Édition du 13 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Blogues

Le blogue de Pierre Beaudet

Tintin chez les cannibales

Le G8, ce supposé think tank des « puissants » de ce monde s’est terminé la semaine passée dans un trou inconnu de tous en Irlande du Nord occupée. Beau symbole de l’état de santé de cette « institution » qui est un peu devenue une farce. Et la farce dans la farce, c’est Harper.

La triste histoire

Le G8 qui était jusque dans les années 1990 le G7 était une autre invention des États-Unis et de leurs complices européens et japonais pour impressionner la galerie et laisser derrière la « populace » à l’ONU. C’était l’époque de la pensée unique, du « consensus de Washington » et de l’offensive militaire et économique des États-Unis pour reconquérir le monde. Puis quand l’URSS a implosé et que Washington a placé un clown alcoolique à la présidence (Boris Eltsine), la Russie est devenue le 8e larron, en tout cas, symboliquement. Le G8 a ensuite connu quelques belles années en faisant endosser les aventures militaires contre l’Irak, les Balkans et l’Afrique et en imposant via le FMI et la Banque mondiale les sordides politiques d’ajustement structurel. Plus tard au début des années 2000, le vent a tourné. L’Amérique latine a viré à gauche. La « guerre sans fin » déclenchée par Bush s’est avérée une immense catastrophe. L’Europe et le Moyen-Orient sont devenus les théâtres d’imposantes mobilisations sociales. Les BRICS, ces pays dits émergents, la Chine en tête, sont venus cogner à la porte pendant que les G7 s’enfonçaient dans la plus grave crise depuis 2008. Beau gâchis.

Allo Tintin

En 2006 lors de son élection plus ou moins fraudée, Harper a tenté d’infléchir la politique extérieure, ce qui n’était pas facile compte tenu du gouvernement minoritaire. Mais avec la complicité de ses amis-adversaires-libéraux, il a réussi à promouvoir le rapprochement avec les États-Unis en laissant plus ou moins tomber les illusions passées d’un Canada « fier et indépendant ». Avant même la dernière élection de 2011 où il est devenu majoritaire, il a fait avaler aux comiques chefs libéraux la nécessité de « défendre le monde libre » et la « sécurité des Canadiens » en envoyant les soldats sur la ligne de front en Afghanistan. Il a considérablement investi dans le militaire en détournant l’armée de ses traditionnels engagements avec l’ONU vers une position de combat, plus ou moins selon les mêmes termes racistes et impérialistes que la droite américaine. C’est ainsi que Tintin est devenu avec son général de pacotille Rick Hillier le deuxième supplétif (après l’Angleterre) des États-Unis. Il s’est fait le champion de la lutte contre les « communistes » en Amérique latine (dont Hugo Chavez). Il a fanfaronné qu’il allait défendre la « démocratie » en Chine. Et évidemment, il est devenu le « meilleur ami » de l’État israélien, envers et contre tous les États-membres de l’ONU hormis les États-Unis et quelques micro larbins. Son agressivité envers l’ONU a conduit à la très humiliante défaite lors des élections au Conseil de sécurité en 2010.

Triste retour sur terre

Quelques années plus tard, où en est-on ? Le G7 (presque 8) a conclu son show annuel par une « déclaration » de 15 lignes et demie. Faute de consensus, les « puissances » n’ont pu s’entendre sur un minimum de mesures pour assainir le terrible chaos financier, notamment en réduisant les paradis fiscaux (Harper entre autres s’est opposé à l’annonce de mesures réelles sur ce plan). Deuxième farce, la politique à l’égard de la Syrie. La Russie n’a rien voulu savoir d’une nouvelle opération « humanitaire-militaire » dont le but serait de disloquer la Syrie. L’an passé, les Russes se sont fait avoir en Libye, alors que l’OTAN a démoli ce pays qu’elle prétendait sauver. Alors, ce fut « Niet » cette année. Pire encore, les larbins ne s’entendent pas entre eux, l’Allemagne par exemple étant plus que frileuse d’embarquer dans cette douteuse aventure. Reste notre Tintin national qui s’agite comme un guignol en prétendant qu’il y a eu un « consensus » pour « ramener la démocratie » en Syrie. En réalité, Harper s’est fait rouler dans la farine. En termes à peine déguisés, même Obama était content de rapporter la chose à la semaine des quatre jeudis alors qu’il sait très bien que les va-t’en-guerre de la droite républicaine et du Tea Party n’ont aucune idée de ce qu’une nouvelle guerre produirait. Harper se retrouve le bec à l’eau, avec son ami Netanyahu et les ultra faucons en Israël. Dans les cercles dits diplomatiques, le Canada est devenu une joke. Merci Tintin.

Le Plan B

Les États-Unis, qui sont, contrairement au Canada, un « joueur sérieux » dans le « grand jeu » sont hésitants. Les guerres au Moyen-Orient sont un « produit dérivé », un embranchement d’une guerre virtuelle qui se trame contre les « émergents ». Si elle est virtuelle, c’est parce qu’elle est impossible. Comment attaquer la Chine ? Et détruire la Russie encore bardée des armes nucléaires ? Pour les « policy-makers » sérieux, il faut adopter une stratégie à long terme, « grignoter », affaiblir les adversaires avant de les confronter de plein fouet. Un des chemins de cette « guerre de position » du point de vue américain est de sécuriser le Moyen-Orient et l’Asie centrale, grand carrefour stratégiques des ressources. Faute de, il faut empêcher cette région d’atteindre une certaine stabilité qui bénéficierait surtout, dans les conditions actuelles, aux « émergents ». Alors voilà le Plan B tel que mis en œuvre maintenant. Démantibuler, disloquer, réduire à presque néant l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan, le Pakistan, le Liban, les encercler d’un anneau de fer et de drones avec l’appui des « gendarmes régionaux » (Israël, Arabie saoudite, Turquie). Pour le moment, ce Plan B se heurte à de sérieux obstacles. Les émergents se défendent du mieux qu’ils le peuvent. Et « détail » insoupçonnable par les impérialistes, les peuples résistent. D’où l’hésitation de Washington. Mais soyez certains qu’ils vont continuer dans ce Plan B, avec les immenses conséquences négatives que cela implique.

La question des symboles

En s’alignant sur les stratégies des ultra-faucons, Harper a l’air d’un imbécile aux yeux des experts et compétents. Cela ne le dérange pas trop. Il lui est important de se démarquer symboliquement des années où le Canada était cet « honnête courtier » entre l’impérialisme et les dissidents, où il était le meilleur ami des États-Unis sans le dire, où il était identifié aux Casques bleus et à l’aide internationale (cette réputation était surfaite, mais elle fonctionnait). Certes tout cela était en grande partie de la politique fiction. Mais spécialement dans cette ère de polique-spectacle, les symboles, ça compte. En fin de compte, Harper veut afficher haut et clair que le Canada fait partie du « carré rapproché », du dispositif « central » de l’impérialisme. Les dominants canadiens, dont l’intégration au périmètre nord-américain a été complétée lors de la signature de l’ALENA, en sont réconfortés. Pour les autres couches sociales, on peut ressortir le discours de la guerre froide assorti d’intégrisme chrétien et de populisme aux connotations racistes, et même espérer, si la chance est du bon côté, gagner les prochaines élections avec 25-30 % de l’électorat. Pour le reste, Tintin va continuer de jouer sa game.

On est sur le Titanic et ceux et celles qui sont sur le pont en avant voient déjà l’iceberg …

Sur le même thème : Blogues

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...