Édition du 24 mai 2022

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Québec

Le nationalisme québécois : toujours bien vivant

En ce quarantième "anniversaire" de ce qu’on a appelé "le rapatriement de la Constitution" surtout coiffé de la Charte des droits fédérale en 1982 par le gouvernement libéral de Pierre-Elliott Trudeau, il peut être instructif de se pencher sur le nationalisme québécois, tant dans sa version fédéraliste que souverainiste.

En notre époque de survalorisation des droits individuels lesquels sont coulés dans le béton de la Charte, le nationalisme est plutôt mal vu ; au mieux, il laisse indifférent, au pire on le dénigre. Pourtant, il demeure une force fondamentale dans notre société. L’ex-gouvernement libéral provincial ultra-fédéraliste de Philippe Couillard l’a appris à ses dépens en octobre 2018...

Examinons en premier lieu le chenil fédéraliste. Trois partis s’y agitent.

Tout d’abord, la Coalition avenir Québec de François Legault. L’électorat québécois a porté au pouvoir ce parti autonomiste, dirigé par un ancien ministre péquiste dans le cabinet de Lucien Bouchard, François Legault. C’est un rassemblement plutôt hétéroclite d’ex-cadres péquistes, d’adéquistes et de libéraux. Le parti de monsieur Legault rejette l’indépendance au profit du vieux nationalisme québécois fédéraliste. Il prône une "réconciliation durable avec le reste du Canada", bien qu’il refuse l’étiquette de "fédéraliste". Sa position sur la question nationale est mi-chair mi-poisson. Elle ressemble à celle de la défunte Union nationale de Maurice Duplessis, même si François Legault reste indépendantiste mais sans pouvoir mettre son option en lumière.

Ensuite le Parti libéral du Québec dirigé par Dominique Anglade. Il semble en pleine débandade, même dans ses châteaux-forts traditionnels de Montréal. Il ne s’est toujours pas relevé de sa défaite crève-coeur d’octobre 2018. Il a subi une râclée à la récente élection partielle dans Marie-Victorin. Il se produit un phénomène qu’on n’aurait jamais cru possible : son avenir paraît menacé. Sa cheffe le conduit de manière erratique, elle ne semble plus savoir où donner de la tête, toute déboussolée qu’elle est Cette conduite résulte autant du déclin de la formation qu’elle dirige et que de son propre manque de sens stratégique.

Enfin, le Parti conservateur d’Éric Duhaime. Il ressemble à la Coalition avenir Québec, mais encore plus à droite sur les plans social et économique, ce qui n’est pas peu dire. Il est en pleine montée dans les sondages mais ne dispose encore d’aucun député élu sous sa bannière en 2018. Sur le plan constitutionnel, il est autonomiste mais son autonomisme est flou, mal défini si on en juge par son programme. De toute évidence, le débat fédéralisme-indépendance n’intéresse guère Duhaime et sa garde rapprochée. Dans quelle mesure acceptent-ils les modifications constitutionnelles de 1982 ? Difficile de le préciser.

Maintenant, jetons un coup d’oeil sur le "couple" souverainiste.

Le Parti québécois, fondé en 1968 par René Lévesque et Gilles Grégoire est la seule formation dont la raison d’exister demeure l’indépendance. Mais il n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut. Son audience rétrécit comme peau de chagrin, en raison de ses compromissions rétrolibérales dans le secteur de l’emploi et de la gestion des affaires publiques de 1981 à 2003. Cette orientation l’a disqualifié auprès de groupes importants de l’électorat dont l’appui est indispensable à la réalisation du projet souverainiste.

Les directions péquistes successives se sont donc aliéné la gauche sociale qui trouve mieux à Québec solidaire et une bonne partie de la droite économique qui se reconnaît en François Legault, lequel du temps qu’il était ministre péquiste appartenait à l’aile conservatrice du parti.

Le seul élément qui le maintient en vie est l’indépendantisme. La brève éclaircie de septembre 2012 à avril 2014 en tant que gouvernement minoritaire sous Pauline Marois n’a pas freiné son déclin, amorcé par sa défaite électorale de 2003.
Cependant, il apparaît (à tort ou à raison) comme toujours plus déphasé aux yeux d’une partie substantielle de l’électorat par rapport à l’évolution culturelle et politique du Québec.

Québec solidaire présente un cas d’espèce. Ce qui a motivé sa mise sur pied en 2006 est avant tout la lutte contre le rétrolibéralisme et les politiques réactionnaires qui en découlent. Beaucoup de ses fondateurs étaient et sont toujours très nationalistes et même pour plusieurs, souverainistes (en particulier Gabriel Nadeau-Dubois), mais des indépendantistes "mous" pour la plupart.

Comme la question nationale est incontournable au Québec, le parti a bien du s’en occuper, ne serait-ce que pour récupérer d’Ottawa le maximum de pouvoirs nécessaires à des politiques sociales cohérentes, donc efficaces.

Au début de son histoire le parti proposait, s’il accédait au pouvoir de mettre sur pied une assemblée constituante dite ouverte, à laquelle seraient conviées les différentes composantes de la société québécoise (y compris fédéralistes) afin de formuler un projet de statut constitutionnel pour le Québec, que ce soit l’indépendance ou une forme d’autonomisme accentué. Ce projet serait soumis à la population par voie de référendum.

Cette position se voulait plus rassembleuse qu’une assemblée constituante axée uniquement sur le projet indépendantiste. Elle permettait de continuer à donner la priorité à la critique sociale plutôt que de redonner beaucoup d’importance à l’objectif souverainiste.

Mais, pour résumer une évolution complexe et tourmentée, le parti a opéré en 2017 un changement d’orientation et adopté la proposition d’une assemblée constituante dite fermée chargée de proposer aux Québécois et Québécoises lors du référendum qu’une question sur l’indépendance. À cette occasion, Québec solidaire a refusé tout rapprochement avec le Parti québécois.

Les forces souverainistes sont donc encore écartelées entre les deux formations qui représentent leur option commune. Tout se passe comme si Québec solidaire voulait supplanter le Parti québécois.

Tous les sondages indiquent une victoire sans équivoque de la Coalition avenir Québec au scrutin d’octobre prochain. À première vue, rien d’encourageant pour les fédéralistes sans compromis du Parti libéral ni pour les indépendantistes de Québec solidaire et du Parti québécois.

Quelle conclusion générale tirer de ce portrait des forces en présence sur la scène politique québécoise ?

Une remarque préliminaire : comme d’autres observateurs l’ont déjà fait dit, le scrutin de 2018 est le premier depuis 1970 qui n’a pas opposé un parti franchement fédéraliste (le Parti libéral) à un autre, principalement indépendantiste (le Parti québécois). C’est une formation autonomiste, la CAQ qui a emporté la mise, mais avec un nombre de votes assez modeste (37.4%). Les formations souverainistes ont récolté quant à elles 33.7% d’appuis ((17.6% pour le Parti québécois et 16.1% en faveur de Québec solidaire).

Pas mal pour le courant indépendantiste, qu’on prétend en déclin. Rappelons aussi que tous les partis représentés à l’Assemblée nationale (même le Parti libéral) ont condamné sans équivoque le rapatriement unilatéral de la constitution d’avril 1982. On peut donc croire que la question nationale québécoise n’est toujours pas réglée. Le nationalisme au Québec constitue une force avec laquelle il faut compter, n’en déplaise aux "trudeauistes".

Un certain multiculturalisme essaie de faire apparaître comme ringard le nationalisme souverainiste, ce qui séduit la jeunesse "woke". La mondialisation accélérée des échanges et le bouleversement numérique contribuent à répandre cette perception négative.

Il faut convenir toutefois que la population en général, dont une majorité de jeunes, paraît accepter désormais le régime fédéraliste, parce qu’enrobé par la belle robe scintillante de la Charte "des droits et libertés" qui a permis, il faut l’admettre, des avancées juridiques pour des communautés diverses.

Bien sûr, une foule de citoyens et citoyennes québécois sont en désaccord avec la façon utilisée par le gouvernement Trudeau pour réussir sa manoeuvre. Ils souhaitent sans doute des modifications substantielles à la Charte dans le sens d’une meilleure protection des pouvoirs du Québec et même leur extension.

Par ailleurs, ce "rapatriement" ne change rien dans leur vie quotidienne. Ils peuvent s’en accommoder, du moins jusqu’à ce que survienne une autre de ces crises majeures qui ébranlent de temps à autre la fédération "canadian". Toutefois, elle n’interdit pas une présence internationale du Québec comme en témoignent les Délégations générales à l’étranger.

Mais le nationalisme québécois sous sa forme autonomiste ou indépendantiste demeure indéracinable même si le courant souverainiste subit en ce moment une période d’abaissement marqué.

Est-il destiné à disparaître ou connaîtra-t-il une remontée imprévue ? Le dossier constitutionnel sera-t-il rouvert un jour ou la Charte dans sa forme actuelle se maintiendra-telle contre vents et marées ?

Du moins, le nationalisme québécois, avec toutes ses déclinaisons, témoigne de la vitalité d’un peuple.

Jean-François Delisle

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