Édition du 27 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Il n’est jamais trop tard… (commentaire électoral)

Un des messages clés de Québec solidaire durant la présente campagne électorale est que l’élection de 2022 serait celle de la dernière chance sur la question du climat. C’est un beau morceau de rhétorique qui peut mobiliser jusqu’à un certain point, mais soyons honnêtes avec nous-mêmes : LES élections de la dernière chance, pour éviter une catastrophe climatique mondiale, nous les avons perdues il y a dix ou quinze ans. Il aurait alors fallu que des partis déterminés et capables de transformer en profondeur les modes de production, de consommation et d’échange prennent le pouvoir dans une série de pays riches. Au Québec, nous avons fait élire une ou deux personnes sur une telle plateforme à l’époque… et c’était enthousiasmant ! Aussi, si on insiste sur l’idée que la présente élection est celle de la dernière chance, comment allons-nous nous mobiliser pour les élections suivantes, qui arriveront alors “trop tard” ?

septembre 20, 2022 | auteur : Benoit Renaud | tiré du blogue de l’auteur.
https://leblogueursolidaire.blogspot.com/2022/09/il-nest-jamais-trop-tard-commentaire.html

En fait, la crise climatique, nous avons les deux pieds dedans. Le niveau des océans monte, des centaines d’espèces disparaissent à chaque année, les événements météorologiques extrêmes se multiplient. Les forêts brûlent, des pays entiers sont inondés, d’autres vivent des sécheresses prolongées. À leur tour, ces phénomènes bien matériels produisent des effets sociaux, économiques et politiques qui définissent notre époque : luttes féroces pour le contrôle de l’énergie (encore surtout fossile), crises sociales et déstabilisation de nombreux États, migrations massives pour échapper à la famine et à la guerre.

Un peu partout dans le monde, nous assistons, dans ce contexte de crise de civilisation, à la montée des forces politiques d’extrême-droite structurées autour de la panique identitaire face à l’immigration, de la militarisation et de la répression, du rejet anti-moderne de la diversité, de la science et, de plus en plus, de la réalité tout court. Ces forces préparent le terrain pour ce que les écosocialistes des années 1970 appelaient le techno-fascisme, soit le recours aux technologies les plus avancées dans une fuite en avant capitaliste, violente et autoritaire.

Face à ce portrait peu reluisant, il serait tentant de baisser les bras et de se dire qu’il ne reste plus qu’à profiter de la vie en attendant la fin du monde. Mais les luttes politiques de nos vies sont en fait devant nous, pas derrière. La bataille entre l’écosocialisme et le techno-fascisme n’a pas encore été perdue. D’abord, la question de l’ampleur et de la rapidité des changements climatiques demeure en jeu. Agir rapidement et radicalement demeure préférable à la tergiversation et aux demi-mesures si on veut éviter le pire. En même temps, nous devons mener une bataille sur comment réagir et s’adapter devant la transformation de nos conditions matérielles d’existence. Et la vie politique continue de se vivre à l’échelle nationale, comme c’est le cas depuis deux siècles, même si les enjeux sont globaux.

Au 21e siècle, il y aura trois types de nations : celles qui vont subir le pire des désastres climatiques, celles qui vont se barricader et s’isoler en croyant pouvoir y échapper, et celles qui vont se développer en accueillant les populations migrantes de plus en plus nombreuses. Le Québec est bien situé géographiquement et équipé économiquement pour éviter de se retrouver dans la première catégorie. Des cinq partis qui se partagent la scène politique québécoise présentement, trois (CAQ, PQ et PCQ) représentent divers degrés dans la deuxième tendance, celle du repli sur soi. Les deux autres (PLQ et QS) sont plus ouverts à l’immigration et à la diversité, mais avec des visions bien différentes.

La CAQ incarne brillamment le déclin tranquille de la nation québécoise en combinant l’inaction sur le climat, une panique superficielle sur la question linguistique (la Louisiane !) et la résignation fédéraliste. Insister à la fois sur le maintien du Québec dans le Canada et sur des niveaux d’immigration sensiblement plus bas que la moyenne canadienne ne peut que mener à la baisse constante du poids politique du Québec au sein du Canada. Sa réforme de la Charte de la langue française (loi 96) constitue une avancée sur certains aspects (la francisation des entreprises de 25 à 50 employés en particulier), mais lance un très mauvais signal aux peuples autochtones (aucune reconnaissance de leurs langues) et aux populations immigrantes (avec la règle des six mois.)

Le PQ, après avoir préparé le terrain pour l’hégémonie caquiste en prenant son virage dit identitaire en 2007, se démarque maintenant par son hostilité face à l’immigration et des slogans creux sur l’indépendance. Est-ce qu’une seule personne est devenue indépendantiste en raison de ce virage identitaire du PQ, marqué par le projet de loi 60 de 2013, mieux connu sous le nom de Charte des valeurs québécoises ? L’arrivée de Bernard Drainville, ministre responsable de cette triste charte, dans l’équipe de François Legault est symptomatique d’un ralliement de bien des péquistes au nationalisme fédéraliste de la CAQ. La cinquième position du PQ dans les récents sondages, derrière le Parti conservateur du Québec, annonce le passage dans la marginalité d’un parti qui a pourtant gouverné le Québec il n’y a pas si longtemps.

Le Parti conservateur, de son côté, rassemble tout ce qu’il y a de pire dans la société québécoise autour d’une plateforme pro-gaz et carrément xénophobe, notamment avec son concept de “compatibilité civilisationnelle”, comme critère pour une immigration réduite et surveillée avec suspission. Comment cette compatibilité serait-elle évaluée ? Par qui ? Mystère ! En fait, il s’agit d’un signal envoyé aux racistes pour qu’elles et ils se reconnaissent dans ce parti. En même temps, Éric Duhaime courtise visiblement l’électorat anglophone déçu des positions du PLQ dans le débat récent sur la langue. On n’en est pas à une contradiction près, ce qui est typique de l’approche démagogique et brouillonne de l’extrême-droite contemporaine.

Le Parti libéral du Québec dit plein de belles choses sur la diversité et l’inclusion. Mais il ne représente pas une solution à long terme, étant donné son attachement inconditionnel à la fois au capitalisme (vert pâle) et à l’unité canadienne. C’est dans une province canadienne qu’il propose d’accueillir 70000 nouvelles personnes par année avec une approche essentiellement comptable de l’immigration, jugée nécessaire pour le maintien de la croissance économique énergivore et capitaliste. Il s’agit, pour ce parti patronal, d’obtenir la main d’œuvre nécessaire au plus bas coût possible. Donc, les coûts de la francisation et d’une véritable intégration inclusive sont vus comme des dépenses facultatives. Cette politique du parti qui était au pouvoir presque sans interruption de 2003 à 2018 n’a fait que nourrir constamment le repli identitaire qui nous a fait passer du PQ interculturel à la Charte des valeurs, puis au nationalisme frileux de la CAQ et à la Loi 21, et maintenant à l’émergence du PCQ. Parions que les péquistes les plus radicaux sur les questions identitaires vont se trouver chez eux chez Éric Duhaime bientôt…

Seul Québec solidaire représente la possibilité d’une sortie positive de cette impasse politique. C’est le seul parti qui prend au sérieux la crise climatique et ose parfois poser la question du dépassement du modèle économique capitaliste. Même si son plan de transition économique représente une forme particulièrement optimiste de capitalisme vert, il a le mérite d’oser proposer des changements significatifs allant généralement dans la bonne direction, notamment avec des investissements massifs en transport collectif. Aussi, il est le seul à présenter une vision humaniste de l’immigration et à parler de l’accueil des populations réfugiées climatiques. Son projet indépendantiste se veut radicalement démocratique et inclusif, avec un engagement solide pour la solidarité avec les peuples autochtones. Potentiellement, QS pourrait être le parti qui ose mettre de l’avant la perspective d’un Québec qui grandit rapidement avec l’apport d’une immigration massive, tout en se donnant les moyens d’une inclusion réussie.

En tant que militant écosocialiste, mon soutien à Québec solidaire comme alternative électorale demeure entier, malgré ses contradictions et ses limites. D’ici au 3 octobre, il faut participer à la campagne de QS et souhaiter l’élection du plus grand nombre possible de solidaires à l’Assemblée nationale. Après, il va falloir continuer, tant bien que mal, à faire trois choses en même temps : 1) construire les mouvements sociaux en leur donnant un profil politique de plus en plus écosocialiste, 2) participer à Québec solidaire en insistant pour qu’il ne devienne pas un parti social-démocrate ordinaire et conserve son côté radical et 3) développer un pôle politique explicitement écosocialiste en vue de mener les deux premières actions avec succès.

Ce dont nous avons besoin présentement, ce n’est pas l’énergie du désespoir, qui brûlerait comme un feu de paille, mais d’une détermination patiente comme celle des vagues qui réduisent tôt ou tard les rochers en poussière.

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