Édition du 15 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

À Tijuana, les migrants.es tentent leur chance face à la crise que l’administration Trump a créée à la frontière

Des milliers de ressortissants.es d’Amérique centrale sont bloqués.es dans une des villes les plus dangereuses du Mexique.

Juan se tient à côté de sa femme et de ses trois jeunes enfants. Il contemple un bout de papier sur lequel est inscrit un numéro à quatre chiffres. Il murmure : « Ce n’est pas pour aujourd’hui ». Il reprend sa valise, s’éloigne de la file qui s’est formée contre le mur, à l’ombre d’une bretelle d’autoroute à Tijuana. En lettres géantes, on peut lire, juste sur la frontière, « MEXICO ». « Il y avait encore six personnes avant nous » ajoute Juan. Ce matin-là, environ 50 d’entre elles ont eu le numéro chanceux.

Fernanda Echavarri, Mother Jones, édition de mai-juin 2019
Traduction : Alexandra Cyr

Juan et sa famille sont salvadoriens Ils sont arrivés dans cette ville il y a sept semaines. Ils dorment dans des refuges et attendent comme une multitude d’autres que leur numéro soit tiré. Si tout fonctionne comme promis et que les prochains 50 numéros sortent dans l’ordre, ils devraient pouvoir se présenter demain au port d’entrée de San Ysidro et demander l’asile aux États-Unis. Juan soupire : « Espérons » !

Alors qu’il me parlait, son fils de six ans est arrivé et s’est présenté. Il portait une tuque avec des oreilles de koala et traînait une couverture ; il m’explique qu’il fait froid où ils se trouvent. Juan doit avoir, selon moi, le milieu de la trentaine. Il était livreur de pain dans son pays. Il m’a raconté qu’il avait quitté le Salvador à cause des gangs qui sont devenus si violents qu’il ne pouvait plus laisser les enfants jouer dehors et qu’il avait peur d’être tué. Il savait que la procédure de demande d’asile ne serait ni rapide ni facile, mais qu’il ne s’attendait pas à être bloqué dans des files d’attente à la frontière avec plus de 2,000 personnes avant lui.

En février dernier, le Président Trump a déclaré l’état d’urgence nationale pour pouvoir financer sa promesse de mur à la frontière. Il a invoqué, en parlant de « sécurité à la frontière, une crise humanitaire qui menace les intérêts sécuritaires de la nation ». Dans les semaines qui ont suivi, je suis allée à Tijuana et il était clair que la véritable urgence était le goulot d’étranglement frontalier que l’administration Trump avait elle-même créé. Des milliers de migrants.es sont maintenant bloqués.es dans une des villes les plus dangereuses du Mexique. Et leur nombre augmente toujours : les policiers.ères les empêchant d’exercer leur droit d’asile.

Le retard de traitement des demandes d’asile est le résultat de diverses décisions de l’administration Trump pour réduire le nombre des demandeurs d’asile qui entrent dans le pays. La Maison blanche a effectivement limité le nombre de demandeurs d’asile à la frontière au jour le jour. En conséquence, à Tijuana, les gens doivent attendre pendant des mois la possibilité de faire leur demande. Ceci inclut les quelques 5,000 migrants.es de la caravane de l’automne dernier. En janvier 2019, l’administration a mis en vigueur sa soi-disant « Politique de retenue au Mexique ». Elle oblige tous les ressortissants.es d’Amérique centrale, qui antérieurement auraient pu attendre leur comparution devant le tribunal du droit d’asile américain sur le sol américain, à retourner au Mexique. Compte tenu de l’ampleur des arriérés de traitement, c’est un processus qui peut prendre des années.

Lors d’un rallye au Michigan la semaine dernière, D. Trump a tourné les demandeurs d’asile en ridicule en disant qu’à leur arrivée à la frontière des avocats.es de l’immigration les pilotent en leur disant que dire : « J’ai très peur d’être tué. J’ai peur pour ma vie. Et j’ai regardé ce gars. Il avait l’air de sortir d’un ring de boxe ; il ressemblait à un champion du monde poids lourd. Et il a peur pour sa vie ? Grossier mensonge mes amis.es ». Vendredi dernier, il a publié un Tweet disant qu’il fermerait une partie de la frontière, peut-être même la totalité, si le Mexique « n’arrête pas immédiatement toute l’immigration illégale ».

C’est ce système des listes d’attente qui a alimenté le chaos qui existe dans plusieurs villes mexicaines, près de la frontière. C’est le seul moyen de présenter sa demande d’asile aux ports d’entrée officiels. On traite ces listes selon le code : « premier arrivé, premier servi ». Les immigrants.es qui arrivent à Tijuana se rendent sous un chapiteau, près du lieu de passage de la frontière. Il leur faut présenter leur carte d’identité aux personnes assises derrières des tables pliantes et on ajoute leur nom à la liste. On leur remet un numéro en leur mentionnant quand, approximativement, il leur faudra surveiller si on les a appelés.es ou non. Certains.es ont attendu la majeure partie de l’année et on ne sait pas exactement qui est responsable de cette liste. Les États-Unis déclarent qu’ils n’établissent pas de liste, ni ne font d’appel par numéros, mais ils peuvent dire combien de personnes ils admettront quotidiennement à partir de cette liste. Nicole Ramos, dirigeante adjointe de l’organisme Al Otro Lado qui offre de l’aide juridique aux migrants.es, croit que les fonctionnaires américains.es ont demandé aux services mexicains de l’immigration de constituer cette liste : « essentiellement, ils ont rétrocédé le processus (américain) de demande d’asile à un gouvernement étranger qui a ses propres histoires de violation des droits humains ».

Elle ajoute que son organisme a fait de ce système, sa cible. Des membres de leur personnel se sont rendus.es compte, qu’après avoir conseillé des migrants.es, ils et elles étaient poursuivis.es, leurs voitures tombaient tout à coup en panne et que des éléments reliés à leur travail étaient volés. Il y a eu des menaces par téléphone, dont des menaces de mort. En février dernier, le groupe a écrit à la Commission interaméricaine des droits humains pour exiger que le gouvernement mexicain prenne des dispositions pour assurer sa sécurité. Mme Ramos ajoute que le groupe a constamment été harcelé par les fonctionnaires de l’immigration américaine à la frontière : « Ces attaques contre nous qui sommes avocats.es, défenseurs et défenderesses des droits humains, sont le fait de cette administration. C’est une façon de nous intimider C’est une façon de rendre notre travail insoutenable ».

En janvier 2019, deux des responsables du groupe venant des États-Unis, se sont vus.es refuser l’entrée au Mexique. Les fonctionnaires mexicains de l’immigration les ont avisés.es qu’un gouvernement étranger avait placé une « alerte à l’immigration » sur elles et eux et que leurs passeports étaient ciblés. Mme Ramos et ses collègues se demandent si l’administration Trump ne constitue pas des listes pour surveiller les avocats.es et les miliants.es. Au début de mars dernier, une station affiliée à NBC à San Diego a rendu publics des documents résultant d’une fuite, où on pouvait voir que le département de la sécurité intérieure (Homeland Security) et le FBI avaient accès aux dossiers de militants.es, d’avocats.es et de journalistes. Ces personnes étaient pour la plupart citoyennes des États-Unis et avaient travaillé autour de la situation des migrants.es de la caravane venant d’Amérique centrale qui est arrivée à Tijuana l’automne dernier. Cette base de données secrète comportait des renseignements au sujet de Mme Ramos : la marque et le modèle de son véhicule, son adresse courriel personnelle, le nom de sa mère et son dossier de voyages. On n’y trouvait toutefois pas d’alerte sur son passeport.

Pour les demandeurs d’asile, les risques sont encore plus élevés. Au cours des sept premières semaines de 2019, on a rapporté 300 meurtres à Tijuana. Les migrants.es, particulièrement ceux et celles qui voyagent seuls.es, sont la cible des groupes criminels. On cherche à leur soutirer l’argent destiné à assurer leurs besoins au cours de leur voyage vers le nord. En décembre 2018, trois adolescents originaires d’Amérique centrale ont été leurrés et torturés par une femme qui travaillait pour des criminels. Un des agresseurs s’est rendu compte que les jeunes n’avaient pas d’argent ; deux ados ont été tués, le troisième a réussi à s’enfuir et il est maintenant sous protection.

Quand j’ai visité le refuge pour les jeunes du YMCA, j’y ai trouvé 26 jeunes, en majorité des garçons de 14 à 17 ans. Les intervenants.es m’ont signalé que cinq autres devaient arriver en après-midi. Une adolescente de 17 ans, cheveux longs frisés, m’a raconté qu’elle avait parcouru 1,300 milles depuis le Michoacán, une des régions mexicaines les plus violentes et criminelles. Elle a passé presque un mois dans la rue jusqu’à ce qu’elle demande de l’aide via le message du groupe WhatsApp que beaucoup de migrants.es utilisent à Tijuana. Un nombre incroyable d’hommes se sont mis à lui envoyer des messages. Elle a eu peur : « C’était des messages privés où ils m’offraient de l’argent, me disaient de ne pas partir qu’ils allaient venir me chercher ». Elle raconte cela calmement en pleurant et en se tordant les mains. Elle ajoute qu’elle avait à peine assez d’argent pour manger, qu’elle se désespérait quand un groupe de femmes lui a indiqué ce refuge.

Dans le passé, quand des mineurs.es non accompagnés.es se présentaient aux fonctionnaires de l’immigration américains à la frontière, on les installait temporairement dans un centre de rétention puis, ensuite dans un refuge de long terme ou on les reconduisait chez des membres de leur famille déjà au pays. La direction du refuge du YMCA m’explique que cela a changé en novembre dernier. Un garçon de 17 ans, installé au refuge, m’a raconté que lorsqu’il s’est approché de la frontière il y a un mois, un fonctionnaire lui a demandé s’il pouvait l’aider et l’a renvoyé aux autorités mexicaines. C’est probablement une violation des lois internationales qui garantissent aux personnes persécutées le droit de faire une demande d’asile. Ce qu’a vécu cet adolescent est semblable à ce qui est arrivé à beaucoup d’autres, comme l’ont démontré des rapports bien documentés : des fonctionnaires américains.es renvoient les gens sans qu’ils aient pu formuler leur demande d’asile. L’administration Trump a rejeté ces rapports. Uriel González, le directeur du refuge m’a déclaré : « J’espère qu’on va permettre à ces enfants de se présenter à nouveau au poste frontière. Sinon, ils n’auront plus aucun endroit où aller, à part les rues ».

Malgré l’agressivité des efforts de l’administration Trump pour les décourager, (de demander refuge aux États-Unis), il y a peu de preuves des effets sur les familles d’Amérique centrale, les enfants et les femmes fuyant la violence. D’octobre 2018 à février 2019, selon les statistiques du service de la protection des douanes et des frontières, le nombre « d’arrestations » de familles à la frontière a augmenté de 338 % par rapport à la même période de 2018, En tout, 136,000 familles ont été appréhendées entre octobre et février, soit 31,100 de plus qu’à la même période de l’année précédente ; par contre, le nombre d’appréhensions demeure bien plus faible qu’il n’était à la fin des années 1990 et celles du début de 2000.

Le lendemain de mon retour aux États-Unis, Juan m’a appelé ; c’était finalement au tour de sa famille d’entrer au pays. Il venait tout juste de se diriger vers le port d’entrée, anxieux, mais ils ont finalement été pris en charge par les autorités américaines. Même s’ils doivent être temporairement détenus, ils ne pouvaient plus demeurer à Tijuana.

Quatre jours plus tard, il m’a rappelée. Il avait l’air effondré et était de retour à Tijuana. Après leur arrivée aux États-Unis, la famille a été séparée. Ils ont passé trois jours en détention dans des cellules froides appelées « hieleras » (glacières). Au deuxième jour, un fonctionnaire de l’immigration qui parlait espagnol l’a interrogé pendant 20 minutes et lui a demandé de signer un formulaire où il demandait une audience devant un juge de l’immigration pour déposer sa demande d’asile et celle de sa famille. Le lendemain, il était réuni avec sa famille et forcé de retourner à Tijuana.

On leur a alloué une date en avril 2019 où ils pourraient se présenter à nouveau à la frontière pour rencontrer des fonctionnaires qui les feraient traverser lorsque leur cause serait inscrite au rôle du tribunal. En attendant, ils devaient faire le pied de grue à Tijuana. Il se disait vraiment effrayé et il se demandait s’il ne ferait pas sa demande d’asile au Canada ou s’il ne s’installerait pas au Mexique pour commencer une nouvelle vie : « parce que si ce juge ne nous donne pas l’asile, nous serons expulsés au Salvador sur le champ. Ce serait une sentence de mort ».

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