Édition du 24 mai 2022

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Économie

L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires

Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.

25 janvier 2022 | tiré de mediapart.fr

Avec le retour de l’inflation, la question du « pouvoir d’achat » est au cœur de la campagne présidentielle. Mais la vraie question que pose le renouveau de la hausse des prix est bien celle de la hausse des salaires. Depuis plusieurs décennies, la désindexation des salaires sur l’inflation s’est accélérée.

Selon les chiffres de la Banque centrale européenne (BCE) de juillet 2021, l’indexation automatique et complète ne concernerait plus que 3 % des salariés de la zone euro, l’indexation partielle ou négociée, seulement 18 %. Le mouvement s’est d’ailleurs encore accéléré depuis 2008.

Sans indexation automatique, les salaires réels, autrement dit les salaires corrigés par les prix, risquent évidemment de baisser en 2022, même si les salaires nominaux, eux, peuvent augmenter. 2021 donne déjà le ton. En zone euro, la croissance des salaires négociés au troisième trimestre se situe à 1,5 %, soit le niveau le plus bas depuis dix ans, alors que l’inflation a atteint en novembre 5 % sur un an.

En France, la dernière note de conjoncture de l’Insee publiée en décembre dernier souligne que le salaire mensuel de base devrait reculer en termes réels de 0,1 %, sous le coup d’une inflation qui s’établit officiellement à 2,8 %. Pour le salaire moyen de la fonction publique, la perte serait de 0,2 %. Tout cela n’est pas étonnant : le but même des désindexations était d’empêcher la protection des salariés vis-à-vis de l’inflation.

La vraie question que pose le renouveau de la hausse des prix est bien celle de la hausse des salaires. © Photo Vincent Loison / Sipa

Du reste, économistes et dirigeants s’efforcent de modérer le plus possible la hausse des salaires. Ce week-end, Amélie de Montchalin, ministre de la fonction publique, avait rejeté l’idée d’une revalorisation du point d’indice des fonctionnaires sur France Inter. Et si Bruno Le Maire, son collègue de l’économie, défend l’idée de hausses de salaires dans les secteurs en « tension », il n’agit guère en ce sens. « L’indemnité inflation » de 100 euros versée par le gouvernement n’est, par ailleurs, rien d’autre qu’un moyen d’empêcher une hausse des salaires pour compenser les effets de l’inflation.

Face à la bosse d’inflation, […] il faut éviter le retour d’une spirale générale prix-salaires, qui serait perdante pour tous.
François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France

Comme souvent, la doctrine qui préside à cette question a été résumée le 18 décembre dernier par le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau : « Face à la bosse d’inflation, […] il faut éviter le retour d’une spirale générale prix-salaires, qui serait perdante pour tous. » Une doctrine encore simplifiée en septembre dernier par le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux : « Une augmentation des salaires, c’est aussi une augmentation des prix. »

Dans cette vision, le risque serait donc que les salaires suivent les prix ou les dépassent, et entraînent ainsi la formation d’une spirale : les augmentations de salaire conduiraient à une accélération des prix, qui entraînerait les salaires… La situation deviendrait alors incontrôlable. C’est la fameuse boucle « salaires-prix », synonyme d’horreur économique. Le « bon sens » est alors mobilisé : il faudrait modérer les salaires pour modérer les prix, et ainsi empêcher l’emballement de l’inflation.

Le récit contre-révolutionnaire des années 1970

Ce récit n’est pas nouveau. Mais dans sa version contemporaine, il est le fruit de la crise des années 1970. Durant cette décennie, les salaires étaient largement et automatiquement indexés sur les prix et le pouvoir de négociation des syndicats permettait d’obtenir même des hausses de rémunération supérieures aux prix.

À ce moment, une histoire a été construite : les hausses de salaire entretiendraient l’inflation. En mettant fin à l’indexation des prix et en brisant, par les réformes structurelles, le pouvoir des syndicats, on avait cassé la spirale et obtenu une période d’inflation faible. Comme l’a montré le prix de la Banque de Suède (faussement appelé « prix Nobel d’économie ») Robert Shiller dans un texte de 2019, ce discours a alimenté le ressentiment d’une partie de la population contre les syndicats et a contribué à faire basculer l’équilibre politique en faveur du néolibéralisme dans les pays avancés à la fin des années 1970.

Depuis, dans l’esprit des dirigeants et de la plupart des économistes, s’est mise en place l’idée que l’inflation, voire l’hyperinflation trouvait son origine dans la boucle salaires-prix.

François Geerolf, économiste associé à l’université de Los Angeles (UCLA), explique que ce récit a trouvé une traduction théorique dans les modèles néokeynésiens (ceux des keynésiens qui acceptent la doctrine néoclassique à long terme) : « Par exemple, dans le manuel macroéconomique de référence de Blanchard et Cohen, on enseigne ce modèle qui lie les salaires aux prix et au chômage à long terme et fait des syndicats un obstacle à l’emploi, car ceux-ci pousseraient à des niveaux de salaires réels trop élevés. »

C’est la traduction contemporaine de la fameuse « courbe de Philips » : une surchauffe de l’économie amènerait à une baisse du chômage et à des revendications salariales trop importantes, ce qui expliquerait l’inflation via la hausse des coûts sur les entreprises.


Taux de croissance des prix en rythme annuel en France. © Federal Reserve of Saint-Louis

Pourtant, à y regarder de plus près, ce qui est présenté comme du « bon sens » ne tient guère, comment souvent en économie. Il faut, tout d’abord, évoquer les années 1970 qui font toujours figure d’épouvantail aujourd’hui. Or, on constate deux faits. D’abord, il n’est pas certain que l’inflation de cette décennie soit directement liée à la « boucle prix-salaires ». Les explications sont nombreuses : affaissement de la productivité dès le milieu des années 1960, désordres monétaires à partir de la fin du système de Bretton Woods en 1971 et, bien sûr, hausse du prix du pétrole importé en 1973-74 et 1979-80.

Globalement, le mouvement de l’inflation semble surtout suivre le prix des matières premières, avec un apaisement dans la période 1976-78 et après 1982-83. Dans ce cadre, l’indexation des salaires, loin d’avoir alimenté la crise, a permis plutôt de limiter la casse en maintenant la demande et, ainsi, de ne pas tomber dans la récession.

Car, c’est le second fait, ces années ne sont pas des années de récession. En France, entre 1967 et 1983, la seule année de contraction du PIB est 1975 (− 0,3 %) dans une proportion moindre de celle de 1993 (− 0,6 %), où l’inflation est contenue. Les années d’avant 1975 sont des années de très forte croissance (entre 4 et 6 %), alors même que l’inflation était soutenue et que les salaires progressaient vite (dans la foulée des accords de Grenelle de 1968). Après 1975, la croissance s’essouffle un peu mais reste vive (entre 3 et 4 %) jusqu’en 1980, où le deuxième choc pétrolier fait clairement changer de régime.

Mais là encore, il faut préciser que le ralentissement de 1980 s’explique sans doute moins par la boucle salaires-prix que par les mesures fortes prises alors par les banques centrales pour casser ladite boucle. En 1980 commence en effet le « choc Volcker », du nom du président de la Fed qui va monter les taux étasuniens à court terme jusqu’à 20 %, provoquant une récession outre-Atlantique. L’effet sur la croissance française est immédiat et, en réalité, elle ne s’en remettra jamais tout à fait.


Croissance annuelle du PIB en France depuis 1960. © Federal Reserve of Saint-Louis

Ce qui est vrai, c’est que les années 1970 sont celles de l’apparition du chômage de masse. Mais là encore, le lien entre la boucle prix-salaires et le chômage est discutable. Certes, l’indexation « déforme » la répartition de la valeur ajoutée en faveur des travailleurs. Les marges des entreprises sont réduites, mais elles le sont aussi parce que d’autres coûts ont augmenté, notamment celui de l’énergie. Certains secteurs, comme le charbon, sont mis à mal par la concurrence internationale nouvelle, d’autres, comme l’automobile, subissent le coup du renchérissement du pétrole.

Il n’est donc pas possible d’affirmer que si les salaires avaient perdu de leur valeur réelle, l’emploi s’en serait mieux tenu. On voit mal comment le recul de la demande aurait soutenu l’activité. D’autant que le ralentissement de l’investissement constaté alors peut aussi s’expliquer par un tarissement des opportunités et une maturité des marchés occidentaux. Et qu’il s’approfondit après 1980 avec les politiques désinflationnistes, pour ne jamais retrouver son niveau record de 1974.

Bref, on a bien affaire là, avant tout, à un récit construit soigneusement pour justifier une politique, en l’occurrence les premières mesures néolibérales qui seront prises avec le plan Barre (1977), le choc Volcker (1980) et le tournant de la rigueur (1983). Ces mêmes politiques qui ne ramèneront pas ce que l’inflation des années 1970 avait prétendument détruit : l’investissement et l’emploi.

Dès lors, même si les salaires pèsent lourd dans les coûts de production (c’est aujourd’hui environ 60 % du total en France), le lien automatique et direct salaires-inflation-chômage est loin d’être évident.

Dans son ouvrage Inflation et Désinflation paru en 2019 aux éditions La Découverte (collection Repères), l’économiste Pierre Bezbakh conclut ainsi qu’« on remarque à plusieurs reprises des rythmes différents d’augmentation des prix et des coûts salariaux unitaires qui montrent que les salariés ne peuvent pas être tenus pour les seuls responsables de l’inflation ».

L’inflation, une bataille dans la lutte des classes

Pourquoi alors la hausse des salaires est-elle présentée comme un danger ? Parce que la vraie question de l’inflation est en réalité celle de la répartition du coût de la hausse des prix. C’est d’ailleurs ce qu’a mis en lumière Karl Marx dans deux textes polémiques qui l’ont opposé à des penseurs « de gauche » qui dénonçaient la volonté des ouvriers d’arracher des hausses de salaires.

Dans Misère de la philosophie (1847), Marx s’oppose à l’idée exprimée par Proudhon et que ne renierait pas aujourd’hui notre gouverneur de la Banque de France : « Tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d’autre effet que celui d’une hausse sur le blé, le vin, etc. C’est-à-dire d’une disette. »

La réponse de Marx est double : c’est d’abord d’indiquer que si les prix augmentent autant que les salaires, il n’y a pas « renchérissement général », il n’y a que « changement dans les termes ». Autrement dit, la hausse des salaires et des prix dans les mêmes proportions (dans les années 1970, les salaires augmentaient même un peu moins vite, d’où une légère perte de pouvoir d’achat) ne peut conduire à une « spirale inflationniste ».

Plus important, Marx souligne ce qu’ignorent Proudhon et les oiseaux de mauvais augure d’aujourd’hui : la hausse des salaires doit être prise dans la dynamique de la production capitaliste. Pour comprendre son impact, il faut observer les conditions de concurrence et de productivité de l’économie.

C’est un point qu’il va développer dans Salaire, prix et plus-value, un texte de 1865 qui répond à un ouvrier anglais, James Weston, qui avait proposé à l’Association internationale des travailleurs (AIT, aussi appelée Première Internationale) une résolution proclamant que « le bien-être social et matériel des ouvriers » ne peut provenir de « salaires plus élevés ».

Pour Marx, la hausse des salaires n’entraîne pas une hausse des prix, mais plutôt une baisse des profits. Le seul moyen, alors, de répondre à cette baisse, pour le capitaliste, est de réprimer le travail pour contraindre les salaires ou avoir recours à la mécanisation pour produire plus avec des coûts salariaux moindres. La hausse des salaires n’est donc pas un « coup dans l’eau » qui serait mangé par les prix, c’est un moment clé de la lutte des classes. « La question se résout donc en celle de la puissance de l’un et de l’autre combattant », conclut Marx.


Taux de marge et d’investissement en France. © François Geerolf

Voici donc que le sujet a bougé. La « boucle prix-salaires » n’est pas une question de défense des intérêts des travailleurs, mais bien plutôt de défense des intérêts du capital. En cherchant à contraindre les salaires malgré la hausse des prix, ce que l’on chercherait avant tout, ce serait à sauvegarder les profits. Derrière la leçon morale légèrement hautaine adressée par les économistes orthodoxes aux travailleurs selon laquelle ils ne devraient pas tenter de sauvegarder la valeur réelle de leurs salaires, il y a avant tout la volonté de préserver les taux de profits.

Dans un article récent des Échos, cette question est mise en avant de façon significative. Une économiste de la Deutsche Bank y souligne que la pression des prix sur les profits rend la hausse des salaires impossible. « Une hausse des salaires de 1 % réduit les profits de 7 % », souligne-t-elle, donnant ainsi raison à l’analyse de Marx de 1865.

Et cela est aussi cohérent précisément avec ce qui s’est passé dans les années 1970, où les taux de profit ont reculé. Et c’est bien cela qui a surtout été traumatisant. « Ceux qui ont le plus perdu dans les années 1970, ce sont ceux dont les revenus dépendaient des profits des entreprises, et ce sont aussi eux qui ont construit ce récit sur la boucle prix-salaires », résume François Geerolf, qui rappelle que c’est à ce moment qu’est prononcé le fameux « théorème de Schmidt », une version de la théorie du ruissellement inventée par le chancelier allemand d’alors, qui explique que les « profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain  ».

Mais d’investissement et d’emplois, il n’a jamais été question, même lorsque les politiques de désinflation ont mis la pression sur les salaires et les conditions de travail. La précarité et le chômage se sont accrus et, quant à l’investissement productif, il n’a pas davantage progressé. Ce n’est pas le cas des profits qui, en France, retrouvent dans les années 1980 leur niveau des années 1960.


Montagne de billets pendant l’hyperinflation allemande. © AFP

Comme tout récit, celui de la «  boucle salaires-prix » est construit par les vainqueurs. Parfois jusqu’à l’outrance. Dans un article récent, le quotidien libéral L’Opinion parle ainsi de « l’hyperinflation » des années 1970. C’est évidemment une erreur historique majeure. En France, les prix annuels ont progressé de 9 et 15 % entre 1974 et 1983, avec un pic en décembre 1974 à 15,16 %, et un deuxième en novembre 1981 à 14,31 %. Ces niveaux sont certes élevés, mais ils n’ont rien à voir avec l’hyperinflation, qui est définie économiquement comme une augmentation de 50 % par mois des prix.

Or il se trouve que l’hyperinflation ne trouve jamais son origine dans les salaires, mais bien plutôt dans l’accès aux ressources ou dans les besoins de devises. Ce ne sont pas les accords salariaux Stinnes-Legien de décembre 1918 qui ont provoqué l’emballement de l’été et de l’automne 1923 en Allemagne, mais bien plutôt le manque de devises pour payer les importations et la paralysie d’une partie du pays à la suite de l’occupation de la Ruhr.

Cette outrance a néanmoins la fonction de faire peur et donc de faire accepter un certain ordre social. La construction du récit dominant passe évidemment par cette reconstruction de l’histoire a posteriori. Mais ce n’est qu’une des nombreuses batailles menées dans le cadre d’un conflit plus large, celui de la répartition du coût de l’inflation. On comprend alors comment ce récit a pu constituer le fondement de la contre-révolution néolibérale.

Car que demandent les bonnes âmes raisonnables qui agitent le risque de boucle « salaires-prix » pour appeler les travailleuses et travailleurs à la modération ? Rien d’autre que ceci : ces derniers doivent prendre à leur charge le coût de l’inflation importée et se contenter des mesures de freinage minimales gouvernementales que, par ailleurs, ils paieront vraisemblablement par de l’austérité ou de nouvelles réformes structurelles dans les prochaines années.

Cette exigence n’est pas neutre. Elle suppose de devoir accepter un recul de son niveau de vie réel pour pouvoir préserver les profits des entreprises, mais aussi les intérêts des détenteurs d’actifs financiers, notamment de dettes, qui sont fragilisés par l’inflation qui réduit leur valeur réelle. Il y a donc là une volonté directe de répartition de la richesse.

François Geerolf souligne, par exemple, combien l’inflation de 3,4 % en 2021 (en version harmonisée) a pesé sur le pouvoir d’achat des fonctionnaires, dont le gel quasi continu du point d’indice a conduit déjà à une baisse de 16 % de leurs traitements réels depuis 1996. On peut constater ici la violence sociale en jeu.

Les arguments en faveur d’une hausse des salaires réels

En réalité, rien ne semble aujourd’hui réellement plaider pour une modération salariale. Il faut, dans un premier temps, se souvenir que, depuis deux décennies, la grande quête des banques centrales, c’est l’inflation. On sait par ailleurs que, après des années de faible inflation, l’économie aurait besoin de plusieurs années d’inflation plus forte pour soutenir l’activité.

La diffusion de la hausse actuelle des prix dans l’économie n’est donc pas nécessairement une mauvaise nouvelle si on assure une répartition qui protège la majorité de la population, notamment par une hausse des salaires. François Geerolf rappelle d’ailleurs que nul ne sait quel est le niveau « optimal » d’inflation et que le niveau des 2 % inventé à la fin des années 1980 ne repose sur rien de solide.
En réalité, on se rend compte qu’historiquement un niveau d’activité fort est souvent lié à une inflation plus forte. C’est assez logique : lorsque la demande est soutenue, on peut relever les prix et ainsi disposer de plus de marges de manœuvre pour augmenter profits et salaires. Ces deux hausses soutiennent à leur tour la demande. Cette dernière est aussi soutenue par le fait que le poids des dettes est moins fort, permettant ainsi de libérer des ressources.

Ainsi, les « Trente Glorieuses » sont une période d’inflation élevée, de même que le milieu du XIXe siècle. En revanche, la « grande déflation » de la fin du XIXe siècle (1873-96), la crise des années 1930 et la crise des années 1990-2000 sont marquées par une faible inflation.

Or l’idée que la modération salariale est nécessaire ne tient pas. Elle suppose en effet que la demande serait trop forte et conduirait à l’accélération des prix. Ce n’est pas le cas : la demande est aujourd’hui presque équivalente à celle de 2019. « Il n’y a pas de surchauffe au sens d’un taux de chômage trop faible et le niveau de la demande n’est pas excessif : l’inflation provient de goulots d’étranglement sur les marchés des biens et sur l’énergie, pas du marché du travail », souligne François Geerolf, qui précise que ce récit s’inscrit aux États-Unis dans la lutte contre les politiques de Joe Biden.

Ce n’est donc pas le soutien à la demande en tant que tel qui pose problème, mais bien les choix qui ont été faits dans l’organisation de l’offre dans le but même de maximiser les profits. Dans ce cadre, il faut sans doute réorganiser la production et réorienter la consommation (c’est, du reste, fondamental sur le plan écologique), c’est aussi le rôle ici du contrôle stratégique des prix, mais certainement pas contraindre les salaires. Car alors, lorsque ces difficultés logistiques seront levées, la demande redeviendra structurellement faible.

À la différence des années 1970, où les profits avaient commencé à reculer dès la fin des années 1960, cette fois, les profits sont élevés et en hausse.

Deuxième élément clé : à la différence des années 1970, où les profits avaient commencé à reculer – c’était le cas dès la fin des années 1960 –, cette fois, les profits sont élevés et en hausse. En France, ils ont atteint des records au premier semestre 2021 et le secteur privé est très fortement soutenu par l’État via les aides liées à la crise financière, la politique monétaire, les subventions habituelles, les baisses de cotisations et les deux plans de relance de 130 milliards d’euros.

La baisse des profits qu’induirait une hausse des salaires semble aujourd’hui largement supportable par le capital, même si, évidemment, la loi de l’accumulation lui rend toute baisse insupportable. Compte tenu du niveau de subvention de l’emploi privé, on voit comment faire utiliser aujourd’hui le théorème de Schmitt, qui, par ailleurs, on l’a dit, est largement inopérant.

C’est d’ailleurs là aussi une réponse possible aux difficultés actuelles. Le mal principal de l’économie mondiale est la baisse des gains de productivité. Longtemps, on a cru que la raison de ce mal était la faiblesse du taux de profit, qui ne permettait pas de financer l’innovation. En réalité, le soutien au profit n’a fait qu’aggraver le phénomène. Logiquement, une pression sur les profits par le soutien aux salaires devrait être la réponse : pour maintenir leur rentabilité, les entreprises seraient alors obligées d’investir pour gagner de la productivité. Il n’est pas sûr que ce soit possible, mais du moins la logique économique plaide ici pour un relèvement salarial.

Le troisième élément est celui de la compétitivité. Longtemps, la modération salariale a été la clé des politiques de compétitivité, notamment face au dumping salarial allemand. Mais la donne change en Allemagne, où l’inflation est plus forte qu’en France et où les salaires, notamment les bas salaires, augmentent vite avec la hausse du salaire minimum fédéral à 12 euros de l’heure. Il est donc possible de relever les salaires sans perdre en compétitivité face à l’Allemagne. Rien ne devrait, dès lors, justifier la modération salariale et les pertes de revenu pour les travailleurs induites par la poussée inflationniste actuelle.

Le récit ancré dans les années 1970 n’est donc absolument plus opérant. Sa résistance dans l’opinion et parmi les décideurs n’en est que plus désastreuse. Elle empêche en réalité de saisir une opportunité certaine. Mais elle montre aussi l’état désastreux actuel du rapport de force entre capital et travail en France.
Concrètement, il serait possible et souhaitable de construire à nouveau une indexation des salaires. Cette construction pourrait être modulée en fonction des niveaux de revenu, mais aussi des divisions générationnelles.

« Quand les prix augmentent de 3 ou 4 %, on a plus de marges de manœuvre pour partager les hausses de salaire et insister ainsi sur les plus jeunes, victimes de la précarité et des faibles salaires à l’embauche », explique, par exemple, François Geerolf.

Mais au lieu de réfléchir sur les salaires, le pouvoir actuel se contente de donner quelques os à ronger aux travailleurs. Sa priorité est ailleurs : c’est de sauvegarder les positions du capital et des créanciers. L’usine à gaz baroque bâtie pour réduire l’impact de la hausse du prix de l’électricité ne vise ainsi qu’à protéger les concurrents privés d’EDF. Plus que jamais, donc, le pouvoir néolibéral se cache derrière un récit issu de la contre-révolution des années 1980 pour mener sa guerre sociale contre le monde du travail. L’inflation est une arme importante dans ce combat.

Romaric Godin

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