes recueillies auprès de 2,1 millions de donatrices et donateurs, et d’environ un demi-million de bénévoles qui ont fait du porte-à-porte, envoyé des SMS, téléphoné aux électeurs, etc. Le service de messagerie Bernie Slack compte 68 000 « super-militants » qui ont organisé environ 59 000 des 137 372 événements de la campagne. Il y a environ 2 720 « capitaines de la victoire de Bernie, » des militantes et militants ayant une capacité d’organisation qui rivalise avec celle des employés de la campagne.

En comparaison, le DSA (mouvement socialiste démocrate des États-Unis), l’une des plus importantes organisations de la gauche américaine, compte plus de soixante mille membres, dont un nombre plus restreint s’active encore, et le bureau national de la DSA compte 21 employés. Le DSA, Sunrise, Justice Democrats et Our Revolution accomplissent tous un travail important. Mais aucune de ces organisations n’a la capacité de combler ce vide.

Nous n’avons pas les moyens de répéter l’erreur d’Obama

Je suis un leader militant de l’État du Rhode Island. Nous avons rempli des autobus pour le New Hampshire, organisé deux rassemblements qui ont attiré de grandes foules et mené la campagne de porte-à-porte dans le sud-est du Massachusetts. Nous avons bâti notre organisation avec un minimum d’aide de la permanence nationale. Mais nous allons maintenant à la dérive.
Cette capacité d’auto-organisation constitue le secret de la campagne de Bernie, ce qui la rend spéciale. Mais la direction nationale doit prendre le leadership et nous remobiliser afin que nous puissions faire de même et remobiliser nos nombreux bénévoles.

Si la fin de la campagne de Bernie signifie le démantèlement de l’organisation de campagne, l’infrastructure du mouvement dont nous avons besoin disparaîtra aussi. Nous avons toutes et tous construit cette infrastructure ensemble, et nous ne pouvons pas la perdre.

La gauche a longtemps critiqué la campagne d’Obama pour avoir démobilisé sa machine électorale Organizing for America. Il serait dommage que nous répétions cette erreur. Pour parler franchement, Bernie a le devoir de ne pas commettre cette erreur.

Partout, les militantes et militants se posent la question : nous n’allons tout de même pas perdre tout cela, tout ce que nous avons construit nous-mêmes, n’est-ce pas ? Pouvons-nous conserver le Slack, les systèmes et les programmes, et simplement nous recentrer pour continuer ?

Je propose que la campagne nationale organise des réunions avec les responsables des bénévoles et du personnel (là où il y en a) de chaque État afin de dresser des plans d’organisation pour faire face à la crise. Il faudrait procéder ainsi non seulement dans les États qui n’ont pas encore voté, mais dans tous les États, y compris ceux qui ont déjà voté comme la Californie.

En plus du bureau national, les organisations de chaque État peuvent travailler ensemble sur les objectifs du mouvement, notamment pour définir les prochains cycles de relance en réponse au coronavirus. Dans les États, les organisations dirigées par des militants pourraient également décider de soutenir les candidates et candidats à des postes étatiques et fédéraux.

Nous pouvons former de nouveaux partenariats avec les mouvements sociaux et les syndicats. Nous pouvons appuyer le mouvement de soutien aux travailleurs non syndiqués récemment lancé par le DSA et le syndicat UE. Déjà, la campagne de syndicalisation s’est transformée en une puissante campagne de solidarité en milieu de travail.
Il n’existe aucun autre réseau de militants et de sympathisants de cette envergure qui puisse se mobiliser pour soutenir les travailleurs qui réclament des ÉPI, des congés maladie payés, l’arrêt des travaux non essentiels et des conditions de travail sécuritaires. Ces efforts ne peuvent être interrompus. La vie des travailleuses et travailleurs en dépend littéralement.

C’est maintenant ou jamais

Un tel réaménagement de la machine électorale constituerait une action sans précédent, car une campagne présidentielle normale est étroitement liée à la victoire présidentielle. Mais cette campagne n’a jamais été conventionnelle. Et la lutte pour gagner la présidence n’était qu’un chapitre du combat plus vaste pour changer ce pays et le monde.

C’est à Bernie de prendre cette décision. Mais cette décision, comme la campagne, ne lui appartient pas à lui seul. Elle appartient à tous ceux et celles d’entre nous qui avons construit sa campagne, qui avons cogné à d’innombrables portes et donné plus d’argent que nous ne pouvions probablement nous le permettre, et qui avons tout délaissé pour concentrer nos efforts sur l’élection de Bernie. Si cette organisation continue, je contribuerai volontiers à hauteur de 19 dollars par mois (au moins) et continuerai de donner de mon temps. Je sais que d’innombrables autres personnes se joindront à moi.

Bien que nous ayons échoué, nous avons déjà changé la politique américaine pour toujours. Nous ne pouvons pas nous défaire d’une organisation aussi puissante maintenant. En cette période de grand besoin, c’est notre meilleur — et peut-être notre seul — espoir.

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