Édition du 14 mai 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le Brésil sous le choc : « la défaite est en nous »

En avril dernier il y a déjà un an, Lula est emprisonné à la suite d’un procès frauduleux. Quelques mois plus tard, le candidat de l’extrême-droite Jair Bolsonaro remporte l’élection présidentielle avec une avance confortable sur le candidat du PT, Fernando Haddad. Dans les élections parlementaires et provinciales (les « États » au Brésil) subséquentes, le PT est dévasté.

Aujourd’hui, on n’est pas encore revenus du choc. Mes amis brésiliens, rencontrés lors d’un bref passage au début du mois, se disent désemparés. Les mouvements populaires, dont le puissant Mouvement des paysans sans terre (MST) et la Centrale unique des travailleurs (CUT), sont devant une impasse stratégique. Le PT, qui avait attiré des millions de Brésiliens, dans une aventure qui a commencé en 1980, est en miettes.
Le moment ascendant

Faisons un bref retour en arrière. En 2002, Lula est élu à la présidente dans un moment charnière. Le PT, secondé par une galaxie de petits partis de gauche, est ascendant. Il mène dans de grandes villes, dont la capitale économique Sao Paulo. Dans plusieurs régions du pays, tant dans le sud industrialisé que dans le Nord pauvre, le PT incarne l’espoir d’une vaste coalition sociale : travailleurs et travailleuses de l’industrie et des services, masses des démunis du Nordeste, et même une grande partie des couches moyennes lassées d’une gouvernance qui a imposé l’austérité selon les préceptes de la Banque mondiale. Beaucoup de monde sont dans le coup.

Le PT est le parti du changement, de la démocratie, de la transparence, de l’organisation populaire. Au sein du parti règne un joyeux désordre parfois compliqué reflétant la diversité des points de vue et la recherche de convergences que les diverses factions arrivent à définir la plupart du temps.

Pour faire simple, le PT coalise trois grands courants sociaux et politiques : le syndicalisme incarné par Lula lui-même et les cadres de la CUT ; le courant de gauche de l’Église, en symbiose avec le MST et d’autres mouvements de base, et les intellectuels venus de l’extrême-gauche des années 1960-701. Des courants radicaux coexistent avec des courants modérés, autour d’un programme de démocratisation assez avancé, d’un programme de gouvernement axé sur la justice sociale et dans la perspective de reconstruire des alliances latino-américaines, pour alléger les liens de dépendance envers les puissances capitalistes.

L’épreuve du pouvoir

Avant l’élection, Lula et son cercle rapproché commencent à « recentrer » le parti pour lui enlever ce qu’on pense être des obstacles à l’arrivée au pouvoir. À travers des tractations plus ou moins obscures, Lula promet aux milieux financiers brésiliens et étrangers qu’il va respecter les « normes » néolibérales que les gouvernements antérieurs ont adoptées : libéralisation financière, gestion stricte des dépenses publiques, maintien d’une fiscalité tout à fait avantageuse pour le 1%, etc.

Une fois élu, le nouveau président accepte de mener une gestion très avantageuse pour les détenteurs de capitaux, obligeant le budget de l’État à dégager des surplus, ce qui veut dire en clair la restriction des dépenses publiques. L’objectif historique de la réforme agraire est également mis de côté, devant la pression des puissants lobbys de l’agrobusiness.

Néanmoins, le gouvernement de Lula est en mesure, grâce à l’augmentation des revenus liés au « boom » des ressources (minières et agricoles), de dégager des sommes importantes pour améliorer les programmes d’assistance sociale, ce qui permet à des millions de pauvres, surtout dans le Nordeste, de sortir de la misère. D’autres mesures sont également présentées incluant l’augmentation du salaire minimum et des programmes d’action positive pour les jeunes des quartiers défavorisés désireux de poursuivre des études universitaires.

Plus significatives sont également l’arrêt des privatisations des grandes entreprises publiques et la suspension des mesures de répression contre les mouvements sociaux, notamment le MST. Parallèlement, Lula devient la figure dominante de la « vague rose » issue de l’élection de plusieurs gouvernements de centre-gauche dans l’hémisphère, ce qui permet au Brésil de tenir tête aux États-Unis dans les négociations visant à établir leur domination mondiale via l’OMC.

Ce « recentrage » du PT ne se fait pas sans heurt. Les courants plus radicaux luttent pour imposer d’autres politiques et surtout, pour maintenir la démocratie interne du parti, contre les manouvres de Lula et de son cercle rapproché pour centraliser le processus décisionnel. Des personnalités proches des chrétiens de gauche comme Chico Whitaker et Frei Betto lèvent le ton pour dénoncer ce glissement, mais peu de monde écoute.
De lieu de débats et de positionnements politiques, le PT devient peu à peu un parti de gouvernement, animé par un groupe restreint de professionnels, parfois issus des syndicats et des groupes de gauche, mais de plus en plus sous l’influence de « cadres et compétents » embauchés pour leurs capacités de naviguer dans le jeu politique et médiatique.

Cette évolution du PT se produit dans un contexte où l’univers politique brésilien reste profondément gangrené par des pratiques de corruption répandues à travers un réseau dense de pseudo partis menés par des caciques locaux sans foi ni loi, souvent liés aux milieux d’affaires, ou, pire encore, au crime organisé. Dans les faits, le congrès (parlement) est dominé par ces mercenaires de la politique (le PT étant le plus important parti, mais encore fortement minoritaire), ce qui oblige Lula de négocier constamment avec ces milieux réactionnaires, ce qui veut dire, en fin de compte, accepter les conditions et parfois même, les acheter.

La transition malheureuse

La personnalité immense de Lula parvient la plupart du temps à surmonter les affrontements. Il reste aux yeux de la majorité des Brésiliens l’homme du peuple qui va améliorer la vie des gens, sans nécessairement déstabiliser un ordre établi désagréable, mais solidement installé. Lors de son deuxième mandat (2006-2010), la gestion de compromis continue. La bourgeoisie trouve son compte, avec l’augmentation des exportations, les niveaux de taxation très bas et la possibilité de manipuler les capitaux sans pratiquement aucune restriction.

Pour les plus pauvres, on sent encore l’impact des programmes comme la Bolsa familia, ce qui leur permet de manger et de mettre leurs enfants à l’école, ce qui n’est pas rien dans un pays de misère ancestrale comme le Brésil. Les mécontents sont cependant les couches populaires et moyennes. Ils constatent que le clivage de classe reste plus ou moins intact, tout en étant sceptiques face à l’incapacité du nouveau pouvoir de procéder à une restructuration plus en profondeur. Parmi les dissidents prennent place les personnalités liées au mouvement autochtone et écologiste, dont la populaire Marina Silva.

À la fin de son deuxième mandat, Lula laisse la place à Dilma Rousseff, une ancienne combattante de la guérilla devenue technocrate et politicienne professionnelle. Cadre et compétente, Dilma continue sur la lancée de Lula, mais elle est rapidement déstabilisée par plusieurs obstacles internes et externes. D’abord, les prix des matières premières, au départ gonflée par l’envolée de la Chine, évoluent à la baisse, réduisant de manière substantielle la marge de manouvre financière. Ensuite, quelques grands projets pharaoniques, pensés à l’époque où Lula trônait dans le monde, se révèlent des catastrophes économiques et sociales, dont la Coupe du monde et les Jeux olympiques, financés à grands frais par l’État, au moment même où des services essentiels, dont les transports publics, sont soumis à des coupes budgétaires.

Enfin, le parti se dissipe dans des « affaires » scabreuses, en partie pour gérer l’espace politique toxique, en partie pour financer un appareil pléthorique de « cadres et compétents » qui se sont peu à peu substitués au PT des militants1. De vastes détournements de fonds sont mis en place, notamment à travers l’entreprise publique géante Pétrobras, pour financer toutes sortes de projets plus ou moins licites.

La chute

Élue de justesse pour un deuxième mandat en 2014, Dilma sent venir la contre-offensive, mais il est déjà trop tard. Ses alliés au Parlement, notamment ceux du PMDB, un pseudo parti mené par une voyoucratie sans gêne, imposent sa démission. Les tentatives de Dilma de calmer le jeu auprès de la bourgeoisie brésilienne, notamment en nommant un banquier ultra néolibéral au poste de ministre des finances, ne réussissent pas à convaincre l’élite brésilienne qui n’a pas accepté de gaité de cœur l’arrivée au pouvoir du PT, au-delà de la politique de compromis promue par Lula. Les mouvements populaires, y compris les fidèles du PT à la direction de la CUT, ne peuvent faire autrement que de confronter le gouvernement sur ces politiques d’austérité.

Entre-temps, une vaste opération judiciaire frauduleuse conduit à la mise en accusation, puis à la condamnation de Lula, ce qui l’empêche de redevenir candidat pour l’élection de 2018 (qu’il aurait remporté selon tous les sondages). La droite traditionnelle sent son heure revenir, avec l’appui des secteurs évangéliques (qui avaient appuyé au Lula au moment de son ascendance) qui capitalisent sur la colère dans les favelas, exacerbée par de puissants médias-poubelles. Finalement, par le hasard des choses, un politicien farfelu de l’extrême-droite, Jair Bolsonaro, se faufile dans l’élection.

Tous ces évènements en cascades, en apparence indépendants des uns des autres, sont en fait liés à une glissade vers le bas qui a entrainé la brutale chute du PT. Aujourd’hui encore, des militants de la première heure, et aussi les secteurs combatifs des mouvements populaires, s’interrogent : que s’est-il passé ?

Des causes complexes

Il serait abusif de mettre sur le dos de Lula ou de Dilma l’ensemble des problèmes qui se sont accumulés pendant les 16 ans de gouvernance PT. Le projet du PT, même édulcoré, confrontait le dispositif du pouvoir, la bourgeoisie brésilienne et les hauteurs dominantes du capitalisme mondial. Le projet pétiste ne faisait pas partie de ce qui est admissible à l’ombre du capitalisme globalisé. Lula le savait et en même temps il pensait, en bon syndicaliste qu’il est, qu’on pouvait « négocier », trouver des « accommodements », d’où son refus de s’engager le pays dans des réformes systémiques en profondeur. Rétroactivement, cela peut apparaître naïf.

Avec un peu de recul, on se rend compte cependant que la situation n’était pas en faveur du camp populaire. En fin de compte, la restructuration des mouvements populaires à travers la lutte contre la dictature militaire et le projet néolibéral n’a pas abouti à changer ce rapport de forces en profondeur. Il est certain par ailleurs que des opportunités existaient pour aller un peu plus loin, par exemple, en imposant des restrictions aux opérations financières spéculatives de la bourgeoisie, en réformant le système de taxation, en réorientant l’économie hors de l’extractivisme et des méga projets. On ne l’a pas fait, et au lieu d’apaiser l’opposition du 1 %, ces politiques, à la longue, ont fragmenté les appuis populaires.

Cette évolution s’est produite en parallèle avec une lente mais irrésistible érosion d’un parti construit au départ par une mobilisation populaire. L’abandon progressif d’une éthique militante qui contrastait avec la sinistre corruption régnant dans l’espace politique brésilien s’est produit pas à pas, en bonne partie par la domination des « cadres et compétents » agissant comme un « parti dans le parti ». Ceux-ci n’étaient pas nécessairement motivés pour s’en mettre plein les poches, mais ils se sont éloignés peu à peu de la base1. Ils ont misé sur leurs capacités de manipuler l’espace politique et médiatique par de constants « deals » imposés dans des conditions opaques. De bien des manières, le peuple a cessé de voir dans le PT une force de transformation.

Selon mes copains brésiliens, l’épopée du PT est aujourd’hui terminée. Elle ne reviendra plus, même si le PT, et peut-être Lula, pourraient faire un come-back, d’autant plus que la gouvernance de Bolsonaro devient à chaque jour problématique, y compris aux yeux de la bourgeoisie brésilienne. Une fraction de celle-ci craint en effet une sorte de débordement de l’extrême-droite qui menacerait la stabilité du pays tout en augmentant sensiblement les tensions sociales. Un tournant de type fasciste couterait très cher au pays, d’une part parce qu’il y aura une forte résistance de la part d’un mouvement populaire certes affaibli, mais pas détruit. D’autre part parce que les couches moyennes et les pauvres de favelas qui ont répondu à l’appel des évangéliques vont se dire, « on n’a pas voté pour cela ».

Dans un tel cas, une sorte de PT relooké pourrait sortir des soins palliatifs où il est présentement confiné, probablement pour faire partie d’une coalition de centre-droit sans l’ultra-droite qui n’est pas en mesure de gouverner. Et alors, on serait loin, très loin, du grand projet pensé à l’origine.

Une lente reconstruction

Le dilemme pour les mouvements populaires est dramatique. La résistance contre la dérive d’extrême-droite s’avère incontournable, d’où l’idée d’un front populaire antifasciste. Mais sur ce constat consensuel s’opposent deux visions. Une première approche veut coaliser cette résistance en tenant le PT à distance, quitte à accepter sa présence, mais en maintenant l’autonomie du mouvement et de manière un peu implicite, une distance critique envers le Parti des travailleurs. C’est la perspective de secteurs de gauche (dont le PSOL) et de mouvements radicalisés tels le Mouvement des travailleurs sans toit (MTST), qui regroupe des militants urbains menant des batailles épiques sur le logement et les services publics. Cette perspective de gauche aujourd’hui est faible, compte tenu du découragement de plusieurs secteurs populaires et de la lente désintégration du tissu militant tout au long des années PT.

À l’encontre, la CUT et le MST préconisent une alliance avec le PT. Ils estiment que la seule solution pour éviter le pire est de miser sur la libération de Lula, ce qui placerait le PT dans une position favorable pour les prochaines élections. Le problème avec cette option est qu’elle est peu réaliste, à moins d’une immense mobilisation qui forcerait le pouvoir et les élites à céder. Or depuis un an, cette mobilisation populaire n’a visiblement pas levé.

Que l’on soit d’un côté ou de l’autre, tous plus ou moins s’entendent qu’il faudra beaucoup de temps, d’efforts et même de chances, pour remonter la pente. « Le problème est dans nous, affirme Chico Whitaker. Il faudra reconstruire le projet, nos organisations, notre culture politique, en bref, tout. Cela prendra une génération ».

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