Édition du 3 décembre 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

Qu’est-ce que la « grande transition » ?

Dans tous les moments de la vie, les humains et les sociétés changent. Ceux et celles qui pensent le contraire tombent dans le piège de conceptions idéalistes, fatalistes, ahistoriques. Cependant dans cette évolution constante, il y a des bonds, des bifurcations, des changements de sens plus en profondeur. D’une lente accumulation survient un saut qualitatif, un peu comme l’eau qui devient de la glace au-dessous de 0 degré.

Dans les sociétés humaines, c’est ce qu’on définit par une « grande transition », une époque où des changements importants s’imposent, résultant de facteurs divers, à la fois internes et externes. Les facteurs internes, en général, sont ceux qui ont un poids décisif dans le temps « court » (qui peut être quelques siècles) de l’histoire. Par exemple, les luttes sociales, les projets ou idéologies qui deviennent dominants, les déplacements des centres de pouvoir. Pendant toute une période, le féodalisme (un terme générique qui définit plusieurs sous-ensembles) a été érodé par des luttes profondes entre les diverses factions au pouvoir (monarques de droit divin, nouvelles élites urbaines, paysans et artisans).

À cette époque, des projets ont été mis sur la table au nom d’idéologies diverses (le protestantisme, les droits humains, etc.). Des régions où étaient établies des empires dominants (le sud de la Méditerranée) ont été dépassées par des sites plus dynamiques (les contrées de l’Atlantique). Sur une période relativement courte (700-800 ans), surgit une nouvelle structure, articulée différemment, avec des symboles et un langage différent et des dispositifs de pouvoir spécifiques : le capitalisme dans sa phase ascendante.

Dans tout cela, il ne faudrait pas non plus ignorer les pressions externes : le climat et les changements dans l’environnement venus de l’agriculture, les mutations démographiques et d’autres facteurs qui ont toujours un rapport avec les choix dessinés par les humains, mais qui ont également leur propre dynamique.

C’est ainsi que se produit dès le Xième siècle le début d’une « grande transition ».

Durant toute cette période, l’histoire n’est pas restée immobile : il y a eu, dans les faits, plusieurs « transitions » dans la « transition ». Le capitalisme a acquis toutes sortes de formes, dans les Amériques, les Europes et ailleurs. D’autres sociétés résistaient, combattaient l’émergence de cette nouvelle articulation. Des relations de domination ont été établies pour maintenir des formes de domination archaïques, sous le joug du colonialisme.
Sous l’impact des luttes sociales se sont développées, à l’intérieur même des structures du capitalisme de nouvelles formes de vie sociale qui réussissaient parfois à faire évoluer ces structures. Cela fut certainement le cas, dès le 19ième siècle avec ce qui devint le projet socialiste. Ainsi grandissait dans une forme sociétale dominante un projet alternatif à travers maintes confrontations, luttes, ouvertures.

Au 20ième siècle, cela est devenu davantage apparent avec les grandes luttes sociales, les explorations embryonnaires et fragmentées se produisaient sous le drapeau bigarré de l’émancipation, incluant l’élan des grandes révolutions anti-impérialistes du tiers-monde. Une autre « grande transition » a donc pris forme comme possibilité.

100 ans plus tard (une période très courte dans l’histoire réelle), cette seconde « grande transition » persiste et signe. Elle s’est cassé la gueule souvent, mais elle ne disparaît pas, en partie parce que les contradictions « internes » du capitalisme demeurent fondamentales. Le système, si on peut dire, ne tient plus. Et alors, entre le mouvement descendant d’un système qui domine encore, et le mouvement ascendant d’une proposition qui ne s’impose pas encore surgissent, comme le disait Gramsci, des « monstres », c’est-à-dire des réponses d’une violence extrême, certains exprimant même des pathologies marquées par le rebond de réflexes émotionnels, irrationnels, conflictuels. Dans la première moitié du 20ième siècle, c’est ainsi qu’ont pris forme les projets fascistes et impérialistes, pas seulement en Allemagne nazie. La résistance des peuples a fini par l’emporter, forçant le capitalisme à se réformer, à proposer un certain nombre de compromis, qu’ont exprimé sous une grande variété de formes les politiques keynésiennes et la décolonisation.

Cette période d’accalmie finalement aura été de courte durée (les « trente glorieuses » entre 1945 et 1975), avant que ne reviennent, avec encore plus de force, les contradictions fondamentales entre un dispositif capitaliste, toujours dominant mais affaibli, et un nouveau projet. De cette nouvelle conflictualité émergent ce qu’on constate aujourd’hui : l’austéritarisme, la montée des droites extrêmes, la militarisation, le rebond du racisme et de la guerre contre les femmes, les minorités, les exclus. Et tout le reste.

Dans tout cela pour revenir au cœur de la discussion, nous sommes au cœur d’une des « grandes transitions » qui ont traversé les sociétés au travers des âges.

Contrairement à une idée naïve héritée d’une certaine de pensée de gauche, les aboutissements de cette grande transition ne sont pas déterminés d’avance. Il n’y a surtout pas de « happy ending » inévitable comme on le pensait à une certaine époque où on prédisait, souvent d’une manière négligente et arrogante, l’implosion prochaine du capitalisme et l’éclosion d’un monde post capitaliste, pour ne pas dire socialiste. Car la « grande transition » peut aussi mal tourner, déboucher sur d’immenses régressions et peut-être même, dans le contexte du capitalisme prédateur et destructeur, sur une certaine « fin du monde », dont le réchauffement climatique est un symptôme et une conséquence.

Alors camarades, il faut s’attendre à tout. Résister à une grande transition destructive, appelons-cela pour simplifier à l’extrême le « phénomène Trump » (qui est plus qu’une personnalité extravagante et plus qu’un phénomène uniquement états-unien) est une urgence incontournable. En Amérique du sud avec des camarades de tous les secteurs en lutte, j’ai pu constater, le mois passé, comment le danger d’un néofascisme est immense. Sans que cela ne s’exprime de la même manière ailleurs, on observe cela partout. Il ne faut surtout pas dénigrer nos efforts et les luttes courageuses qui se mènent d’un bout à l’autre.Cependant, il faut penser que « nous », le grand « nous » ne sommes pas encore tout à fait prêts devant l’assaut qui commence à prendre forme.

En même temps, nous avons l’opportunité d’aller plus loin que cette résistance. Ce projet, appelons-le néosocialisme, n’est pas inéluctable. Il n’est pas exempt de graves problèmes, d’angles morts, de grandes fragilités. Il faudra le nourrir, le protéger, l’approfondir. On le fait déjà. On devra le faire encore plus. Cela sera notre « grande transition ».

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