Édition du 15 septembre 2020

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Asie/Proche-Orient

Liban : « Beaucoup de gens pensent qu’il faut brûler les banques »

Entretien avec le média indépendant Megaphone

Après un mois d’une très relative accalmie, la rue libanaise s’enflamme à nouveau. La semaine précédente, comme lors des deux premières semaines de la révolte, les routes ont été à nouveau bloquées et les banques prisent pour cible. Ce samedi 18 janvier, c’est le Parlement, dans le centre ville de Beyrouth qui a été visé. Après une journée d’émeute d’une rare intensité près de 400 manifestants ont été blessés.

Tiré de lundimatin no 226

De retour d’un voyage destiné à s’approcher du soulèvement libanais, voilà le premier volet d’une série d’entretiens réalisée avec des activistes impliqués dans différents groupes politiques actifs depuis plusieurs années et qui ont participé avec passion au soulèvement en cours. Implication du mouvement féministe dans la Thawra (Révolution), rôle d’un nouveau média, franchement révolutionnaire, actions contre les banques : nous leur avons posé des questions sur leurs perceptions, les obstacles mais aussi les perspectives du mouvement en cours.

Ce premier entretien a été réalisé avec deux membres de “Megaphone” [1], un jeune média singulier et important dans la révolution. Jean Kassir, trenternaire et activiste en est un des fondateurs. A ses côtés, Samer Frangie, plus âgé et professeur de sciences politiques et un membre important de ce média.

Cet entretien revient sur l’actualité de la semaine, à savoir le nouvel embrasement qu’a connu le pays mais aussi sur certains des aspects moins connus de la révolte libanaise, sur les objectifs d’un média comme Megaphone et sur la généalogie de plusieurs groupes politiques impliqués depuis les premiers jours dans le soulèvement.

Lucas Amilcar : Avant toute chose Jean, peux-tu me raconter ce qu’il s’est passé cette semaine ?

Jean Kassir : Ça fait quelques jours que les manifestations ont repris ainsi que les blocages de routes, comme lors des premiers jours de la révolution. Et surtout, il y a eu une manifestation en face de la banque centrale à Hamra, des affrontements avec les forces de l’ordre ont éclaté. Et puis plusieurs manifestants se sont mis à détruire les façades des banques, juste des banques, en signe de protestation contre ce qu’elles font depuis plusieurs mois. La réaction des forces de l’ordre était totalement disproportionnée. Pendant des heures, ils ont tiré des gaz lacrymogènes. Une cinquantaine de personnes a été arrêtée de manière très brutale. Le lendemain, il y a eu une grosse manifestation en face de la station de police où ils étaient tous emprisonnés. Il y a eu un sit-in de près de mille personnes, mais là aussi la police a attaqué les manifestants. Les gens se faisaient traîner sur sol dans la rue. Ce qui est clair, c’est qu’il y a eu une ligne rouge qui a été tracée par l’establishment : on ne touche pas aux banques. Ce qui traduit leur importance dans la structure du Liban. Les paroles des politiques étaient similaires en faisant la différence entre la révolution “civilisée” et “les casseurs”. Et malheureusement, certaines parties de la société civile sont tombées dans ce piège et ont commencé à faire le jeu des distinctions et à se désolidariser des gens qui ont cassé ces banques. Alors que les groupes qui sont plus radicaux, révolutionnaires et de gauche étaient dans une tout autre optique par rapport à ça. Ils ont célébré le fait qu’il y ait eu cet affront et ce défi envers les banques. La situation, c’est que plusieurs personnes sont encore détenues mais les manifestations reprennent de plus belle.

Samer, comment expliquer ce retournement de situation au sujet des attaques contre les banques ?

Samer Frangie : Il faut revenir au début de la révolution. Les banques ont fermé pendant plusieurs jours. On pense que cela leur a permis de contrôler les liquidités, de faire sortir des fonds en dehors du pays. Et là, je pense qu’ils arrivent à une nouvelle crise de liquidités, mais ils ne veulent pas officiellement le dire. Et vu que les attaques augmentent, ça devient de plus en plus violent, une banque a été brûlée en décembre dans la montagne. Depuis novembre des attaques ou des actions contre les banques se répètent quotidiennement. Ça devient une routine. Aujourd’hui il y a un type qui a apporté son camion pour bloquer une banque parce qu’ils ont refusé de lui donner son argent. Ça prend des formes drôles parfois, c’est jamais vraiment violent dans le sens où il y aurait des morts et des blessés, mais ça va arriver à un moment. Un type qui va péter les plomb. Donc je pense qu’ils vont fermer les banques pour paralyser totalement la liquidité et ces actions. Et en plus ça a un côté disciplinaire, tu coupes à tout le monde l’accès aux liquidités pendant une semaine et tu espères que les gens seront plus calmes après.

Tu penses que ça va avoir quel effet ça sur les mouvements de contestations ?

Samer : Je pense que ça va continuer. Sauf qu’il y a eu le premier moment de la révolution avec les premiers blocages de routes. Et puis maintenant il y a les banques. Et si les banques ferment, ça va prendre une troisième forme, je sais pas. Peut-être une forme plus violente. Beaucoup de gens pensent qu’il faut brûler les banques. Si ça ferme on brûle. Ou alors attaquer les maisons des proprios des banques... C’est pas mon idée (rire) mais des spéculations… des choses qu’on entend. Il va y avoir une escalade, ça va prendre des formes différentes. Même si les banques restent ouvertes, les attaques contre les banques commencent à être contre-productives, parce que si les gens gueulent et demandent du fric, les banques ont trouvé une solution : ceux qui viennent après n’ont pas de fric. Chaque succursale donne disons 10 000 dollars et est prête à les donner au premier qui gueule. Je crois que la banque centrale va devenir une cible. Elle est là, elle est ouverte. Mais la seule chose qui est sûre, c’est qu’il y a une crise qui ne va pas s’arrêter. Et la fin janvier c’est le moment où on commence à récolter tous les dégâts qui ont été faits dans les deux derniers mois. Tout ceux qui n’ont pas été virés parce qu’ils attendaient la période des fêtes, et qui ont été payés une moitié de salaire, les fêtes censées faire rentrer du cash pour donner un peu de répit ont été un flop total, et le gouvernement qui a été proposé, personne n’a confiance en lui. Et là il y a deux évènements nationaux qui vont avoir un impact négatif sur le gouvernement : d’abord l’assassinat de Qassem Soleimani — qui ferme la possibilité d’obtenir une aide américaine —, et l’idée de génie de recevoir Carlos Ghosn, qui nous met à dos beaucoup de monde. Le Liban se transforme en État un peu paria. Donc l’idée de recevoir de l’argent des américains ou de pays européens qui le proposaient à un moment, c’est fini. Ils arrivent pas à se convaincre de faire entrer un peu de l’argent qu’ils ont fait sortir ces deux derniers mois. Donc c’est la crise et ça va donner des émeutes, quelle forme je sais pas. Mais ça va donner des émeutes.

Il faut remettre ça dans son contexte, les banques c’était sacré au Liban, un peu comme en Suisse. Maintenant tu peux dire une phrase que tu n’avais jamais entendu avant : "Ah lui c’est un type sympa mais il travaille dans une banque” (rire). Avant c’était des institutions, les banques incarnaient une certaine respectabilité sociale. Là c’est devenu autre chose… enfin c’est comme un bordel quoi.

Peux-tu me raconter un peu plus spécifiquement ce que c’est Megaphone et son rôle ?

Samer : En fait, c’était un collectif qui faisait de la vidéo-communication, cinq ou six vidéos par an. Sur des sujets d’actualité ou sur des sujets qui ne sont pas d’actualité mais qui devraient l’être. Au départ c’était un groupe d’étudiants et de jeunes, bénévoles, qui faisaient quelque vidéos chaque mois, autour de personnes qui gravitaient toutes autour de groupes féministe et de gauche ou même un peu libéraux, qui faisaient partie du mouvement étudiant de 2015. Moi et un autre journaliste, on avait décidé qu’il était temps de faire un site de média engagé plus conventionnel. On avait commencé à travailler avec megaphone. très gentiment, quelques articles, une ou deux vidéos par semaines. Puis la révolution est arrivée. On était censé commencer en décembre. on faisait les essais de site, et quand la révolution commence on comprend qu’on n’a pas le choix. Et les volontaires, sept ou huit, ont décidé soit de quitter leur boulot soit de travailler la nuit et sont donc devenus un peu à plein temps. Moi je travaille à la fac, donc j’ai mis la fac de côté pendant ce semestre. On se jette tous dedans. On est une dizaine à faire cela à plein temps. Un ou deux sont payés parce qu’on a trouvé un peu de financement. Les autres, c’est du volontariat. Il y a des textes courts principalement, des vidéos très courtes et des visuels. Il y aura des textes plus longs bientôt.

Et comment vous construisez cette narration dont tu m’as parlée ?

Samer : Un de nos critères c’est d’arriver à représenter des groupes qui sont marginalisés dans les médias. Pas seulement ce qui se passe sur la place publique. Donc on a beaucoup couvert les manifs féministes et on a essayé, autant que l’on pouvait, de couvrir ce qui ne passe jamais dans les médias. Le côté écologique aussi par exemple : à un moment donné, il y a eu un travail contre les carrières qui creusent les montagnes. Il n’y a jamais vraiment eu de couverture médiatique sur ce sujet, alors là aussi on essaye de donner une forme à ces évolutions. On essaye de ne pas couvrir les activistes connus et conventionnels car ils ont déjà leurs plateformes.

Deuxièmement, on essaie aussi de couvrir les sujet où il y a un message politique à faire passer. Si les flics tapent un gars dans la rue et qu’on sait que les autres médias vont en parler, on ne s’en occupe pas. Mais si on remarque que dans les trois derniers jours il y a cinq activistes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre qui se sont fait arrêter par le même bureau de surveillance des réseaux sociaux, là on relaye et ça devient une histoire. L’idée c’est qu’on n’est pas seulement en train d’archiver la révolution mais aussi de la créer. Donc parfois il y a des petits événements où il y a 20 personnes, mais quand tu les transformes en objet médiatique, ils prennent une autre vie.

Et il y a un troisième angle du quotidien, les régions, qu’on n’arrive pas toujours à raconter. Mais on va essayer de créer des satellites dans les régions pour les gens qui veulent eux-mêmes écrire leur histoire. Par exemple, Tripoli, Akkar, ce sont des endroits qui historiquement étaient périphériques à la politique au Liban et qui dans la révolte sont devenus des épicentres. C’est là que la bataille contre les banques a commencé, que la place centrale a été prise de la façon la plus symbolique, à Tripoli, c’est là que le côté populaire de l’insurrection a vraiment pris pied.

Après il y a aussi un truc intermédiaire où c’est pas seulement prendre l’événement mais c’est aussi lui donner une inflexion, une certaine lecture. Parce qu’on n’est pas un média objectif et neutre, on est un média engagé. Par exemple la vidéo qu’on a faite hier : il y a cinq ou six activistes qui passent devant la justice, l’armée qui a tiré, il y a trois autres événements dans ce genre : tu les mets ensemble et tu poses la question, « est-ce que la réponse sécuritaire a commencé ? » et là tu as une histoire. Ce que les médias à la télé ne font pas. Ces cinq histoires différentes, il les mettent côte à côte, sans les lier.

Ce qui est bien dans le côté écriture, c’est qu’on a vraiment pas eu besoin d’aller chercher chez les écrivains établis. À peu près 80 % de nos écrivains c’est des gens qui écrivent pour la première fois de leur vie. De un, ça permet un langage très différent. On écrit arabe et c’est très important, parce que le langage écrit et parlé est très différent [2]. Il y a un moment où on est arrivé à trouver un juste milieu qui passe. Et de deux, c’est que la représentation, dans le genre femme, homme, LGBTQ, régions, centre, est en fait beaucoup plus démocratique que ce que l’on trouve dans les journaux établis.

Politiquement vous vous situeriez comment ?

Samer : En fait la mouvance des jeunes qui ont commencé Megaphone, je dirais gauche, un peu rainbow coalition, gauche, féministe, libertaire d’un certain côté. Megaphone essaye de faire la jonction entre tous ces groupes. Un espace où ces groupes qui ne travaillent pas ensemble spécialement, se retrouvent. Vue qu’on a pas encore de parti ou d’organisation politique, à quel point on y parvient, je sais pas, mais c’est l’idée quoi.

Pouvez-vous un peu m’expliquer le parcours de ces différents groupes ?

Jean : On peut dire que pour ma génération, ça a surtout commencé en 2011, avec les révolutions arabes. Il y a une tentative assez timide de révolte, sous le slogan, “le peuple veut la chute du régime confessionnel”. Moi j’ai juste participé, mais déjà des groupes de gauches et des partis traditionnels étaient dedans. Malheureusement la gauche pro-Assad aussi et dès que la révolution syrienne a commencé, les divisions ont commencé. Mais ça a ouvert les premières brèches. C’était la première étape vers cet espace nouveau, qui n’est pas confessionnel, qui n’est pas lié au parti traditionnel, qui est laïque, mais pas au sens français. Quand en 2013 et 2014, le parlement a prolongé son mandat illégalement, ça a galvanisé une “société civile”, qui a pris plus de sens, ça a été un mini-déclic. C’était une entrave totale au semblant de démocratie. À l’époque ça restait limité à Beyrouth et il n’y a eu que quelques manifestations, et pas en région. Puis arrive en 2015 la révolte des déchets, on voit encore la “société civile”, des groupes de gauche, des groupes étudiants, mais ça arrive à briser quelque chose et à toucher la société avec de grandes manifestations parfois de 100 000 personnes et aussi quelques manifestations hors de Beyrouth. Et là, ça commence à politiser plus de monde. Beaucoup comprennent que ce n’est plus juste une logique de mauvaise gestion, mais bien une logique structurelle.

Ensuite, il y a eu une tentative incomplète impulsée par la société civile auquel j’ai participé, en 2016 : on a essayé de participer aux élections municipales. Pour moi la logique était valide, mais la réalisation pas du tout. La logique c’était : en tant que personne laïques, c’est à dire, qui ne veulent pas se définir politiquement par rapport à leur communauté religieuse, l’élection municipale est un levier intéressant. Mais il y avait une logique un peu technocratique qui ne me plaisait pas trop, pas du tout dans une logique de mouvement en continue. Un peu libéral dans la façon d’approcher les choses aussi : on veut une ville avec des jardins publics et tout ça. Alors que ce n’est pas juste ça, il y a aussi un aspect social dans tout ça. Mais on a quand même fait un score historique, de 40%, etc. c’est encore un mouvement actuellement, mais beaucoup ont déserté, comme moi.

Ce que ne comprenaient pas nos camarades, c’est que si c’était possible c’était parce que les enjeux d’une élection municipale sont très bas pour le régime libanais. C’est pas là qu’il se renouvelle, c’est dans les élections législatives. Qui sont une farce, mais une farce qui donne la légitimité. C’est là que se discutent les sujets qui divisent les Libanais : les armes du Hezbollah, les sujets économiques...

Après, ça a donné un espoir immense que nos idées soient devenues mainstream, que c’est bien de pas être pro-establishment, que c’est bien vu. Ils y avaient des artistes, des cinéastes. Ça s’est totalement mainstreamisé, et c’était bien d’une certaine manière car ça nous a aussi permis de radicaliser le discours. Même si les libéraux sont devant toi, ils ont ouvert un espace que tu peux occuper après. Mais les élections législatives de 2018 ont été un désastre pour ces alliances de la société civile car ils se sont présentés et ils ont eu 2%.

Pour nous les raisons d’un tel échec étaient claires : d’abord parce que ce n’était pas un mouvement lié à une base populaire et parce que ce n’était pas un mouvement qui représentait des intérêts de classe. C’était un mouvement limité au cercle urbain, de la classe moyenne éduqués, etc.

De plus, ce mouvement avait évacué tous les sujets politiques qui fâchent : économiquement on ne se prononce pas très clairement. On parle de corruption au lieu de parler de système économique qui ne fonctionne pas. On se cache aussi autour du slogan “tous on a dit tous” alors que, si je suis totalement d’accord avec ça, parfois il faut aussi nommer le Hezbollah qui est un parti criminel qui a commis des massacres en Syrie, qui a commis des massacres ici, qui est complétement lié à l’Iran. Hariri aussi, un homme qui organise une économie toute entière qui ne fonctionne pour personne. Il faut dire les choses comme elles sont, et il ne l’ont pas fait.

Samer : Et puis en 2018, avec plusieurs groupes on a organisé un concert pour Meshrou’Leila dont le concert avait été interdit, parce que le chanteur est homosexuel. C’est à ce moment là qu’on se rend compte que quelque chose a changé. Car dix jours après l’interdiction, on fait un contre-concert et en 10 jours, on ramène 6 000 personnes. Ce qui est plus que ce que devait rassembler le premier concert interdit (rire). Là on se dit que les gens en on marre. Même un truc aussi basique qu’un concert avait généré une intensité énorme.

Jean : Après ça, on a eu un an de battement. On a essayé de faire plus de travail de terrain et d’élaborer un discours plus cohérent. Malheureusement, ce travail n’a pas pu être fait à temps. La révolution explose, et on est là, totalement désarmé, avec le réseau dont on a hérité depuis dix ou quinze ans, mais qui ne peut pas remplacer des structures de partis et des structures de formation politique solide.

Ce qui nous a donné un peu d’oxygène, c’est que les gens ne nous ont pas attendu pour se mobiliser, ce qui est génial ! Mais comme partout dans le monde arabe finalement : les gens n’ont pas attendu les structures pour s’organiser et occuper les espaces.

Malheureusement ça ne dure pas longtemps, c’est une phase qui déjà peut être étouffée par la répression ou par la carte du temps, que l’establishment joue.

Et ils ont fait les deux, ils ont menacé et frappé violemment à travers le bras armée officiel que sont la police et l’armée, mais aussi à travers le Hezbollah. Et à travers aussi des militants de partis politiques comme ceux de Hariri, ou les Forces Libanaises [3]. Et les banques ont joué leur jeu, qui sont un pôle essentiel du système politique libanais, en mettant au pas les gens. Et ils n’ont pas formé de gouvernement et juste joué la carte du temps. Donc là, on est dans la phase intermédiaire , ce qu’Elias Khoury [4]

Tout ça pour dire que la situation n’est pas surprenante pour nous. On sait très bien qu’on est en train de payer le prix du manque de formation politique et des vues à court termes que certains avaient, par exemple, en se jetant dans des élections législatives. On n’en a rien a foutre d’avoir des gens au parlement ! L’idée c’est d’avoir une bataille d’idées, d’avoir des gens qui se rassemblent…

C’est paradoxal, parce que on est arrivé au top, on est arrivé au temps où nos idées sont devenues mainstream et c’est à ce moment où je me sens complétement perdu et désarmé et où je sens que c’est la fin d’une phase et le début d’une autre. On est à un carrefour de mille dynamiques. On a le système économique qui part en fumée, totalement en fumée. Et même si on est radicalement anticapitaliste, on a conscience de ce que signifie l’écroulement d’un système économique sur la tête des gens. C’est le genre de choses auxquelles il nous faut réfléchir. Au niveau sécuritaire et international aussi, on est au carrefour de... voilà tu sais ce qu’il se passe [5] a appelé la phase entre une intifada et une révolution.. Et c’est à ce moment qu’on doit essayer d’articuler et d’apporter tous ensembles, une alternative de gauche quine soit pas la gauche traditionnelle ni celle anti-impérialiste pro-Bachar. C’est le moment où tu te poses toutes les questions : Est-ce qu’il faut se jeter complétement dans le bain et tenter le tout pour le tout, quitter son job et quitter son confort de classe moyenne. Ou bien est-ce le moment d’être un petit peu plus tactique et plus pragmatique ?

Je comprends très bien ce que tu veux dire, avec des enjeux propres on ressent des choses proches ici en France : qu’un paroxysme a été atteint , sans encore savoir totalement ce que c’est. Et que la question se pose : “maintenant, on va où ?” Car malgré tout ce qui s’est passé ces dernières années, on n’est pas tout à fait à la hauteur des enjeux. Face à cette situation, est-ce que vous avez des pistes, des idées, la question d’une organisation révolutionnaire, par exemple, se pose-t-elle ?

Samer : Oui, beaucoup de gens, travaillent en faisant du volontariat à mégaphone aussi parce que ça serait un premier pas vers un activisme politique plus pointu. Megaphone serait sensé être l’arme médiatique de ce mouvement. Ca pourrait être un peu une tentative de créer un collectif sur les principes communs dont on a parlé, contre le racisme, pour les révolutions. Ce n’est pas tellement une proposition positive pour l’instant, surtout négative. Notamment parce qu’il est nécessaire de nous séparer de gens qui se sont retrouvés avec nous dans la révolution mais qui sont très douteux dans de nombreuses de leurs positions. On ne peut pas le nier, il y a un gros contingent dans la révolution qui est bien nationaliste, bien patriotiste, qui aime l’armée et qui n’aime pas les étrangers. Alors nous essayons un peu de créer quelque chose qui pourrait être notre plateforme pour commencer à s’organiser, car on rentre dans un moment où la seule spontanéité ne suffit plus. Par exemple l’idée des banques… une fois qu’on ferme les banques on fait quoi ? Est-ce qu’on a des revendications ? Est-ce que l’on propose une économie alternative ? Essayer de sortir le fric et faire des coopératives par exemple ? Ou essayer de forcer les banques à être plus responsables ? La pression on cherche à la mettre sur qui ?

De nombreux groupes réalisent qu’un certain moment de spontanéité révolutionnaire est fini et qu’il faut commencer à préparer les formes d’organisations, qu’elles soient représentatives ou pas, je sais pas, mais penser le moyen terme.

A un moment donné, il y a eu la question de l’après la révolution, on a parlé de passer à une organisation à l’échelle de quartiers et de lieux, afin d’être en mesure de faire face à la crise et à un système qui devient de plus en plus sauvage.

Jean : Avant la révolution, ce que nous pensions dans mon groupe c’était : “D’abord il faut un pilier étudiant solide.” Et on y est arrivé. Ensuite, “Il faut avoir un média”, parce ce que ce qui existe en termes de médias, c’est de la merde. Donc Megaphone est né, et puis “Il faut avoir une sorte de structure”. Pas une représentation mais une sorte de parapluie qui peut fédérer un petit peu tout ça et faire un travail progressif vers une forme parti, mais tout en laissant ses branches totalement indépendantes. Cette tentative avait échoué avant la révolution. On était avec les féministes intersectionnelles qui nous ressemblent beaucoup et qui partagent nos positions sur la Syrie et la Palestine, ainsi qu’avec des groupes étudiants et des intellectuels. Mais si cette tentative avait fonctionné en théorie, car on était d’accord, elle a échoué concrètement car tout le monde restait un petit peu dans sa bulle.

Aujourd’hui on réessaye un peu de faire la même chose en surfant sur la vague de ce qui se passe et et en insistant sur l’urgence, mais avec plus de gens comme les Lihaqqi c’est un groupe qui était à la base, plutôt dans le Chouf et maintenant s’est étendue à d’autres régions. Ilsi nous ressemblent beaucoup et sont implantés localement.

Et aussi avec des gens qui ont quitté la gauche traditionnelle.

Maintenant qu’on a acquis une certaine maturité politique, que les égos prennent moins de place et que tout le monde avance vite, le grand débat c’est comment créer une structure qui soit assez souple, mais aussi assez ferme pour faire front commun face à l’establishment, mais aussi qui puisse être une alternative solide. C’est tout nouveau, c’est en train de se faire. Ce n’est pas un parti pour les élections, c’est un parti qui puisse faire face à l’effondrement et qui puisse défendre les intérêts de plusieurs classes, on parle pas que d’une seule.

D’abord il y a une génération “classe”, celle à qui j’appartiens, qui n’ont jamais eu aucun rôle politique, qui ont été marginalisés. Une grande partie de ma génération aujourd’hui n’a aucune perspective d’avenir. Et puis on refuse d’avoir une position de gauche qui néglige les réfugiés, les travailleuses domestiques [6], on refuse d’avoir une position de gauche au dépend de ces gens là et juste pour les travailleurs libanais.

Il y a aussi la question de la classe moyenne car d’ici six ou sept mois sa condition va dégringoler. Avant tout ça, les gens qui avaient des diplômes, c’était pour partir à l’étranger et envoyer de l’argent aux parents. C’est ça le modèle économique libanais, c’est l’exportation de personnes diplômées et qui peuvent décrocher le bon job à l’étranger pour financer la défaillance de l’Etat. Et même ça, c’est plus vraiment possible car l’étranger n’est plus aussi ouvert.

Enfin il y a plein de groupes périphériques de Beyrouth ou d’ailleurs qui se sont mobilisés pour la première fois, à Tripoli ou dans le sud, dans la Beeka et qui ont eu un rôle de leader contrairement aux années précédentes. Donc il y a des gens à mobiliser là bas, il y des intérêts de classes qui doivent être incarnés dans un projet politique.

Au sujet de ces nouvelles formes organisationnelles et de ces groupes déjà existant, dans quelle mesure tu penses que ce type de tentatives peut toucher des milieux plus populaires et est ce que c’est déjà le cas ?

Samer : Bon, en fait, l’erreur que les révolutionnaires ont commis, ça a été d’arrêter de fermer les routes et de succomber au chantage moral-sécuritaire du gouvernement. Car les blocages des routes étaient le seul endroit où il y avait une base populaire et activiste. Car c’est avec les habitants des quartiers qu’on les ferme et il y a tout un dialogue qui s’établi. Quand on fait une attaque ciblée, disons contre des instituts gouvernementaux, c’est des activistes qui y vont. Au moins à Beyrouth, il y a eu une rupture avec l’extension populaire de la révolution. La réponse a été de faire des organisations dans les quartiers, avec les activistes, qui eux le font pour des raisons politiques, mais qui avec le temps deviendraient des raisons sociales.

Jusqu’à maintenant à Beyrouth ça n’a pas encore donné grand chose contrairement à Tripoli où la division sociale n’est pas aussi forte entre activistes et milieu populaire. De plus, c’était l’objectif dès le début de leur action, il faut ramener la ville vers le centre, plutôt que d’utiliser le centre comme avant-garde d’une révolution. Donc le centre était devenu un endroit où le soir les gens viennent fumer des narguilés, pendant la journée écouter les discours, il y avait des manifs qui partaient le soir du centre vers les quartiers très pauvres. Donc il y a eu un travail de terrain beaucoup plus poussé. Et il y a aussi le côté où la révolution est beaucoup plus sociale dans le nord, là où il y a beaucoup plus de pauvreté. Quand on parle de chômage dans le nord, c’est une réalité que tout le monde vie, alors qu’à Beyrouth, c’est beaucoup plus segmenté.

Le second problème c’est à Beyrouth et dans le sud du pays. Des partis très organisés comme le Hezbollah et Amal ont eux, un soutien populaire. Et dans leurs quartiers ils ont déjà mis en place des systèmes de distribution de nourriture, un système de sécurité de voisinage et donc ils s’en fichent qu’il y ait une crise ou non car leur système fonctionne. Mais pour nous, ça devient impossible de travailler là bas, parce que c’est dangereux. À Beyrouth il y a beaucoup de tensions communautaires car c’est la région la plus mixte. Si tu peux pas travailler dans les quartiers chiites, tu peux pas travailler dans les quartiers sunnites... mais ça reste la seule option que l’on a, car la révolution va se faire dans d’autres région et Beyrouth va être seulement la face officielle. Il y a les activistes, il y a megaphone, il y a les institutions mais il y a pas vraiment d’appui populaire. Et ça se voit, car c’est la première fois où les manifs à Beyrouth sont beaucoup plus faibles que les manifs partout ailleurs, en terme de gens. Mais c’est aussi là où les manif sont les plus violentes.

Donc on sait que c’est à partir de là qu’il faut s’organiser mais on spécule car on ne sait pas quelle forme la crise économique et financière va prendre. Plus la crise va devenir forte, plus il va y avoir besoin de formes de solidarités, soit professionnelles soit de quartiers. Et si on arrive à mettre de côté les formes de charité des bourgeois de la révolution , il reste un travail d’organisation à faire, il y a une demande. La question c’est : va-t-on pourvoir y répondre ? On le saura dans quelques mois.

C’est une de mes interrogations principales. S’il semble y avoir un risque d’aggravation de la crise économique, en parallèle, il y a d’importantes solidarités confessionnelles, notamment autour du Hezbollah qui en plus des moyens matériels dont vous parlez, bénéficient aussi du soutien de l’Iran. Ce qui m’amène à cette question, comment des groupes comme ceux dont vous faites partie peuvent-ils répondre à la question de la crise et à la spécificité de la puissance du Hzebollah ?

Samer : Il y a de toutes petites choses qui commencent à être faites. Dans mon quartier par exemple, les pharmaciens ont commencé à récolter tous les médicaments que les gens n’utilisent pour les redistribuer aux plus pauvres. À Tripoli il y a des soupes populaires alors que ça n’existait pas avant. C’est encore petit, mais ils ont essayé un système d’agriculture collective où ils prennent des terrains qui ne sont pas utilisés et ils essayent de les transformer en champs.Il y a eu un mouvement de charité et de solidarité autour des fêtes. Il y a des institutions confessionnelles qui ne sont pas spécialement politisés, moi je suis pas contre. Comme l’église, comme les mosquées, les associations de familles. Il y a cette profondeur organisationnelle qui n’a pas vraiment de coloration politique, qui est plutôt conservatrice socialement mais qui existe. Je pense qu’ils devraient pouvoir être davantage mis en lien avec certains mouvements.

Et il y a toutes les solidarités qui s’organisent autour de la question des banques. Des groupes révolutionnaires sont appelés par des gens, ils entrent dans une banque et ils les aident à obtenir leur argent. C’est symbolique car la somme reste la même, mais c’est une forme de redistribution. Après, j’ai été contacté par des gens de la diaspora qui veulent donner de l’argent aux hôpitaux , mais là on entre dans un niveau supérieur car ce sont de grandes sommes. Ca reste assez timide, mais ça l’air d’être la seule façon de donner une existence sociale à la révolution. Comment ça va se faire, je ne sais pas encore. Tout le monde se dirige vers ce travail qui n’est plus juste un travail de position.

Maintenant bien sûr , vous l’avez appelé la “spécificité”, je l’appelle le problème Hezbollah. Mais bon, personnellement j’ai un problème avec Hezbollah depuis des décennies, mais disons qu’avant nous étions une minorité. Depuis il y a eu les révolutions arabes et la Syrie. Une grande partie des gens commencent à perdre confiance dans le Hebzbollah. Et enfin, 2019 et la situation de maintenant où le Hebzbollah passe d’une pseudo-force de contestation internationale à une force chiite qui a une communauté, qui a ses besoins et qui n’a pas un problème fondamental avec les banques, ni avec le système économique. Le problème prend deux formes, c’est le problème des armes et le problème des connexions géopolitiques. L’assassinat de Qassem Soleimani devient une histoire intérieure chez nous, parce que on est peut être l’endroit d’où la réponse peut venir et on en payerait le prix.

Le Hezbollah est aujourd’hui le principal acteur politique. Les autres partis ressemblent à des organisations familiales comparé au Hezbollah. Pour compléter, l’aspect qui est peut être le plus important : c’est le Hezbollah qui contrôle tous les flux. L’aéroport, le port et les frontières terrestres. Donc si la contrebande devient quelque chose d’important dans les mois à venir, c’est lui qui va la contrôler. Et si il contrôle les sources de cash…

Donc le Hezbollah devient le joueur principal, socialement, financièrement et politiquement. Le problème c’est que… ils sont armés. Et ils ne rigolent pas. Donc là, c’est la limite interne à n’importe quel mouvement politique. Et si on prend l’exemple de la Syrie en tant que potentiel modèle, c’est un parti qui n’a pas de problème à utiliser la violence pour garder sa puissance intact. La différence c’est qu’ici c’est un parti qui contrôle une seule communauté. Et des communautés il y a en a 18 autres. A un moment donné, ils vont devoir faire un compromis, sinon ce sera une guerre civile. Une crise économique, avec une crise politique, à un moment d’incertitude c’est les ingrédients d’une guerre civile.

Mais ça c’est vraiment en dehors de nos mains et ça va dépendre de ce qui va se passer aussi entre l’Iran et les Etats Unis, mais la seule bonne nouvelle dans ce truc c’est qu’il y a un mouvement de contestation chiite. Qui a été contrôlé certes, mais qui existe et, en fait, le seul espoir, c’est qu’il y ait un désengangement entre l’idée de la communauté et du parti.

Si la crise continue et que les gens ne rejoignent pas le Hebzbollah mais vont dans la rue, alors il y aura un problème pour le Hezbollah.

Et les expériences plus positives, de solidarités par exemple, ces propositions d’auto-organisations, est ce que vous avez essayé de les valoriser avec mégaphone ?

Samer : On les a valorisé dans les textes sur l’importance de l’autogestion. On a essayé de les couvrir quand on a été à Tripoli, mais ça c’est un travail qui se fait sur le fond. On travail pendant une semaine sur une nouvelle initiative.

Régulièrement, on descend avec des amis dans le sud et on commence à parler avec des gens et on commence à filmer. Comme on a pas vraiment de contact fixe là bas, l’idée serait d’avoir une personne référente dans chaque région, soit pour produire du matériel soit elle même être en contact avec des groupes, mais ça il faut dire que c’est assez difficile, parce que à part Tripoli et Beyrouth, l’action est assez fluide. Il y a pas d’organisation, tout se fait très spontanément. Ça ferme une route et ça disparaissait. Alors qu’à Tripoli il y a une base, des organisations, des gens qui travaillent chaque jour, donc eux sont nos contacts.

Il faut aussi remettre cette révolution dans une certain perspective historique. Depuis la fin de la guerre civile, toute la politique disons contestataire, de gauche, d’activistes était faite à Beyrouth, c’était un cercle très très restraint. Et donc quand des régions, de classe moyenne chrétienne -si vous voulez parler en terme d’idéologie européenne, droite à extrême droite- se transforment en commune révolutionnaire, c’est pas seulement qu’on a été surpris, on connaissait personne ! Mais vraiment personne. Et on avait vraiment aucune idée de ce qui avait poussé les gens à faire ça.

Et on découvre qu’ils avaient... pas vraiment un discours de gauche, c’était plutôt un discours d’état de droit, de justice sociale. Un moment dans ces coins, ils ont changé l’hymne nationale pour le féminiser. Et les féministes disaient : “Mais on a jamais mis les pied là bas ! D’ou ça vient ?”

Même à Beyrouth, où on était habitué à un cercle d’activistes, on se retrouve avec des cercles d’activistes de coloration politiques assez différentes, de générations assez différentes, qu’on connaissait très peu. Donc dans les deux premiers mois de la révolution, il s’agissait vraiment d’essayer de comprendre “qui est qui” et “qui fait quoi”.

Et puis il y a bien sûr un effet générationnel, bon moi j’ai la quarantaine, mais la moyenne d’âge dans la rue était de vingt-deux, vingt-trois ans. Et ça, c’est des gens qui ont une sensibilité politique très différentes de la nôtre. Là on a compris que quelque chose avait changé, on a pas fait attention au fait qu’il y a deux générations qui sont passées et qui n’avait jamais eu leur représentation culturelle et politique. Et maintenant ça va être leur moment. Donc maintenant… on écoute. On écoute.

Le fait d’utiliser avec parcimonie, voir pas du tout le vocabulaire communiste ou libertaire ou marqué à gauche, c’est une attention particulière ?

Samer : Il y a deux raisons : D’un côté il y a un débat depuis 2015 dans le milieu contestataire pour essayer de dégager la gauche classique nationaliste arabe, pro-Bachar notamment. Donc c’est une tentative de dégager ce langage et de mettre un langage, aussi progressiste et révolutionnaire mais beaucoup plus, dé-idéologisé dans ce sens. L’autre chose c’est que la rue a parlé cette langue, dans le sens ou c’était la langue au début un peu non-idéologique, moralisante et contre-la corruption, qui ne voulait vraiment rien dire, mais qui exprimait ces idées de façon spontanée. Après, le groupe principal qui s’est chargé des slogans et qu’on a mis en valeur, c’est le groupe radical féministes. Ils ont construit leurs slogans autour des questions des réfugiés, du capitalisme, du patriarcat et d’autres thèmes. Donc si tu veux, un slogan comme “c’est un combat de classe” c’est très idéologique mais c’est devenue cliché. Donc on essaye de trouver une autre généalogie à ces termes. Une généalogie qui reprend d’une certaine façon la musique et la forme des slogans de la révolution syrienne, mais avec un contenu qui est différent, et qui coupe avec cet héritage de gauche qui est devenu en fait une gauche d’état. A la place de chanteur qui se sont compromis soit avec le Hezbollah soit avec le régime syrien, on met quelqu’un comme des El Rass, ce rappeur de Tripoli qui a des textes beaucoup plus engagés mais avec un langage totalement différent, un langage de rue beaucoup plus fort. Donc ça c’est nos petits combats internes. C’est comme si il y avait besoin d’un autre vocabulaire. De reprendre les mêmes idées mais avec une autre sémantique.

Et tu m’as parlé plusieurs fois de la révolution syrienne, peux tu me dire comment toi tu vois le lien, ou les références à ce qui s’est passé là-bas ou lors d’autres soulèvements ?

Samer : Il y a d’un côté un pragmatisme politique chez beaucoup de révolutionnaires. Pas chez moi, car j’ai commencé à écrire à cause de la révolution syrienne, et mon point de vu est connu. Je ne m’en cache pas, ni Megaphone, qui est d’ailleurs partenaire de Al jumhuriya, média de la révolution syrienne en exil. De plus, le groupe féministe dont j’ai parlé plusieurs fois, avec qui on travaille, est le groupe principal qui s’organise avec les réfugiés syriens. Pour nous, c’est… on est déjà dans la merde (rire). On est déjà associé à la révolution, on s’en fout. Mais il y a eu un pragmatisme politique de la plupart des groupes, qui consistent à mettre en valeur le côté libanais de cette révolution, pour éviter toute les tensions internes car c’est un sujet de toute les discordes. C’est aussi parce que la dernière vague des printemps arabes n’a pas été un grand succès et dire qu’on fait partie de cette vague, avec tous les résultats, en tant que marketing politique disons, n’est peut être pas la meilleure des choses à faire.

C’est un peu absurde car la révolution irakienne et la révolution libanaise se rencontrent en plusieurs points : On sait qu’il y a eu un échange de techniques par exemple. Que des femmes soient au premier rang a été vu en Irak, la façon dont les routes ont été fermées par les irakiens a été reprises par les libanais, il y a eu des clins d’oeil assez timides, mais il y en a eu entre les deux. Il y a le Hezbollah en face, dans les deux cas aussi.

En ce qui concerne la révolution syrienne, beaucoup de slogans et de chansons sont des reprises de cette révolution. Certaines personnes qui utilisent megaphone font partie de cette galaxie. Mais pour des raisons de sécurité, les activistes syriens de notre mouvance ne se mettent pas en avant, ils restent au second plan. En même temps, on a fait de la question des réfugiés un des slogans majeurs de la révolution. Le gouvernement l’a repris en disant que la Thawra veut mettre les réfugiés à la place des chrétiens. Donc les féministes ont repris ce slogan et ça eu un effet positif dans la révolution, car on a entendu : “Oui en fait, va te faire foutre, on préfère les réfugiés à toi”.

Et puis, je pense qu’avec l’assassinat de Souleimani, on ne peut plus ignorer la dimension transnationale de ce mouvement. Notre destin et le destin des révolutionnaires irakiens est d’une certaine façon liée. Il faut aussi reconnaître que le gouvernement mis en place à Beyrouth l’a été en partie après la défaite de la révolution syrienne. C’est ceux qui ont gagné en Syrie qui ont pu le mettre. Le gouvernement qui est en train d’être composé, sa première mission va être d’essayer d’aller chez Bachar Al-Assad pour essayer de faire partie de la reconstruction. Parce que c’est le dernier endroit où ils peuvent obtenir de l’argent. Donc cette question internationale va être à nouveau mise en valeur. Donc la question des réfugiés aussi.

Ceux qui se disent : “on sacrifie les réfugiés pour deux ou trois soutiens”, on doit pouvoir avoir une façon de leur dire, allez vous faire foutre. C’est le même pragmatisme qui avait eu aussi pour conséquence de mettre la question de la corruption au centre, mais ils commencent à devoir se préciser.

Et cette dimension va être une des questions principales. Mais le paradoxe c’est que pour tous les réseaux internationaux, la révolution libanaise fait partie des révolutions arabes. On les observe ensemble. Alors que même le chef de l’armée ici a pris l’exemple soudanais à un moment : “ regardez là bas, l’armée et les syndicats font une alliance”. Sauf qu’il n’y a pas de syndicat au Liban et que l’armée c’est le Hezbollah donc... (rire) C’est tombé à l’eau assez rapidement. Donc il y a ces quelques clin d’oeil mais il y a aussi une peur de dire voilà on fait partie des révolutions arabes. Car ça peut aussi vouloir dire, ça va être l’Egypte ou la Syrie, ou le Yemen.

On voit que de plus en plus de gens s’accordent sur le constat “ils sont tous pourris”. Les mouvements de contestation visent de plus en plus les gouvernements et mêmes les banques, partout on entend que “Les peuples veulent la chute des régimes”. Reste la question, que ce qui perce en terme d’imaginaires de la “Chute du Régime”, de la transition, de l’après, de la révolution ?

Jean : Au niveau des valeurs c’est une génération qui se ressemble. Qui refuse plein de valeurs des parents totalement dépassées. Et on pense qu’il y a un projet politique à élaborer par rapport à ça. Mais personne n’a encore la capacité de se projeter. Ce que je trouve excitant, c’est que je pense que dans cette région du monde, on peut vraiment réinventer un modèle de gauche. Mais pour moi, penser au Liban sans penser à la Palestine ou à la Syrie c’est impossible. Parler de démocratie et de laïcité au Liban et en Syrie c’est impossible sans parler de la libération de la Palestine et inversement. Pour autant, il y a beaucoup de chauvinisme dans ces pays qu’ils faut démanteler pour que les problèmes des uns concernent les autres. On ne va jamais y arriver tout seuls chacun dans son coin, vu les forces que l’on a en face, qui sont unies et font des alliances. Quand on pense à cette organisation politique on pense que les Syriens et les Palestiniens devraient faire partie intégrante de cette réflexion. Pas juste à partir d’alliances mais parce que nous pensons que c’est un même grand espace politique commun. Après on sait que c’est assez précurseur comme idée et il faut que le contexte politique sur le terrain soit viable.

En tout cas, pour nous c’est de ne laisser personne derrière, on ne peut pas. Laisser derrière les réfugiés, l’égalité homme-femme, ou la communauté LGBT-Q. Pour nous, l’intersectionnalité ce n’est pas une question de tout mettre dans une boite, c’est une question de vraiment créer un tissu solide qui puisse faire face à toutes les forces qui s’opposent à nous. Mais en vérité j’improvise, car on s’est toujours défini par rapport à nos valeurs, jamais par rapport à comment “gouverner”.

Mais, vous pensez par rapport à la question de la prise de pouvoir ?

Jean : En vérité ce sont des questions théoriques qui n’ont jamais été renouvelées depuis la défaite de la gauche dans les années 70 et c’est affligeant. Au Liban l’imaginaire de gauche n’a pas évolué. Donc il y a ce débat théorique qui doit être mené. Mais engager des débats théoriques à l’heure actuelle, c’est super compliqué parce qu’il y a une urgence. Mais si tu me poses la question, oui, moi j’aime bien flirter avec les idées où l’on n’est pas dans un état centralisé, pyramidale et démocratique. On est plus dans une logique de gouvernance au niveau local, où il y a plus de pouvoir populaire et de démocratie directe et la question dont les taxes sont prélevées et investies se pose beaucoup plus au niveau social. Mais ce sont des choses que je n’ai pas encore explorées, parce qu’au Liban ça peut se traduire aussi par des fragmentations, sur des bases sectaires et communautaires. Ce qui n’est absolument pas ce que l’on veut, donc beaucoup sont toujours un peu réticent ici à cette idée de décentralisation. Parce que ça toujours été une idée de la droite chrétienne : ”On veut nos cantons, nos régions etc”. Mais de notre point de vue, au niveau philosophique, l’état-nation et toute cette connerie ne nous plaît pas, revenir sur des bases plus petites, pas renfermées sur elles-mêmes, où les gens contrôlent la démocratie au quotidien me plait plus.

Samer : Je crois que là, tu as mis le doigt sur… peut-être pas le point faible, mais le point de chute de toute cette révolution. Dans le sens où il n’y a pas d’imagination d’un ’après’. C’est une révolution du “Now !” du maintenant. C’est pour ça que pour beaucoup, dans le moment de répression, c’est la dernière révolution avant la fin catastrophique de tout. Et ça pour plusieurs raisons. Les révolutions arabes qui ont montré qu’il n’y avait pas un ’après’. Soit ’l’après’ c’est avéré être le même comme avec Sissi, soit ’l’après’ a été pire comme ça a été le cas avec le Yemen, la Syrie ou la Lybie. Et la seconde idée c’est qu’au Liban il y a un imaginaire très fort qui est celui de la guerre civile, et il faut reconnaître que la guerre civile avait commencé par un mouvement de contestation de gauche très fort dans les années 70-75. On peut controverser pendant des heures, mais dans l’imaginaire populaire, une contestation trop forte des institutions donne une guerre communautaire. Ça c’est la peur principale chez tout le monde. A chaque fois qu’on a eu des moments qui ressemblaient à des ’images de guerre’ : une apparition d’hommes armés, la fermeture de routes qui prenait la forme d’un barrage, ou des images de gens qui attendaient devant les stations d’essence, à chaque fois les gens essayaient des trucs joyeux pour casser cette image.

Et il y a eu un moment donné un imaginaire des ONG : on amène des gens ’propres’, pour qu’ils viennent ramener la situation à la normale. Mais je crois qu’avec la chute morale des banques, il y a eu la chute morale de ces organisations : ce n’est pas que le système est bien et que les gens le pourrissent, c’est le système qui est pourri en lui-même. Pendant longtemps il était légal et admis que ceux qui contrôlent les banques sont des technocrates. Et en fait ils ont fait plus de mal que le petit voyou qui prenait 5 dollars de plus pour une demande de travail quelque part. Ca, c’est une corruption qu’on peut régler. À cet instant, l’idée que les élections seraient la solution est tombée. Et à ce même instant il y a eu un vide.

Ce vide doit être travaillé par ces interactions sociales, cette ré-imagaination du terrain, du lien social. Et là on peut dire qu’au Liban on n’est pas très bien servis. La tradition de contestation sociale n’est pas très forte, donc il n’y a pas vraiment de moments forts auxquels on pourrait se référer comme exemple.

C’est là où il y a un travail culturel, artistique et politique de profondeur qui doit être fait, et qui n’a pas été fait, car ça n’a jamais été la question, en tout cas pas une question explicite. Et les quelques exemples qu’on a, sont des exemples qui ont mal fini. Si on prend la révolution palestinienne et le mouvement dans les années 60-70, qui ressemble beaucoup à ce que l’on a maintenant, la fin était assez catastrophique. On a essayé de mettre en valeur la révolution syrienne, mais en attendant il faut reconnaître que les conséquences ont été des bombardements et des massacres… Donc on n’a pas vraiment de modèle auquel se référer. Il faut remonter au XIXe siècle pour revenir au moment où il y a eu des… communes, ou des choses qui y ressemblaient au Liban.

Tu dirais que pour toi, ou d’autres groupes, justement l’imaginaire de la commune ou de la démocratie direct ou d’un pouvoir populaire, c’est quelque chose qui est présent ?

Samer  : Oui car je dirais que ce n’est pas seulement en tant que choix, mais c’est le seul choix qu’on a. Parce que ça répond aussi à une question communautaire et sectaire. L’organisation populaire et à l’échelle régionale répond à deux challenges : le premier, confessionnel qui est d‘organiser le pays selon un partage communautaire. Et le second, son opposé, qui est celui d’un partage laïc venant avec tout un bagage d’idées libérales qui restent problématiques dans notre contexte. L’idée de démocratie locale, directe, populaire, de Communes, devient cet entre-deux, qui permet l’émergence d’autres formes d’identité politique. On n’a pas vraiment d’exemple en tête, seulement le sentiment que c’est dans cette direction qu’il faut aller.

Les deux premiers mois de la révolution, la plupart de nos écrits étaient en fait une attaque quant à l’option libérale organisante, technocrate qui était l’option dominante. Le gouvernement qui vient va être pourri mais formé de technocrates. Donc là, quand on a fini cette bataille, il faut en commencer une autre, mais c’était déjà la bataille la plus dure, parce que il y avait un moment où ça aurait pu être totalement ’hijacké” par des technocrates proches des banques.

Et là, la mouvance féministe devient beaucoup plus importante, pas que pour les idées qu’elle met en valeur, mais pour la forme d’action qu’elle met en valeur.

Car c’est une forme d’action de community building, où les fémnistes travaillent sur des régions ou dans le centre, autour desquelles, elles construisent une communauté qui devient parfois une communauté féministe, mais aussi beaucoup plus que ça et ça devient une forme de vie politique. Pour nous, ce n’est pas seulement le féminisme en tant qu’égalité entre homme et femme, c’est une forme de praxis. Ca répond à des questions qu’on s’est posées dans des mouvements de gauche, mais on n’a plus vraiment d’imagination donc on s’inspire d’elles. Le mouvement écologiste aussi devient une réponse à ces questions de praxis. Mais là je balance des idées, je sais pas ce qui se fera.

Avant on était tellement loin de la révolution qu’on se posait pas la question de l’après. On était contre le néolibéralisme parce qu’il nous détruit, contre le système confessionnel parce qu’il nous divise. Alors que maintenant, avec la destruction du système économique et politique, peuêtre qu’on est en retard, mais maintenant ce sont des questions qui se posent. Et je crois qu’on est toujours en retard dans des cas pareils.

Une autre chose qui va devenir importante ce que tout ce qui s’est passé jusqu’ici était farouchement libanais. Dans le sens où l’on s’en foutait de ce qui se passait à l’étranger, puisqu’on était dans le quotidien, mais maintenant la question de la solidarité internationale va devenir importante, les connexions avec des groupes à l’étranger vont devenir plus importantes parce que l’on a besoin d’idées mais aussi parfois de protection médiatique. Pour tout ça, je pense que l’on va à un moment donné vous contacter (rire).

Jean Kassir

Animateur du média alternatif Mégaphone (Liban).

Samer Frangie

Animateur du média alternatif Mégaphone (Liban).

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