Édition du 27 septembre 2022

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Québec

Québecois contre canadien-français

Dans l’interprétation marxiste-léniniste des années 1970, la grande querelle qui divisait les Québécois et les Québécoises sur leur avenir national se résumait à une rivalité entre deux factions de la bourgeoisie québécoise : les leaders fédéralistes (comme Pierre-Elliott Trudeau et Jean Chrétien) défendaient les intérêts capitalistes pancanadiens et internationaux, alors que leurs vis-à-vis indépendantistes (comme René Lévesque, Jacques Parizeau et Claude Morin) visaient la promotion des petits capitalistes locaux et la leur propre, bien entendu.

Cette interprétation a prévalu dans l’immense majorité des rangs communistes de chez nous, à certaines exceptions près, qui reconnaissaient l’authenticité et le caractère populaire de l’adhésion au nationalisme québécois, qu’il soit d’obédience fédéraliste (avec toutes les nuances possibles) ou encore souverainiste (de l’indépendance pure et simple riniste, Rassemblement pour l’indépendance nationale de Pierre Bourgault à la souveraineté-association péquiste de René Lévesque).
De nos jours, ce débat paraît assez dépassé, en notre époque multiculturaliste et diversitaire, notamment chez les jeunes. On remarque un déclin de l’idéologie souverainiste, mais le nationalisme québécois continue à bien se porter : sous François Legault et la CAQ, il est redevenu ce qu’il était autrefois, c’est-à-dire autonomiste.

Pourtant, selon le dernier sondage Léger, le Parti québécois (11% d’intentions de vote) et Québec solidaire (14%) deux formations indépendantistes récoltent ensemble 25% des voix, soit le quart de l’électorat. Il s’agit d’une proportion non négligeable, même si elle est très inférieure aux 41% recueilli en mai 1980 et au 49% (60% chez les francophones) récolté en octobre 1995.

Peut-on taxer Québec solidaire d’être un "parti bourgeois" voué à défendre derrière l’étendard indépendantiste les intérêts de nos entrepreneurs et entrepreneuses ? Le Parti québécois lui, s’est embourgeoisé au fil du temps et il s’est converti au début de la décennie 1980 au rétrolibéralisme, plus ou moins contraint par la politique monétariste stricte d’Ottawa et les coupures dans les paiements de transfert aux provinces.

René Lévesque était un type de centre-droit sur le plan social qui rêvait depuis longtemps de rallier le patronat derrière son projet souverainiste. Mais le Parti québécois a toujours été une coalition fragile de syndiqués, de membres de la gauche étudiante, d’une certaine gauche sociale et culturelle. Une bonne partie de ces gens ont déserté le parti dans les années qui ont suivi le virage à droite ouvert de sa direction, mais sans toutefois abandonner leur idéal souverainiste.

L’affirmation selon laquelle le Parti québécois défendait les intérêts de "nos capitalistes" exige donc de sérieux bémols. Elle n’explique pas la passion indépendantiste qui animait et motivait les membres de la formation, du haut en bas de sa hiérarchie. Cette passion cimentait ses rangs.

On ne peut nier par ailleurs que des intérêts économiques, financiers et sociaux se profilaient derrière chaque option, en particulier la fédéraliste, mais ils ne rendent pas compte de l’ampleur et de l’intensité de la lutte entre fédéralistes et souverainistes. En réalité, deux formes de nationalisme s’affrontaient : tout d’abord, la fédéraliste, défendue par le Parti libéral de Pierre-Elliott Trudeau, qui voyait le Québec comme une minorité canadienne-française au sein d’une grande fédération multiculturelle ; dans cette optique, Ottawa servait, selon l’expression même de Trudeau, de "caisse de résonnance" et de moyen de promotion collective des francophones (et pas seulement ceux et celles du Québec) au sein du Canada. De leur point de vue, le nationalisme pancanadien était progressiste, ouvert sur le monde, le Québec "une province comme les autres", avec cependant certaines revendications culturelles (notamment linguistiques) légitimes. Pour les libéraux trudeauistes, Ottawa constituait le garant des droits et libertés. En fait, les tenants et tenantes de ce courant de pensée ne se concevaient pas comme nationalistes mais comme des démocrates ouverts sur le monde entier. Dans leur optique, le mouvement "séparatiste" québécois était une régression, un repli sur soi. Quoi qu’ils aient voulu croire, ils incarnaient le vieux nationalisme canadien-français pancanadien, mais "relooké" et mis en mode multiculturaliste.

Pour les souverainistes, le Québec était une nation à part entière qui dispose d’un droit inaliénable à l’autodétermination, dont celui d’accéder à son indépendance. Ottawa pour eux n’était pas une caisse de résonnance, mais plutôt un obstacle à l’essor du Québec. La majorité francophone du Québec ne formait donc pas une minorité au sein du Dominion, mais une majorité chez elle. Pour ce qui est de l’intégration des nouveaux venus, les souverainistes se concevaient comme aussi ouverts que les fédéralistes, l’internationalisme florissait dans leurs rangs. Mais les immigrants devaient s’intégrer à la majorité francophone.

Inutile d’insister sur l’incompatibilité de ces deux manières de concevoir le Québec et sa situation au sein du Canada Une simple province mais avec un particularisme culturel prononcé pour Trudeau, une nation à part entière pour Lévesque, mais encarcanée dans la fédération "canadian". Cette dichotomie dépasse de beaucoup une question de rivalité entre capitalistes.

Du côté indépendantiste, il faut régler son compte à un vieil argument souvent ressassé à l’époque : celui de la promotion des leaders souverainistes, que la réussite de leur projet aurait enrichi et propulsé aux plus hauts sommets d’un État indépendant. Ils voulaient plutôt terminer les réformes amorcées durant la Révolution tranquille. Pour y arriver, l’obtention de la souveraineté était indispensable.

La direction du Parti québécois était formée de technocrates de haut vol (Claude Morin, Jacques Parizeau, Jacques-Yvan Morin, Bernard Landry entre autres) qui n’avaient aucunement besoin de l’indépendance pour obtenir d’importants avantages personnels. René Lévesque était un ancien ministre du cabinet Lesage. Il n’aurait pas déployé tant d’énergie juste pour accéder au poste de premier président d’une République du Québec. Même chose pour les militants et militantes du Parti québécois qui n’avaient rien à gagner de l’accession du Québec au statut d’État indépendant. Au contraire, tous et toutes percevaient (en dépit des dénégations "rassurantes" de Lévesque et de sa garde rapprochée) que la période de transition entre un éventuel OUI majoritaire et la réalisation concrète de la souveraineté serait longue, difficile et même périlleuse ; elle comportait de sérieux risques de dérapage. Là se situait son potentiel révolutionnaire.

Ottawa et le Canada anglais redoutaient la victoire du mouvement indépendantiste puisque celle-ci aurait entraîné le "détricotage" des arrangements politiques, constitutionnels et économiques fondamentaux de la fédération au profit d’un Québec indépendant. La classe politique fédérale (francophone comme anglophone) et ses alliés du monde des affaires et de la finance auraient alors beaucoup perdu. Une victoire du OUI aurait entraîné de longues négociations ardues entre les dirigeants d’un État québécois indépendant en devenir et les représentants fédéraux. Ceux-ci prétendaient soutenir "la démocratie canadienne" mais ils auraient sûrement mis beaucoup d’eau dans leur vin démocratique, vu l’importance des intérêts en jeu. En cas d’échec de ces manoeuvres, les responsables fédéraux auraient du se résigner à l’indépendance du Québec mais tout en faisant le maximum de pressions pour négocier des arrangement territoriaux particuliers pour relier l’Ontario et les Provinces Maritimes (notamment par voie ferroviaire) et obtenir de très sérieuses garanties que jamais la Voie maritime du Saint-Laurent ne serait bloquée par une république québécoise.

Pour résumer, chaque camp comptait une grande diversité de partisans et de partisanes. Chacun possédait sa classe dirigeante, ses alliés et ses subordonnés.
Du côté fédéraliste, la classe politique (en particulier sa faction francophone, celle dont les intérêts électoraux étaient les plus menacés), une coalition de gens d’affaires et de financiers anglophones comme francophones et tout un petit peuple vulnérable sur le plan de l’emploi, qui craignait comme la peste les sacrifices qu’imposerait l’émergence d’un Québec souverain.

Du côté indépendantiste, les nouveaux groupes issus des réformes opérées par les gens ayant fait la Révolution tranquille et qui en avaient profité, c’est-à-dire des enseignants de cégeps et d’université, certains fonctionnaires provinciaux, d’autres qui participaient à l’essor de divers secteurs de l’activité sociale comme des groupes communautaires, syndicaux et écologiques, et aussi le milieu culturel dans son ensemble. C’est un fait notoire (et souvent ignoré par les jeunes d’aujourd’hui) que durant la décennie 1970, la plupart des artistes et écrivains adhéraient à l’idéal souverainiste. Il faut y ajouter une minorité de gens d’affaires nationalistes.
L’analyse de l’antagonisme entre fédéralistes et indépendantistes en termes de classe sociale n’est pas fausse, elle a une certaine pertinence mais elle ne suffit pas à comprendre la profondeur de la césure qui s’est alors produite dans la société politique québécoise. Si le nationalisme est d’origine bourgeoise selon la thèse de Marx, le patriotisme est bien plus ancien et il possède de profondes racines populaires.

En effet, les deux options, indépendantistes et fédéralistes (du moins dans ce dernier cas, sa version trudeauiste) étaient incompatibles.

Le pire ennemi du Québécois n’était pas l’Anglais, mais le Canadien-français. C’est encore vrai.

Jean-François Delisle

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