Édition du 18 juin 2019

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Arts culture et société

Au Théâtre du Soleil, on sirote mollement un Kanata dry

Pour la première fois, la troupe du Théâtre du Soleil est confiée par Ariane Mnouchkine à un autre metteur en scène, choisi par elle : Robert Lepage. Il a voulu parler des autochtones de son pays, le Canada. Une histoire compliquée. Voici « Kanata-Episode I - La controverse ».

Tiré du blogue de l’auteur.

Cela avait mal commencé. Il y avait eu toute cette histoire – que le mot de polémique ne résume pas – qui avait fait parler d’elle en juillet au Canada puis avait gagné la France pendant l’été. Des déclarations péremptoires exprimant de vieilles blessures, des lettres ouvertes, des protestations de bonne foi et puis finalement un projet de spectacle annulé par Robert Lepage bientôt remis sur le tapis par Ariane Mnouchkine. On peut suivre les épisodes de cet imbroglio sur le net, par exemple sur le site d’Alain Neddam.

Les peuples du Grand Nord

L’intérêt du projet en soi n’était pas mince : pour la première fois de son histoire vieille de trente spectacles, la troupe du Soleil allait être dirigée pour le spectacle « vaisseau amiral » de la saison, par une autre personne que la maîtresse des lieux, Ariane Mnouchkine et à l’invitation de cette dernière. Le choix était d’autant plus surprenant et intéressant que l’heureux élu, le Canadien Robert Lepage, pratique un art du théâtre avant tout visuel, très éloigné du théâtre de jeu et de troupe qui a toujours fait les beaux soirs du Théâtre du Soleil.

A travers son projet Kanata, Lepage souhaitait traiter des premiers peuples indiens et amérindiens de son pays qui, là comme en Russie et ailleurs, furent les victimes de ceux qui vinrent occuper leurs terres, via une assimilation forcée et une négation de leur culture au demeurant très diversifiée. Enfants arrachés à leur mère et expédiés dans des pensionnats tenus par des curés, langues et coutumes interdites, dérives dans l’alcool et la drogue, le grand nord canadien n’a rien à envier au grand nord russe en la matière. A cela s’ajoute, au Canada, la disparition d’un nombre conséquent de femmes autochtones à la fin du XXe siècle.

Depuis 2012, la commission « vérité et réconciliation » a commencé à panser quelques plaies. Mais le sujet reste hypersensible au Canada. On pouvait s’en rendre compte au dernier Festival TransAmériques (lire ici). « Le Montréal où je vis confortablement est le Montréal d’un territoire dérobé au XVIIe siècle aux nombreux peuples autochtones installés ici depuis toujours et dont nous avons gardé, avec toute l’arrogance dont nous sommes capables, la trop grande part », écrivait Martin Faucheur, directeur du FTA depuis quatre ans. Rien d’étonnant donc à ce qu’on lise dans le programme détaillé mis à la disposition des spectateurs du festival, ces lignes sur la page qui détaille les lieux de représentation : « Nous reconnaissons que nous sommes sur un territoire autochtone millénaire, lieu de rencontres et de diplomatie entre les peuples. Ce territoire, jamais cédé, est celui du traité de la grande paix signée en 1701 entre 40 nations de différentes origines, à la fois d’Amérique et d’Europe. Nous remercions la nation Kanien’keha:ka (Mohawk) de son hospitalité sur ce territoire. »

Question d’invisibilité

Il ne faut donc pas s’étonner, dans ce contexte, que le projet d’un spectacle sur les peuples autochtones sans que ces derniers en soient peu ou prou partie prenante ait suscité une vive réaction collective d’autochtones (universitaires, artistes, écrivains) dans une tribune publiée par le journal Le Devoir : « Notre invisibilité dans l’espace public, sur la scène, ne nous aide pas. Et cette invisibilité, madame Mnouchkine et monsieur Lepage ne semblent pas en tenir compte, car aucun membre de nos nations ne ferait partie de la pièce. »

Propos irrecevable pour Ariane Mnouchkine, une artiste dont la troupe est on ne peut plus cosmopolite et dont le dernier spectacle s’est fait en lien avec une troupe de théâtre de l’Inde du Sud auprès de laquelle celle du Soleil a longuement travaillé. S’il avait existé une tradition de théâtre amérindien, les choses se seraient peut-être présentées autrement. Lepage, Mnouchkine et la troupe du Soleil sont allés en Alberta dans les rocheuses « rencontrer les Grands Chefs », ils ont séjourné dans les territoires des tribus et dans un centre urbain comme Vancouver. Tout cela devrait donner naissance à un futur spectacle. Pour l’heure, Kanata-Episode I-La controverse revient sur cette histoire mouvementée via une fiction.

Le soir de la première, un peu avant Noël, Ariane Mnouchkine a fait rembourser les spectateurs payants : le spectacle n’était pas prêt. Mieux valait donc attendre, laisser passer les fêtes. Alors que Paris bruissait de la sortie, ce jour-là, du livre de Houellebecq, je suis allé à la Cartoucherie. Comme à son habitude, Ariane Mnouchkine était à la porte du Soleil pour déchirer les billets. La polémique semblait loin, le hall toujours aussi chaleureux malgré l’absence ce soir-là du fameux et rituel jus de gingembre. La salle était pleine, le spectacle n’a pas connu de dysfonctionnements notoires pendant la représentation, les rouages étaient bien huilés, ça tournait, ça tournait. Mais souvent à vide.

Les habits ne font pas le moine

Kanata-Episode I-La controverse me fait penser à ce slogan publicitaire qui vantait l’excellence du Canada dry : « C’est doré comme de l’alcool, son nom sonne comme un nom d’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool. » Non, Kanata-Episode I-La controverse, ce n’est pas de l’alcool maison. Cela manque de tonus, d’élan, de finesse. C’est du Kanata dry. Lepage a beau enfiler les habits des spectacles de Mnouchkine – ses changements de décors éclairs par toute la troupe, son art des saynètes –, cela ne fonctionne pas bien. Les changements de décors, multiples, finissent par peser. La troupe est nombreuse mais on ne s’en aperçoit vraiment qu’au salut. Lepage ne sait pas mettre en mouvement un nombre important d’acteurs, sauf pour une leçon de gymnastique chinoise, ce qui est presque un gag. Le metteur en scène canadien est plus à l’aise dans les scènes à deux ou trois mais là c’est la faiblesse de l’écriture qui nous plombe, d’autant que les personnages sont le plus souvent réduits à un ou deux signes récurrents. On se croirait dans un mauvais téléfilm.

La fable ? Elle s’étire en longueur, peine à articuler ses ramifications et à s’enfoncer dans les méandres de la controverse annoncée par le titre. Un peu tarabiscotés sont les points de départ : d’un côté, Leyla, directrice de musée d’origine autochtone élevée par un couple d’Iraniens immigrés (comme l’est l’actrice qui interprète le rôle) qui a perdu la trace de sa fille Tanya ; et de l’autre, un couple palot de Français chargés de nous conduire vers le lieu de la controverse. Elle, Miranda, fille à papa, vivant aux frais du lointain paternel, cherche sa voie dans la peinture en venant à Vancouver où son compagnon, comédien débutant, espère faire carrière. Ils trouvent un logement au-dessus d’une poissonnerie dans le quartier chinois proche d’une rue à drogués et dealers. C’est là que Miranda tombe sur Tanya, une junkie amérindienne dont elle comprendra qu’elle fait la pute pour avoir sa dose. Miranda la prend en amitié. La junkie qui n’a plus de rapports avec sa mère (Leyla) que téléphoniques sera tuée par un porc qui élève des porcs et plus généralement tue les putes amérindiennes quasiment par plaisir ; c’est la quarante-neuvième. La police le met sous les verrous.

Miranda décide de peindre les portraits des quarante-neuf. C’est là qu’intervient enfin la controverse en écho à celle déclenchée par le projet initial de Lepage et Mnouchkine. Les autochtones ne comprennent pas comment Miranda, une étrangère, a pu peindre les visages des ces femmes assassinées sans avoir demandé leur avis aux familles. Miranda dit avoir voulu bien faire, croyant servir la cause des autochtones et que d’ailleurs l’argent de la vente des tableaux lors de l’exposition reviendrait aux familles. Mais l’exposition aura-t-elle lieu ? Un autre personnage dira : faut-il être juif pour parler des juifs, noir pour parler des noirs ? Pas si simple, répondent, par exemple, les écrits d’une jeune poète innue de Pessamit (née en 1991 à Baie-Comeau), slameuse et comédienne, Natasha Kanapé Fontaine. Dans son dernier recueil Bleuets et Abricots, on lit des choses comme : « Montréal / lève la tête / souviens-toi de ton nom / Hochelaga ». Dans une fin onirique sans mots, Lepage renoue avec ce qu’il sait faire : de la belle image. Un peu court pour une lourde controverse. Suite et fin au deuxième épisode de Kanata ?

Cartoucherie de Vincennes, Théâtre du Soleil, jusqu’au 17 février, dans le cadre du Festival d’Automne.

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