Édition du 14 septembre 2021

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Le blogue de Pierre Beaudet

La triste mulcair-isation du NPD

Pendant plusieurs années, le NPD et son ancêtre le CCF ont incarné au Canada la tradition de la social-démocratie à la manière britannique. Le « modèle » étant le Labour Party en Angleterre, le NPD se tenait proche des syndicats qui disposaient d’une place particulière dans la formation politique. Sur le plan des idées, le NPD se trouvait à l’avant-garde du « welfare state », des programmes keynésiens de redistribution et d’égalité, bref, il s’inscrivait dans la noble mission de « civiliser » le capitalisme. Je dis cela sans ironie, car en réalité, la social-démocratie a réellement contribué à l’amélioration des conditions de vie des classes populaires.

Les « angles morts »

À côté de ces aspects positifs cependant, le NPD a rencontré plusieurs « angles morts ». Une contradiction importante a surgi dans le contexte de la Guerre froide. Les États-Unis et leurs alliés-subalternes comme le Canada et l’Angleterre étaient résolus d’en finir avec l’URSS, mais aussi avec les États récalcitrants du tiers-monde qui confrontaient l’hégémonie américaine. On se souviendra que la Guerre froide n’était pas simplement militaire, mais également culturelle, une véritable bataille des idées entre le « modèle américain » (liberté + propriété privée) et l’« empire du mal » (communisme + répression des droits). C’est ainsi que la social-démocratie européenne et canadienne est devenue un précieux allié du capitalisme et de l’impérialisme américain, en défendant, à toutes fins pratiques, le « modèle américain », quitte à la critiquer, de temps en temps. Malheureusement, les partis social-démocrates ont ainsi appuyé les guerres contre les mouvements de libération. À la toute fin des années 1960 cependant, ils se sont détachés de Washington pour s’opposer à la guerre contre le Vietnam, à la traîne, si on peut dire, du formidable mouvement anti-guerre mené par les étudiants.

Un autre problème a surgi lorsque les social-démocrates sont parvenus au pouvoir, principalement en Europe. L’« humanisation » du capitalisme au tournant des années 1970-1980 s’est avérée dans une large mesure une « mission impossible », au moment où les bourgeoisies de notre monde se sont éloignés des politiques du compromis keynésien pour aller vers le néolibéralisme, visant à arracher les gains acquis par les classes populaires. Le PS en France, le PSOE en Espagne, le Labour en Angleterre se sont rapidement retrouvés en gérants des politiques d’austérité, des reculs au niveau des conditions de travail et de vie, et de réorganisation de la fiscalité en faveur des 1 %. Au Canada, le NPD au niveau provincial a ainsi géré la Colombie britannique, le Saskatchewan, le Manitoba et pour une courte période l’Ontario, sur ces mêmes politiques, au nom de la stabilité et du réalisme. Les mouvements populaires, notamment les syndicats, se sont bien opposés à ce virage du NPD, mais la tendance vers la droite a continué.

La question québécoise

Régulièrement dans ces partis se sont manifestées des oppositions, des tendances de gauche en réalité, qui tentaient de soulever des débats et d’indiquer le danger pour la social-démocratie de renier les principes sur lesquelles elle avait été érigée. On a connu cela dans le NPD avec le « Waffle », un groupe de syndicalistes et d’intellectuels qui a mené la vie dure aux chefs du NPD dans les années 1970.

Un des chevaux de bataille du Waffle était la question québécoise. Au moment où se levait au Québec un puissant mouvement d’émancipation sociale et nationale, les Waffle préconisaient rien de moins que la reconnaissance du droit à l’autodétermination du peuple québécois, une proposition que les chefs du NPD trouvaient scandaleuse car mettant en péril l’État canadien. Au lieu de considérer la nature de cet État comme un construit réactionnaire, le NPD défendait, comme ses homologues européens, l’idée d’un État fort et centralisé, reléguant les questions nationales à la marge. Les Waffle ont perdu cette bataille, mais à cause de cela, le NPD est entré dans une très longue période d’hibernation au Québec. Plus tard dans les épisodes conflictuels entre le Canada et le Québec, le NPD s’est rangé sagement derrière les élites canadiennes, lors des référendums de 1980 et de 1995, puis lors de la loi dite sur la clarté pensée par le Parti Libéral comme un moyen de verrouiller le Québec.

Ce blocage a commencé à changer au début des années 2000. Un nouveau groupe de contestataire a été mis en place par l’infatigable Judy Rebick qui préconisait un renouvellement en profondeur d’un NPD ankylosé, empêtré dans une gouvernance provinciale social-libérale, incapable de percer au Québec. Sur cette lancée, les forces du changement se sont imposées, ce qui a abouti, en 2003, à l’élection de Jack Layton comme chef du parti. Certes, Layton n’était pas un radical. Venant du Québec cependant, il connaissait davantage ce qui s’y passait. De façon subtile, il a fait évoluer le parti pour qu’il délaisse, dans les principes au moins, la rhétorique agressive contre le Québec, ce qui s’est traduit, en 2005, par la « déclaration de Sherbrooke », votée par la branche québécoise du parti (elle n’a jamais été endossée par le NPD fédéral). Ce texte plus symbolique que programmatique dégageait une autre image du NPD, ouvert sur le Québec, prêt à œuvrer avec les forces progressistes y compris souverainistes (une tentative de constituer un gouvernement de coalition avec le PLC et le Bloc Québécois a échoué de justesse en 2011). C’est sur cela que Jack est devenu une sorte de personnalité au Québec, ce qu’a propulsé la fameuse entrevue à l’émission Tout le monde en parle, à la veille des élections de 2011, d’où son triomphe électoral, faisant du NPD le premier parti au Québec et l’opposition officielle. Quelques mois plus tard malheureusement, Jack décédait.

Le virage

L’opération « charme » du NPD n’a pas survécu à cette disparition. Les bases « fondamentales » du parti, ancré sur les administrations provinciales du NPD et sur la députation fédérale (hors Québec) ont quelques mois plus tard renié l’héritage de Jack en élisant, paradoxe de plus, le québécois Thomas Mulcair. La gauche du parti a tenté de s’opposer à ce virage, mais elle n’a pas réussi. Essentiellement, cet ancien ministre libéral, ex avocat d’Alliance-Québec (qui a fait la guerre contre la loi 101 pendant plusieurs années), s’est présenté dans la bonne tradition du parti. Il n’a pas hésité à appuyer les aventures militaristes de l’État canadien, notamment en Libye, au nom de la lutte du « monde libre ». Il a adopté des positions extrémistes sur Israël, sans être capable de se distinguer des néoconservateurs. Il s’est dit un ardent partisan des accords de libre-échange, allant à l’encontre des syndicats et des mouvements populaires. Sur les questions économiques et sociales, la posture de Mulcair a été très modérée. Certes, il s’est opposé aux manouvres de Harper visant à massacrer les politiques keynésiennes. Plus souvent qu’autrement, cette opposition s’est manifestée par des députés plus progressistes, tel Alexandre Boulerice, Yvon Godin (Acadie) et Libby Davies (Vancouver). Dans les coulisses cependant, Mulcair s’est acharné à « discipliner » son parti, empêchant à ses propres députés de s’exprimer et de solidariser avec les causes populaires. Le NPD affirment plusieurs sources internes s’est « mulcair-isé ».

Avenirs incertains

Aujourd’hui, le NPD se retrouve dans une mauvaise posture. De toute évidence, une grande partie du vote de 2011, lié à la conjoncture de l’époque et à la personnalité attachante de Jack, va retourner au PLC, notamment dans l’ouest du Québec, dans l’ouest de Montréal et dans des régions traditionnellement conservatrices au centre du Québec. Il se peut que la députation du NPD soit réduite de moitié. Un phénomène semblable se passe en Ontario et dans les provinces maritimes où le vote populaire se déplace vers le Parti libéral. Ce comportement du « vote utile » est courant dans un pays où la structure politique et électorale est profondément anti-démocratique (une autre problématique ignorée traditionnellement par le NPD). On verra au moment de l’élection de 2015 mais pour le moment, cela s’annonce mal pour Mulcair, ce qui explique sans doute son « nouveau discours » plus proche des préoccupations sociales des couches moyennes et populaires.

Quelles alternatives ?

Observant le chemin parcouru par le NPD depuis son avènement, il est difficile d’imaginer que ce parti devienne un outil pour les mouvements populaires et un véhicule de la transformation. Cela serait idéaliste de penser qu’un virage « fondamental » soit éventuellement à l’ordre du jour, ce qui ne veut pas dire que, selon les circonstances et selon les personnalités, des inflexions à gauche ne peuvent survenir. Cela place le mouvement populaire et la gauche devant un dilemme. Récemment l’ancien leader syndical Sam Gindin disait qu’il fallait penser à créer au Canada dit anglais une alternative progressiste, un peu à l’image de QS. Cela n’est pas une mince affaire, et il faudra des années d’efforts, mais il semble que l’idée fasse son chemin actuellement. Il serait avantageux que les forces progressistes québécoise participent à ce débat non pas pour renier les objectifs d’émancipation nationale, mais pour créer une véritable alliance des peuples, ce qui a été évoqué lors du Forum social d’Ottawa en août dernier.

En attendant, il se peut qu’il faille se résigner et voter pour le NPD, au moins pour bloquer Harper. Certains le feront en se bouchant un peu le nez, en mettant de côté la nature de ce parti sans compter la personnalité de Thomas Mulcair. Cela peut être plus facile si on a à réélire des députés progressistes comme Alexandre Boulerice, Nycole Turmel, Sana Hassainia et d’autres personnes qui ont été plus que des faire-valoir de Mulcair, mais des porte-paroles efficaces des revendications populaires.

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