Édition du 18 juin 2019

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Débats

L'affaire Cantat — Contre la pensée unique

J’ai lu avec intérêt le texte d’opinion de Pierre Mouterde sur l’affaire Cantat, publié dans l’édition du 12 avril de Presse-toi à gauche. J’ai beaucoup de respect, autant pour l’homme que pour le penseur ou l’auteur de l’essai dont je suis en train de terminer la lecture.

Cependant, je trouve simpliste son analyse de l’affaire Cantat, car même si les arguments sont bons, la conclusion revient à traiter de réactionnaires de droite ceux et celles qui n’adoptent pas l’opinion qui est de mise à gauche. C’est dogmatique, car dans cette affaire, rien n’est tout blanc ou tout noir, selon moi.

Je trouve aussi que de condamner le prétendu « moralisme » est, de la part de la gauche, assez malhonnête. Tout contrat social, qu’il soit de gauche ou de droite, se base sur des valeurs qui découlent de ce que la majorité considère comme bon. La compassion, la justice sociale, la tolérance sont des valeurs, tout comme la liberté, l’individualisme et la compétitivité. À ce titre, elles se fondent sur un bagage émotionnel propre à chaque individu, en vertu de son vécu et de sa personnalité, donc sur une certaine morale. On peut ne pas partager les valeurs des autres, mais condamner la morale au sens large, donc prétendre être inspiré soi-même par la raison pure, relève de l’hypocrisie ou de la naïveté.

D’emblée, je dirai que je suis contre le fait d’interdire à une personne condamnée pour un crime quelconque d’exercer son métier une fois sa peine purgée, à part si le risque de récidive est élevé et susceptible de causer un préjudice grave à la victime potentielle (un pédophile dans une garderie par exemple). Ce n’est pas le cas de Cantat, puisqu’il n’y a pas de lien clair entre son métier et le crime. Par contre, je fais personnellement une différence entre avoir purgé sa peine, être réhabilité et être en réinsertion sociale.

Avoir purgé sa peine, c’est acquérir le droit, après un certain temps, de sortir de prison, de vivre en liberté (relative, mais la liberté absolue existe-t-elle ?) avec tout ce que ça comporte d’avantages et de risques. Il s’agit de soi, face au système judiciaire. C’est un processus passif, en ce sens qu’on peut travailler à résoudre ses problèmes, ou pas. Seul le temps compte en bout de ligne. Dire que lorsqu’on a fait son temps, on est réhabilité et que tout s’efface automatiquement, c’est donner beaucoup de crédit à la prison, et par le fait même, cautionner d’une main ce système punitif que l’on dénonce de l’autre.

Être réhabilité, c’est avoir compris et, par conséquent, risquer fort peu de récidiver. Cela suppose un investissement personnel plus important que dans le premier cas, et ça ne se produit pas nécessairement au même moment. C’est soi, face à soi-même. On peut être réhabilité bien avant d’avoir fini de purger sa peine. On peut aussi sortir sans être réhabilité. Au sens de la loi, la réhabilitation, c’est récupérer l’ensemble de ses droits suite à une peine, mais ça ne correspond pas nécessairement au moment de la réhabilitation effective d’un individu.

Se réinsérer socialement, c’est reprendre sa place dans la société. La même qu’avant ou une autre place. Le mot réinsérer signifie insérer à nouveau, et le verbe insérer suppose un espace étroit où l’on tente de se glisser. Plus le crime est grave, plus l’espace laissé par la tolérance des gens est étroit. Ce processus actif place le soi face à la société. La société est affaire de raison, mais aussi d’émotions. Il vaut mieux en prendre acte que tenter de le nier. La réinsertion demande donc d’autant plus de doigté, d’humilité, de délicatesse et de compassion pour les victimes, que le crime est grave. C’est ce qui me paraît avoir manqué dans cette affaire. Il revient à la personne ayant commis un crime de travailler à sa réinsertion avec, on l’espère, l’aide de ses proches, de gens qualifiés et de la société dans son ensemble. Une bonne façon d’amorcer sa réinsertion socile, c’est de faire amende honorable. De démontrer, par des gestes réparateurs autant que possible, son repentir. 

On ne peut imputer totalement à Cantat la responsabilité du fait que les femmes victimes de violence ou celles qui les épaulent, à gauche comme à droite, aient réagi si fortement à cette affaire. Cette histoire me semble représenter avant tout le symptôme d’une société qui porte encore, sans se l’avouer, l’idée tenace que l’on peut tuer par passion. Lorsqu’on a vu la violence de près, lorsqu’on a craint pour sa vie plus d’une fois, et c’est mon cas, lorsqu’on en subit encore soi-même les séquelles et qu’on les constate chaque jour sur ses enfants, lorsqu’on a pardonné des centaines de fois à une personne qui ne cherchait, somme toute, qu’à éviter les conséquences fâcheuses de son geste sur sa propre personne, on peut être tiraillé entre l’idéal d’une réinsertion sociale réussie et la peur de voir banalisé le geste, le sentiment dévorant que l’acclamation du public ne devrait pas précéder la mise en œuvre d’un repentir sincère. Il ne faut pas se laisser aveugler par ses émotions, mais à trop tenter d’en faire abstraction, on les refoule et elles nous influencent à notre insu.

On peut croire de tout cœur à la réinsertion sociale suite aux crimes les plus odieux, mais penser que ce doit être fait avec tact. On peut vouloir repenser le système pénal pour faire en sorte qu’il favorise une réhabilitation effective des gens, axée sur le service social plutôt que sur la punition. On peut aussi croire que la prévention est plus importante encore que tout ce qui précède, et souhaiter que ce débat ait au moins servi à en souligner la nécessité. Dans ce cas, il n’aura pas été vain.

Je souhaite de tout coeur à Bertrand Cantat de se réinsérer, en tant qu’artiste et en tant qu’homme, dans la société. Sa réponse à Jean-Louis Trintignant constitue un pas de plus vers cet objectif. J’apprécie toujours son œuvre, au-delà de l’homme. Je souhaite aussi que la gauche reconnaisse et accepte la diversité des opinions en son sein. La pensée unique n’a jamais mené bien loin.

Dominique Bernier

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