Édition du 12 novembre 2019

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Dans une époque pas si lointaine, la science et la technique « modernes » étaient devenues une sorte de religion : celle de la croissance économique, de l’individualisme possessif, de l’instrumentalisation des humains et de la nature. Ce délire a pris un nouvel envol dans les années 1980 avec l’implosion de divers pays qui se prétendaient socialistes. Des « experts » dont de nombreux profs d’universités proclamaient alors la « fin de l’histoire » et le « triomphe définitif du capitalisme ». C’est presque comique de relire cela aujourd’hui, depuis que la crise économique fait des ravages, que la guerre ne cesse de s’étendre, et que Pachamama est réellement menacée. Bien sûr on ne parle pas de ce grossier déluge de propagande qui a pour un temps imposé un silence assourdissant dans les institutions.

Maintenant on a en gros dépassé cela, mais est-ce assez ? Il ne suffit pas, d’expliquer Boaventura Sousa Santos, de critiquer les impacts dévastateurs du capitalisme globalisé. Il faut aussi remettre en question les idées à la base de ce système, certains diraient, les paradigmes. Ainsi la « religion de la croissance » doit être dénoncée pour ce qu’elle est. Ce qui implique de résister aux attraits du « capitalisme vert » qui veut « consommer mieux » tout en perpétuant un monde axé sur l’accumulation et la compétition. Pour Santos, il faut déconstruire le « monosavoir » qui domine et qui ne reconnaît qu’une seule sorte d’appropriation du réel, en niant la science des dominés, des Premiers peuples, des femmes. Il a fallu des décennies pour comprendre, par exemple, que le savoir médical européocentré et masculin ne répondait pas aux besoins d’une grande partie de la population. Parlez-en aux sages-femmes, que les médecins ont exclu du système médical pendant si longtemps. Dans les forêts d’Amazonie, les populations ont des connaissances ancestrales sur la flore et la faune, que les entreprises comme Monsanto cherchent à leur arracher. À la base cependant, il y a une autre conception du temps, qui n’est pas linéaire comme dans la pensée issue du capitalisme. Le rapport à la nature n’est pas compris par ces Premiers peuples comme un lien de « propriété » imposant une domination humaine totale. Au contraire, tout ce qui se trouve sur la terre, humains et non-humains, éléments naturels y compris, forment une totalité, comme un ensemble de composantes qui est indispensable pour la survie de tous et chacun. L’écologie commence à nous rapprocher de cette vision du monde qui résiste dans les marges du système.

De tout cela, Boaventura suggère aux intellectuels de carrière et aussi aux intellectuels populaires de regarder en dehors du périmètre. Il lance l’appel à une sociologie « insurgée », « qui contracte l’avenir pour pouvoir rendre visible le « pas encore », l’inattendu et les possibilités « autres » qui émergent du présent ». On aura l’occasion au FSM de discuter avec Boaventura et d’autres explorateurs d’une science démystifiée, décolonisée et enfin ouverte sur les peuples.

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