Édition du 31 mars 2020

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Nos amis saoudiens

L’assassinat « légal » du cheikh Nimr Baqer Al-Nimr et de 46 autres personnes au début du mois a remis sur la table la nature réelle de cette pétromonarchie qui s’appelle l’Arabie saoudite. Nimr était un des porte-parole de la minorité chi’ite dans ce pays (12% de la population) qui subit une discrimination systémique par cet État mené par une idéologie extrêmement réactionnaire appelée le wahabisme. Partisan de l’action civile non-violente, Nirm avait animé un mouvement démocratique en 2011-12, dans la foulée du « printemps arabe », dans la région nord-est de l’Arabie où sont concentrés les chi’ites. Juste à côté dans l’autre pétromonarchie du Bahreïn, les chi’ites sont majoritaires et se sont également soulevés, mais leur printemps n’a pas duré longtemps puisque l’Arabie saoudite a envoyé des blindés écraser cette insurrection. Pour autant, la monarchie saoudienne compte parmi les grands amis des États-Unis et de ses alliés-subalternes en Europe, au Canada et ailleurs. Cette alliance meurtrière fait en sorte que la « civilisation occidentale » apparaît comme une sinistre farce aux yeux d’une vaste partie des populations qui ont le malheur de vivre dans cet « arc des crises » qui traverse l’Asie et l’Afrique.

Nos amis saoudiens

En Arabie saoudite règne un régime de terreur impitoyable, illustré par les exécutions nombreuses qui sont souvent publiques, de manière à bien faire passer le message. En 2015, le nombre d’exécutions a augmenté de 68%. Une cour pénale spécialisée condamne intellectuels, dissidents, journalistes pour « désobéissance au Roi », « incitation à la sédition », « insulte aux autorités judiciaires ou religieuses », « tentative de coup d’État », « création d’une organisation non autorisée (selon la Fédération internationale des droits humains, 9.1.2016). Des milliers de personnes dont le blogueur Raif Badawi croupissent en prison, torturés et humiliés, sans accès à leurs avocats ou leurs familles. Les femmes qui osent transgresser la discrimination (notamment pour commettre le « crime » de conduire une voiture) sont victimes d’arrestations, de détentions arbitraires et d’interdictions de sortie du territoire, comme celles qui ont frappé les célèbres activistes Loujain al-Hathloul et Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi.

L’alliance stratégique

La monarchie saoudienne, comme on l’a vu à Bahreïn, est également mandatée pour maintenir l’ « ordre » partout dans la région. Ce rôle existe depuis 1945, lorsque le président américain de l’époque, Franklin Delano Roosevelt avait conclu un accord stratégique avec le roi Abdel Al Aziz, garantissant la protection de la monarchie en échange du contrôle des richesses pétrolières par les entreprises américaines. C’est ainsi que pendant plusieurs décennies, les saoudiens ont mis des bâtons dans les roues des gouvernements et mouvements nationalistes et de gauche arabe, notamment en Égypte, au Yémen, en Palestine. Ils se sont également constitués en bases-arrière pour les mouvements islamistes comme les Frères musulmans. Cette alliance militaire a connu un rebond au début des années 1980 avec la guerre en Afghanistan. Les États-Unis pour déstabiliser l’Union soviétique ont massivement soutenu les moudjahidines (dont un certain Bin Laden), avec des armements sophistiqués payés par l’Arabie saoudite.

Turbulences

Plus tard, les Saoudiens sont devenus les bailleurs de fonds du régime taliban. Ils ont par ailleurs alimenté la nébuleuse islamiste qui a alors pris son envol jusqu’à la date fatidique du 11 septembre 2001. À ce moment, les États-Unis ont été pris de court : comme dans la fable de Frankenstein, le monstre se retournait contre le géniteur. Rapidement cependant, Washington a rêvé de transformer cette crise en une « opportunité » comme l’a alors avoué le président George W. Bush. En envahissant l’Irak (2003), les États-Unis ont voulu imposer une pax americana dans la région, avec l’appui inconditionnel de l’Arabie saoudite où des bases militaires permanentes ont été mises en place. Mais après des départs prometteurs, l’occupation américaine s’est heurtée à plusieurs obstacles. Des alliances inédites entre islamistes et nationalistes ont produit des résistances coriaces, notamment en Irak et en Afghanistan (c’est là l’origine de la nébuleuse Al-Qaida et de ce qui deviendra plus tard Daesh).

L’impérialisme devant le printemps arabe

La combinaison de ces échecs américains avec une crise sociale, politique, économique sans précédent dans cet « arc des crises » a débouché en 2010 sur le printemps arabe. Les populations se sont soulevées contre des dictatures alliées des G-8, comme en Égypte et en Tunisie. L’élan de la démocratie semblait alors irrésistible, jusqu’à temps que le vent tourne à nouveau. Après avoir été déstabilisés, les régimes réactionnaires sont revenus en force. Plus encore, les pétromonarchies avec l’assentiment des États-Unis ont décidé de s’investir massivement en Syrie, aux côtés de mouvements islamistes combattant la dictature de Bachar Al-Assad. La militarisation extrême de cette lutte et la mise en place de la machine de guerre de Daesh a déplacé le conflit, au départ, antidictatorial, en une guerre géopolitique interposée mettant aux prises les États-Unis et leurs alliés-subalternes d’une part, et la Russie et l’Iran, d’autre part. Depuis un an, ce conflit s’est étendu à d’autres pays, notamment au Yémen, où une force militaire commandée par l’Arabie saoudite mène la guerre contre le gouvernement considéré comme trop proche de Téhéran. La destruction systématique de la Syrie et du Yémen, également de l’Irak (sans compter la Libye), provoque actuellement une méga crise dont on ne peut deviner l’issue, sinon qu’elle permet à la pétromonarchie de se remettre au premier plan en tant que « gardien » des intérêts de Washington dans la région.

Des liens criminels

Devant l’ampleur des massacres en cours, on s’émeut parfois, aux États-Unis et ailleurs, sur les liens avec un des régimes les plus réactionnaires au monde. Mais, dans ce cas comme dans d’autres, les intérêts l’emportent sur les principes, Avec 25% des réserves connues d’hydrocarbures, l’Arabie saoudite reste un joueur économique important. Bien que nationalisée, l’entreprise ARAMCO reste dépendante des liens commerciaux et technologiques avec les États-Unis (qui disposent de 40 % des investissements étrangers dans ce pays). Également, l’Arabie saoudite dispose d’énormes placements aux États-Unis tant dans le domaine pétrolier que dans la finance et l’immobilier. Reste évidemment, l’« éléphant dans le magasin » qui est le commerce des armements. En 2010, Washington a signé avec l’Arabie saoudite un accord promettant des armements pour une valeur de 60 milliards de dollars (sur une période de 10 ans), ce qui représente la plus grosse vente d’armes jamais réalisée par les États-Unis. Fait à noter, l’Arabie saoudite, avec Israël, est le seul pays non-membre de l’OTAN habilité à acheter les armes les plus sophistiquées (chasseurs-bombardiers, missiles de longue portée, etc.). Plusieurs milliers de « conseillers » militaires américains sont sur place pour encadrer et former les militaires saoudiens.

Les « amis » d’Ottawa

Fidèle subalterne des États-Unis, l’État canadien suit cette même politique. Sous Harper et maintenant sous Trudeau, le commerce des armes poursuit son cours, notamment l’exportation de véhicules blindés fabriqués à London (Ontario) par l’entreprise américaine General Dynamics (contrat de 15 milliards de dollars). Ces véhicules équipés de mitrailleuses et de canons (fabriqués par une firme allemande), sont destinés à la Garde nationale, qui est une force importante pour réprimer la dissidence et également assister les « alliés » des Saoudiens, au Bahreïn entre autres. Depuis 1990, plus d’un millier de véhicules blindés canadiens ont été vendus, presque tous destinées à la Garde nationale. Ces transactions canadiennes sont en fait la plupart du temps « produits dérivés » de contrats américains.

Le « contexte culturel » de Philippe Couillard

On sait depuis un certain temps que Philippe Couillard a des liens particuliers avec l’Arabie saoudite où il a séjourné, d’abord entre 1992 et 1996 où il était à l’œuvre pour le service de neurochirurgie de l’entreprise pétrolière Aramco, ensuite en 2010, où il a agi comme conseiller du ministre de la Santé saoudien, le prince Abdullah bin Abdulaziz Al-Rabeeah. Selon Radio-Canada, ces services ont valu au premier ministre plus de $600 000 dollars de revenus placés dans des banques opérant dans des paradis fiscaux. Interrogé sur ces liens et sur ce qu’il pensait de l’Arabie saoudite dans le cas de l’affaire Badawi, Couillard a affirmé qu’il n’endossait pas ce régime, mais qu’il était mal placé pour juger, « le contexte culturel dans ce pays est différent du nôtre » (La Presse 23-11-2011). Le « contexte culturel » ? Il n’y a rien de « culturel » dans le massacre, la torture et la discrimination contre les femmes. Si Couillard veut dire sans le dire que cela a quelque chose à faire avec la religion musulmane, on sait très bien que c’est faux, que des États et des gouvernements dans des pays majoritairement musulmans ont adopté des politiques qui n’ont rien à voir avec l’interprétation wahhabite de l’islam. Fait à noter, l’argument sur la « culture » de Couillard était invoqué dans les années 1980 pour justifier l’appui du Canada et des États-Unis au régime de l’apartheid en Afrique du Sud. On disait que c’était « comme cela », que les Noirs et les Blancs ne pouvaient vivre ensemble, etc. En attendant, on faisait de bonnes affaires.

Ce serait drôle si ce n’était pas triste

Il y a quelques années, le politicologue conservateur américain Samuel Huntingdon avait déclaré que les États-Unis étaient entrés dans une « guerre de civilisations » contre une vaste panoplie de « barbares » incluant la Chine, la Russie, l’Afrique et évidemment, les Arabes et les Musulmans. Il fallait, disait-il, protéger nos « valeurs occidentales », la liberté, la démocratie, le respect des droits et surtout, confronter les barbares en question. Ce discours a eu une grande influence dans les cercles dominants aux États-Unis et au Canada (sous Harper), pour justifier non seulement la guerre sans fin, mais aussi les législations liberticides qui se sont multipliées depuis 2001 jusqu’à nos jours. Les retombées de ce néoconservatisme ont déplacé l’échiquier politique et plus largement la société vers la droite et l’ultra-droite. Il serait surprenant que cela change à court terme. D’autant plus que les critiques de Bush, de Sarkozy et de Harper, ont tendance à reproduire les mêmes politiques. On sait que Trudeau, par exemple, a décidé de maintenir le contrat de livraison des blindés à la garde nationale saoudienne. Il sera radieux si Raif Badawi finit par être libéré, bien que le régime puisse continuer de massacrer, de torturer et d’emprisonner des milliers d’autres personnes. Mais ce n’est pas grave, ce sera une opportunité pour Justin de publier d’autres belles photos.
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