Édition du 23 novembre 2021

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Une lettre d’amour de Santiago

Le 11 septembre 1973, la droite chilienne avec l’appui actif des États-Unis noyait dans le sang l’expérience du socialisme démocratique animée par Salvador Allende et ses camarades. Quelques heures avant de mourir alors que son palais présidentiel était bombardé de toutes parts, Allende avait lancé à la radio nationale un message d’espoir : « Bientôt, dans toutes les régions du Chili, s’ouvriront à nouveau les larges avenues qu’emprunteront l’homme et la femme libres pour bâtir une société meilleure ». Il fallait continuer, en d’autres mots. Et c’est ce que les Chiliens et les Chiliennes ont fait malgré la terreur, l’emprisonnement, la torture, l’exil, les exécutions extra-judiciaires. Et malgré, il faut le dire, l’appui à la dictature venant des États-Unis et de son fidèle allié-subalterne, le Canada.

Mais rapidement, la dictature a dû confronter les grèves, les occupations, les manifestations. Des milliers de personnes ont été réprimées. Au tournant des années 1980, le dictateur Pinochet a été humilié lorsque la population a répondu avec un solide « NON » à sa tentative de s’accrocher au pouvoir. Par la suite, une démocratisation partielle a ramené l’opposition social-démocrate au pouvoir, sans cependant que le nœud de la dictature soit réellement soldé.

Dans les années 2000, le mouvement populaire a repris avec au centre les immenses et courageuses mobilisations des « pingouins » (étudiant-es de la fin du secondaire) et des universitaires, devant un système ignoblement injuste. Les Mapuches (autochtones du sud du pays) se sont levés en masse pour bloquer la spoliation de leurs territoires. Plus tard, des millions de retraités sont sortis dans la rue pour protester la grande arnaque de la privatisation d’un système qui pénalise les couches moyennes et populaires. Ce sont aussi les centaines de milliers de femmes qui se sont mobilisées contre les lois iniques soutenues par la droite et l’église catholique pour les empêcher de contrôler leurs vies. Finalement, le 25 octobre 2020, 78% des gens convoqués par un référendum ont voté pour la mise en place d’une assemblée constituante pour réécrire la constitution.

À la manière chilienne, ces mouvements se sont coalisés autour du projet de Apruebo Dignidad (« approuver la dignité »), dont les piliers dont le Frente Amplio (une émanation de la nouvelle gauche qui se réclame de la justice sociale, de l’écologie, du féminisme), du Parti communiste qui a eu l’intelligence de se décrisper et d’amener plusieurs secteurs ouvriers dans ce vent du changement et des organisations écologistes qui ont compris que pour sauver la planète, il fallait changer la scène politique. Contrairement à son Parti socialiste, la petite fille d’Allende, Maya Fernandez, appuie ce nouveau projet qui rappelle, sans le copier, l’expérience de son grand père.

Cette nouvelle coalition gauche a su négocier ses différences1. Elle a mis de l’avant une nouvelle génération de leaders, dont la jeune mairesse de Santiago, Iraci Hassler, et le gouverneur de Valparaiso (principal port du pays), Rodrigo Mundaca). La semaine prochaine pour le premier tour de l’élection présidentielle, Gabriel Boric (35 ans), ancien leader étudiant, est en avance dans les sondages devant le candidat de l’extrême droite. Ses engagements sont à l’effet de changer le système de retraite par capitalisation par un système solidaire étatique, le renforcement de l’éducation publique, la légalisation de l’avortement, l’encadrement des loyers et la construction de 260 000 logements dignes. Ce « réformisme radical » dans le contexte chilien a le vent dans les voiles.

Il est probable qu’il y ait un second tour et alors, la pression sera forte. La droite et l’extrême droite vont tout tenter pour faire dérailler l’élan en jouant sur la peur de certains secteurs de la population en promettant que le Chili va sombrer dans le « communisme » comme Cuba ou le Venezuela. Les forces centristes regroupées dans l’ancien Parti socialiste et la Démocratie chrétienne, bien que fortement déclinantes sur le plan électoral, pourraient jouer un rôle important lors du possible deuxième tour. Bien qu’hostiles à Gabriel, la base populaire de ces partis pourrait basculer du côté du changement

Si le Chili d’aujourd’hui nous envoie encore une lettre d’amour comme celle qui avait été lancée dans les années 1970, les effets seront très importants, notamment en Colombie et au Brésil, où les mobilisations populaires s’accentuent en prévision des élections qui auront lieu en 2022, mais aussi dans le reste du monde. Lors du formidable printemps érable de 2012, des organisations étudiantes chiliennes, les mêmes qui se retrouvent maintenant dans la bataille politique, avait envoyé un touchant message au Québec : « on est ensemble ».

10 ans plus tard, il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas penser qu’une percée démocratique dans ce pays d’Amérique du Sud, donnerait de l’air aux des combats de Québec Solidaire et des autres coalitions politiques qui tentent de secouer la cage partout ailleurs dans un monde étranglé par l’austéritarisme et les échéances climatiques.

Et si après tout, un nouvel élan d’émancipation était possible ? Et si, après tout, on pouvait se mettre ensemble ? Et si après tout, les jeunes, les femmes et les autochtones pouvaient secouer la poussière héritée de l’ancienne gauche et nous remettre à la construction d’un grand et audacieux nouveau récit ?


1- Voir à ce sujet l’excellent reportage de Mathieu Dejean et Fabien Escalona dans Médiapart, 18 novembre 2021.

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