Édition du 24 novembre 2020

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Histoire

La république de Platon

Résumé du Livre VIII (Texte 13)

Dans les Livres VIII et IX, Platon se demande comment la justice se dégrade dans l’individu et dans la cité et quelles sont également les formes de cette dégradation.

Platon rappelle que dans un État parfait, tout doit être mis en commun :

« Soit ; nous sommes donc tombés d’accord, Glaucon, que la cité qui aspire à une organisation parfaite doit admettre la communauté des femmes, la communauté des enfants et de l’éducation tout entière, de même que celle des occupations en temps de guerre et en temps de paix, et reconnaître pour rois ceux qui se seront montrés les meilleurs comme philosophes et comme guerriers » (p. 303).

Et de cette thèse sur les apports incontestables des structures de la Cité idéale, reste à décortiquer les tensions antithétiques qui résident dans la ou plutôt les cités déjà connues, d’en dégager ainsi leurs symptômes par lesquels à la fois se distance et se rattache la forme transcendante exposée auparavant, pour finalement parvenir à une synthèse triomphante de la dialectique politique de Socrate.

La typologie des régimes politiques selon Platon

Platon présente sa typologie des différentes formes de régimes politiques. Il existe, selon lui, quatre formes défectueuses, voire corrompues : la timocratie (le gouvernement de Crète et de Sparte), l’oligarchie (le gouvernement du plus petit nombre), la démocratie (le gouvernement du plus grand nombre) et la tyrannie (le pouvoir autoritaire et arbitraire exercé par un seul). Ce dernier régime est présenté comme étant le pire. Si la bonne forme de gouvernement est la monarchie, ou l’aristocratie, les quatre formes énumérées ci-haut sont posées comme étant les quatre « maladie(s) » de l’État (p. 304). Il y a, selon Platon, un parallèle à établir entre la mentalité du citoyen et le principe de l’autorité politique. Il y a par conséquent, cinq espèces de cités qui correspondent à cinq types de caractère chez les individus.

La timocratie

La timocratie est le gouvernement de l’honneur. Ce type de gouvernement apparaît quand les Gardiens, au lieu de s’en tenir à la communauté des biens, s’approprient des terres et des maisons et au lieu de garder les autres citoyens comme des hommes libres ou des amis, les traitent en serviteurs. Il s’agit d’un gouvernement militaire, un régime politique où les militaires ont pris le pouvoir. Le caractère de l’individu correspondant à ce type de gouvernement est le jeune homme ambitieux (p. 304).

L’oligarchie

L’oligarchie est le gouvernement dans lequel ce sont les riches qui ont le pouvoir. Les pauvres en sont exclus («  Le gouvernement […] qui est fondé sur le cens, où les riches commandent, et où le pauvre ne participe pas au pouvoir  » (p. 309)). Imaginons ce qui peut arriver quand on confie le gouvernail au matelot le plus riche, au lieu de le confier au matelot le plus expérimenté. Une telle cité est double. Elle compte en son sein des pauvres et des riches qui complotent sans cesse les uns contre les autres. L’avare est le type de caractère correspondant à ce type de gouvernement (p. 309-310).

L’homme oligarchique préfère amasser une fortune. Son ambition économique l’amène à négliger le bien commun : « il satisfait uniquement ses désirs nécessaires, s’interdit toute autre dépense, et maîtrise les autres désirs qu’il regarde comme frivoles » (p. 313). Il est peu instruit et s’il se maîtrise c’est en vue de protéger sa fortune.

La démocratie

La démocratie apparaît lorsque, dans une oligarchie, les pauvres prennent le pouvoir et tuent ou bannissent les riches (p. 316).

« Or, en de telles dispositions, lorsque les gouvernants et les gouvernés se trouvent ensemble, en voyage ou dans quelque autre rencontre, dans une théorie, à l’armée, sur mer ou sur terre, et qu’ils s’observent mutuellement dans les occasions périlleuses, ce ne sont pas les pauvres qui sont méprisés par les riches ; souvent au contraire quand un pauvre maigre et brûlé de soleil se trouve posté dans la mêlée à côté d’un riche nourri à l’ombre et surchargé de graisse, et le voit tout essoufflé et embarrassé, ne crois-tu pas qu’il se dit à lui-même que ces gens-là ne doivent leurs richesses qu’à la lâcheté des pauvres ? Et quand ceux-ci se rencontrent entre eux, ne se disent-ils pas les uns aux autres : « Ces hommes sont à notre merci, car ils ne sont bons à rien ?  » » (p. 316).

Une discorde surgit et la démocratie se met en place :

«  Eh bien à mon avis, la démocratie apparaît lorsque les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges publiques ; et le plus souvent ces charges sont tirées au sort  » (p. 316).

L’État démocratique permet l’expression de la liberté et certains traits de ce type de régime semblent positifs : «  la cité déborde de liberté et de franc-parler et on y a licence de faire ce qu’on veut  » (p. 316-317). De cette manière, «  chacun organise sa vie de la façon qui lui plaît  » (p. 317). À première vue, il semble que ce soit le meilleur des régimes : «  il y a de fortes chances qu’il soit le plus beau de tous. Comme un vêtement bigarré qui offre toute la variété des couleurs, offrant toute la variété des caractères, il pourra paraître d’une beauté achevée ». Ainsi « beaucoup de gens, pareils aux enfants et aux femmes qui admirent les bigarrures, décideront qu’il est le plus beau » on trouve toutes les constitutions dans ce gouvernement, c’est un « bazar de constitutions  » (p. 317). C’est un « gouvernement agréable, anarchique et bigarré qui dispense une sorte d’égalité aussi bien à ce qui est inégal qu’à ce qui est égal  » (p. 318).

Chez l’homme le caractère correspondant est le jeune homme plein de vices, celui qui « vit au jour le jour, et s’abandonne au désir qui se présente », « l’ami de l’égalité » :

« Aujourd’hui il s’enivre au son de la flûte, demain il boira de l’eau claire et jeûnera ; tantôt il s’exerce au gymnase, tantôt il est oisif et n’a souci de rien, tantôt il semble plongé dans la philosophie. Souvent, il s’occupe de politique et, bondissant à la tribune, il dit et il fait ce qui lui passe par l’esprit ; lui arrive-t-il d’envier les gens de guerre ? le voilà devenu guerrier ; les hommes d’affaires ? le voilà qui se lance dans le négoce. Sa vie ne connaît ni ordre ni nécessité, mais il l’appelle agréable, libre, heureuse, et lui reste fidèle » (p. 321).

La tyrannie

Il reste maintenant à examiner le gouvernement tyrannique. Forme de gouvernement que Socrate qualifie de « la plus belle forme de gouvernement et le plus beau caractère  », ce gouvernement «  vient » et « (c’)est évident » « de la démocratie » (p. 321). La transition de la démocratie à la tyrannie se produit de la manière suivante : le peuple exige de ses dirigeants de plus en plus de libertés de sorte que l’anarchie se répand de plus en plus dans la société. L’esprit de liberté ne connaît plus de limites : « à la fin, l’anarchie gagne jusqu’aux animaux  » (p. 322). Les gouvernés jouent aux gouvernants, et ne tolèrent plus que les gouvernants qui ont l’air de gouvernés. Toutes les hiérarchies s’effondrent. La notion même de hiérarchie devient insupportable. Le père traite son fils comme son égal, le non-citoyen veut être traité comme le citoyen, les vieillards imitent les jeunes gens, etc. L’issue de ce long processus de décadence conduit à la tyrannie. L’anarchie devenant insupportable à tous et toutes, les citoyens font appel à un seul homme pour rétablir la situation et lui donnent tous les pouvoirs : «  l’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude » (p. 323). Ainsi naît, selon Platon, la tyrannie. De cette manière, « le peuple [...] en échange d’une liberté excessive et inopportune a revêtu la livrée de la plus dure et de la plus amère servitude » (p. 329).

« Alors, par Zeus il connaîtra ce qu’il a fait quand il a engendré, caressé, élevé un pareil nourrisson, et que ceux qu’il prétend chasser sont plus forts que lui.

Que dis-tu ? m’écriai-je, le tyran oserait violenter son père, et même, s’il ne cédait pas, le frapper ?

Oui, répondit-il, après l’avoir désarmé.

D’après ce que tu dis le tyran est un parricide et un triste soutien des vieillards ; et nous voilà arrivés, ce semble, à ce que tout le monde appelle la tyrannie : le peuple, selon le dicton, fuyant la fumée de la soumission à des hommes libres, est tombé dans le feu du despotisme des esclaves, et en échange d’une liberté excessive et inopportune, a revêtu la livrée de la plus dure et la plus amère des servitudes  » (p. 329).

Que dire de cette succession, de ce cycle de perdition, de perfidie, de la cité à la fois intérieure et extérieure à l’humain, c’est-à-dire au citoyen ou à la citoyenne, dont les appétits du corps prennent le dessus sur la soif d’élévation de l’âme ? Socrate y voit l’amplitude d’une ignorance de la destinée de l’existence. La déchéance humaine s’expose dans celle de la cité comme un livre ouvert, pour ne pas dire comme une histoire connue d’avance, qui se répète, parce que malgré les inventions techniques et technologiques la nature humaine demeure toujours ce qu’elle est. L’individu semble vouloir vivre dans la vertu, parmi des semblables, quoique cette proximité génère en lui des envies à cause de son inclination à la comparaison. Même s’il vit dans le bien et la suffisance, cet état statique ne le satisfera point. Il voudra plus, voudra changer sa situation, et les premiers à revendiquer seront des têtes fortes, des têtes ambitieuses, des habitués à user de la force et du pouvoir. Et par un cruel destin d’imitation et de démocratisation de cette attitude, cette généralisation aboutira paradoxalement entre les mains d’un seul. Alors, pourquoi ne pas déjà envisager cette possibilité dès le départ, en songeant à la monarchie, plutôt que d’aboutir à la tyrannie des suites d’un cycle de tiraillements pernicieux ?

Pour conclure autour de quelques idées du Livre VIII

Soyons plus précis : tout d’abord, la mentalité du citoyen (qui transparaît dans les mœurs) légitime le principe de l’autorité politique, lequel détermine la forme du gouvernement ; puis, le mélange des classes sociales corrompt l’harmonie collective en engendrant la lutte pour le partage des richesses et en accroissant les inégalités. La propagation du goût du luxe transforme la timocratie en oligarchie, où lʼambition économique remplace la recherche de l’honneur ; ensuite, la démocratie remplace l’oligarchie lorsque le peuple se révolte parce quʼil ne supporte plus la cupidité des oligarques. La démocratie ne se caractérise pas par une forme précise de gouvernement, mais par le laxisme qui se répand à tous les niveaux de la société. Libre en apparence, l’homme démocratique est l’esclave de ses désirs superflus. Finalement, la tyrannie remplace la démocratie lorsque le peuple en appelle à un protecteur pour rétablir lʼautorité de l’État et éviter le retour à l’oligarchie. Au fond, le peuple reconnaît son incapacité à se gouverner lui-même, tout en désirant ne pas l’être par des incompétents. Mais il lui a fallu vivre ces tourments pour s’en apercevoir. Voilà la morale de l’histoire, selon Platon.

Yvan Perrier

Guylain Bernier

25 octobre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

Mots-clés : Histoire
Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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