Édition du 13 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

Contextualisation de la Crise d’Octobre 1970 (Texte 1)

Le « duplessisme » (de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959)

Pour saisir la signification de la Révolution tranquille, la poussée du mouvement indépendantiste durant les années soixante et la radicalisation de la composante « extrémiste », « terroriste » ou « révolutionnaire » du Front de libération du Québec, il faut revenir brièvement sur les grandes transformations de la structure sociale et économique qui s’amorcent au Québec après 1945. La Révolution tranquille, comme nous le verrons dans un prochain texte, ne marque en aucune manière une transformation substantielle de la structure économique et sociale du Québec. Les grandes transformations économiques et sociales se sont produites pour l’essentiel entre 1945 et 1960 sous l’effet en particulier de la nouvelle phase d’industrialisation mise en place avec le boom extraordinaire des investissements directs américains. Malgré le caractère ouvertement réactionnaire du régime duplessiste, son idéologie franchement ou outrageusement conservatrice et traditionaliste, le Québec est alors progressivement intégré aux nouvelles structures économiques nord-américaines à travers l’expansion des grandes entreprises monopolistes US et anglo-canadiennes.


Le Québec économique de 1945 à 1960

De 1945 à 1960, le Québec est pleinement intégré à l’économie capitaliste nord-américaine dont il constitue une zone clef d’extraction de ressources naturelles. Cette intégration se traduit pour l’essentiel par une accélération marquée de l’industrialisation et de l’urbanisation : entre 1945 et 1960, la grande majorité des Québécois sont des travailleurs salariés et vivent en milieu urbain (de 67% en 1950 à 75% en 1961). Nous assistons donc à une disparition progressive de l’agriculture et une croissance de l’industrie des services privés (banques, commerces, marketing) 56% en 1960. Cette intégration se traduit aussi par le développement du mouvement syndical qui sera, entre 1945 et 1960, la principale force d’opposition au duplessisme[1]. Cette intégration au capitalisme nord-américain se traduit enfin par une accentuation extraordinaire de l’emprise étrangère sur l’économie québécoise. L’essentiel de l’industrialisation étant alors assurée ou dirigée par des grandes entreprises US alors en quête de ressources naturelles à bon marché et de cheap labour pour leurs industries manufacturières.

Malgré l’expansion économique enclenchée entre 1945 et 1960, la structure industrielle du Québec reste en grande partie « sous-développée » : faiblesse extrême du secteur de l’industrie lourde (sidérurgie, chimie, et pétrochimie), sur développement des secteurs des biens de consommation non durables (vêtement, alimentation et boisson, cuir, etc.), prédominance des industries liées à l’extraction des ressources naturelles (cuivre, amiante, fer, hydro-électricité, pâtes et papier). Il s’ensuit un renforcement marqué des inégalités régionales de développement : Montréal devient le centre de l’industrie manufacturière, du commerce et du secteur des affaires. Les régions sont le lieu soit d’extraction des ressources naturelles, soit de mise en valeur des industries de biens de consommation non durables. Enfin, il en résulte une profonde modification de l’organisation des relations de concurrence entre les entreprises. Cette période (1945 à 1960) marque un moment privilégié de concentration et de centralisation du capital. Désormais, dans la province de Québec, l’essentiel de la croissance et de l’accumulation du capital est assuré par une minorité de grandes entreprises monopolistes, le plus souvent des multinationales américaines.

C’est donc dire que la période 1945 à 1960 marque une forte accélération de la marginalisation des PME canadiennes-françaises en particulier qui soit disparaissent (par rachat et absorption) soit sont intégrées aux grandes entreprises par des liens directs ou indirects de sous-traitance. L’intégration de l’économie du Québec à ce vaste ensemble continental nord-américain se réalise, pour l’essentiel, sans une modification substantielle des structures et des institutions sociales et politiques. Nous ne sommes pas encore dans l’ère des « Maîtres chez nous » et des slogans dont l’objectif est la « Libération économique et politique nationale ». Duplessis, invite plutôt la population à réfléchir l’avenir politique du Québec dans le cadre des structures politiques en place et refuse de s’engager dans une remise en question frontale de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique (l’AANB de 1867). Son slogan se résume à ce qui suit : « Rendez-nous notre butin ». Pour ce qui est de sa vision de la place du Québec au sein du Canada elle se décline en deux mots : « Autonomie provinciale ».

Duplessis : Autonomie provinciale et répression du mouvement syndical combatif

Sous prétexte de préserver l’autonomie provinciale en matière d’éducation et de santé, Duplessis refusera de moderniser avec l’aide financière du fédéral les structures de l’éducation supérieure et de la santé. En 1960, le Québec n’a pas de ministère de l’Éducation, le réseau scolaire est administré et géré par le clergé et les élites locales traditionnelles, il y a également une fermeture très stricte du réseau supérieur d’éducation. Les collèges et les universités francophones continuent à être réservés aux élites en place et à produire un savoir « traditionnel » (droit, médecine et théologie). Dans le domaine de la santé, les hôpitaux sont la chasse gardée des communautés religieuses et des médecins. Le réseau hospitalier québécois est un réseau privé à but lucratif. Il faudra attendre 1961 pour que soit introduite une première réforme importante l’assurance hospitalisation.

Dans le domaine des relations du travail, c’est le même modèle conservateur et réactionnaire qui prédomine. L’essentiel des institutions des relations du travail est organisé d’après une logique répressive (multiplication des contraintes à la syndicalisation, restriction du droit de grève, intervention de la Police provinciale sur les lignes de piquetage pour faciliter la circulation des scabs, utilisation de gaz lacrymogène… chasse aux « communistes » et aux « bolcheviques » qui s’étend à l’ensemble des organisations syndicales combatives et revendicatives). Duplessis est un fervent opposant à l’approche d’un système de relations de travail qui s’inspire du Wagner Act américain. Dix ans avant nos voisins qui vivent au sud du 45e parallèle, Duplessis fait adopter, en 1937, une loi (la Loi du cadenas) dont il est permis de faire des parallèles avec la loi Taft-Hartley de 1947 (la lutte aux communistes).

Retard dans l’administration publique au Québec

Ce retard marqué dans les systèmes institutionnels de santé et d’éducation et également dans la dynamique du système de relation entre l’État et le mouvement syndical s’accompagne d’un autre retard immense sur le plan de l’organisation de l’appareil gouvernemental administratif. Le « Service civil » québécois par exemple est largement décentralisé, non structuré bureaucratiquement et soumis étroitement au parti au pouvoir (sélection, patronage, critères politiques plutôt qu’universels ou rationnels dans la formation des décisions et de l’application des politiques). Il s’ensuit un retard criant sur le plan des processus de planification, de coordination et de gestion des activités administratives. En résumé, l’appareil administratif de la province de Québec, durant le règne de Maurice Duplessis, est organisé d’après une logique d’intervention minimale de l’État dans la régulation de l’économie et la gestion des conflits sociaux. Les postes sont attribués à des personnes qui ont des accointances avec les dirigeants politiques. Ils ne sont pas accordés aux plus méritants, ils sont plutôt attribués sur la base du favoritisme le plus platement partisan.

Bien que les multiples retards énumérés ici ne soient pas exclusifs au Québec, car ils s’avèrent à l’époque répandus à plusieurs provinces canadiennes, il faut comprendre que ces décalages ont au Québec un caractère exceptionnel en raison de l’archaïsme et du caractère ultraconservateur du régime de Duplessis. Alors que les autres provinces s’intègrent progressivement aux grandes mesures du gouvernement fédéral pour moderniser leur système scolaire, de santé, des relations de travail et leur infrastructure économique, au Québec, il en va autrement. Le haut clergé et certaines communautés religieuses continuent à s’imposer dans le contrôle de certaines institutions importantes aux niveaux social et culturel. Duplessis est un adversaire farouche aux politiques d’inspiration keynésienne et il ne veut en aucun cas pactiser avec les unions industrielles ou les syndicats regroupant des salariéEs des services publics (santé, éducation et municipalité). De plus, il n’entend pas non plus favoriser l’extension du rapport salarial fordiste à l’ensemble des salariéEs du Québec. C’est ce qui explique pourquoi les revenus des travailleuses et des travailleurs francophones du Québec s’avèrent inférieurs à ceux des anglophones du Québec et du reste du Canada. Les déphasages observés entre la situation socio-économique des francophones du Québec par rapport aux autres groupes linguistiques au Canada (à l’exception des autochtones) ne sont pas qu’une simple figure de style ou de rhétorique. Le sort qui échoue à la plus grande minorité linguistique au Canada est peu enviable. La classe ouvrière francophone est bel et bien exploitée (sous-payée), opprimée (le français est souvent une langue interdite au travail) et dominée (dans le sens qu’il s’agit d’une population dont une composante importante est contrôlée et soumise par la force quand certains de ses éléments décident de s’opposer bruyamment ou de se révolter).

Sur quelques contradictions du duplessisme

Le duplessisme a marqué une politique de soutien direct au processus d’insertion du Québec dans le modèle de développement économique qui s’est amorcé au Canada et aux USA après 1945. L’exercice du pouvoir par Maurice Duplessis visait la soumission réelle globale du Travail salarié au Capital au sein du processus du travail. Tout au long de la période où il a été le premier ministre du Québec, Maurice Duplessis a adopté une politique de soutien direct aux investisseurs américains et anglo-canadiens. Cette politique d’ouverture envers les capitaux étrangers s’est accompagnée d’une politique répressive systématique à l’égard du mouvement ouvrier organisé (les organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière). Si Duplessis marque une voie de transition efficace et peu coûteuse à l’implantation des entreprises détenues par le grand capital, en contrepartie son exercice du pouvoir implique rapidement un réseau de contraintes très important à la poursuite de l’intégration du Québec à ce nouveau modèle de développement économique.

Par sa politique de soutien direct et massif en faveur des grandes entreprises monopolistiques, en particulier sa politique de soutien à courte vue du développement des ressources naturelles québécoises par ces grandes entreprises, Duplessis a pour effet d’accentuer la marginalisation du capital non monopoliste francophone. De plus, ceci a pour effet de secondariser plus ou moins radicalement les interventions de l’État visant à assurer une programmation / planification / régulation de l’économie québécoise… car ce nouveau modèle de développement économique suppose un minimum d’organisation qui passe par l’adoption d’une politique de recherche et de développement, la formation de la main-d’œuvre et la redistribution de la richesse nationale pour assurer l’intégration des masses au marché des biens de consommation. On comprendra que Duplessis devient alors, à partir de la fin des années 1950, une entrave, un frein ou une contrainte réelle à la poursuite même du procès d’accumulation pour les grandes entreprises.

Il en va de même de sa politique de répression à l’égard du mouvement ouvrier. Si dans un premier temps, cette répression est bienvenue par les monopoles étrangers, car elle implique une classe ouvrière à bas salaires, faiblement revendicatrice, en revanche à partir des années 50, il devient de plus en plus évident que cette politique est source de contraintes importantes, car elle rend impossible une intégration de la classe ouvrière au marché de la consommation et risque, à moyen terme, d’induire une radicalisation du mouvement ouvrier et un raidissement nationaliste chez certainEs francophones qui ne trouvent pas de débouchés, à la hauteur de leurs compétences, dans les entreprises des services. Les emplois que cette main-d’œuvre francophone hérite sont, en règle générale, sous-payés et la langue de travail est souvent l’anglais. Ce qui est susceptible de déboucher là aussi sur une radicalisation d’une frange importante de la population francophone autour de la « Question nationale du Québec ».

Conclusion

Duplessis apparaît donc, à la fin des années 50, comme une formule politique dont le maintien devient source de contradictions. Duplessis est un frein objectif à toute transformation politique et sociale devenue pourtant nécessaire dans le cadre de la « Société du savoir » et de la « Société de consommation » (sociétés qui se mettent en place en Amérique du Nord après la Deuxième Guerre mondiale) pour réaliser une modernisation de l’appareil politico-administratif et une véritable intégration économique et sociale du mouvement ouvrier organisé. Il est un obstacle et ses politiques sont identifiées comme une source de blocage majeure pour celles et ceux qui aspirent à une place au soleil dans le marché du travail où de nouvelles qualifications sont désormais requises pour détenir des postes de travail dans le secteur des services. N’oublions pas qu’à la fin des années cinquante au Québec, plusieurs Québécoises ou Québécois se demandent si elles et ils sont condamnéEs à être des « Porteurs/porteuses d’eau » et des « NéEs pour un petit pain » ou si elles et ils pourront détenir un jour un emploi de qualité, bien rémunéré et où la langue de travail sera leur langue maternelle, à savoir : le français. Quant au type d’État à envisager pour le Québec, le sujet n’enflamme pas encore la classe laborieuse et les larges masses. À cette époque-là, les organisations syndicales s’affichent ouvertement fédéraliste et l’indépendance du Québec intéresse la portion congrue de l’élite intellectuelle nationaliste francophone.

Yvan Perrier

23 Septembre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

Le présent texte provient de mes notes de cours et s’appuie en grande partie sur les documents suivants :

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

Boismenu, Gérard. 1981. Le duplessisme : Politique économique et rapports de force, 1944-1960. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 553 p. http://classiques.uqac.ca/contemporains/boismenu_gerard/duplessisme_pol_econo/duplessisme_pol_econo.html . Consulté le 23 septembre 2020.

David, Hélène. 1975. « L’état des rapports de classes au Québec de 1945 à 1967 ». Sociologie et sociétés, VII, (2). Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, p. 33-66. http://classiques.uqac.ca/contemporains/david_helene/etat_rapports_de_classe/rapports_classe.html . Consulté le 23 septembre 2020.

Denis, Roch. 1979. Luttes de classes et question nationale au Québec : 1948-1968. Montréal\Paris : PSI-EDI, 601 p.

Dickinson, John-A et Brian Young. 2003. Brève histoire socio-économique du Québec. Québec : Septentrion, 455 p.

Linteau, Paul-André, et.al.. 1989. Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930. Montraél : Boréal, 834 p.

Plusieurs auteurs. 1984. Histoire du mouvement ouvrier au Québec : 150 ans de luttes. Montréal : CSN-CEQ, 328 p.

Rouillard, Jacques. 2004. Le syndicalisme québécois : Deux siècles d’histoire. Montréal : Boréal, 335 p.

Rouillard, Jacques. 2015. « Aux sources de la Révolution tranquille : le congrès d’orientation du Parti libéral du Québec du 10 et 11 juin 1938 ». Bulletin d’histoire du Québec, vol. 24 no 1, p. 125-158. https://www.erudit.org/fr/revues/bhp/2015-v24-n1-bhp02095/1033397ar/ . Consulté le 23 septembre 2020.

Roy, Fernande. 1993. Histoire des idéologies au Québec aux XIXe et XXe siècles. Montréal : Boréals express, 127 p.

Saint-Pierre, Céline. 2017. La première Révolution tranquille : Syndicalisme catholique et unions internationales dans le Québec de l’entre-deux-guerres. Montréal : Del Busso éditeur, 235 p.

[1] Nous pensons ici plus particulièrement à un certain nombre de conflits importants qui sont survenus sur la scène du travail et qui ont débouché, par la suite, sur un affrontement avec le gouvernement du Québec : mentionnons à ce sujet, la grève des membres de l’Alliance des professeurs de Montréal, les arrêts de travail des ouvrières et des ouvriers de Louiseville, les grèves d’Asbestos et de Murdochville. Ces conflits de travail ont été sévèrement sanctionnés ou (et) férocement réprimés par le gouvernement de Maurice Duplessis. L’anti-syndicalisme primaire du chef de l’Union nationale a donné lieu à la constitution d’un cartel intersyndical (la Conférence conjointe des syndiqués du Québec) qui multipliera les actions d’opposition et de protestation contre celui qui mettait de l’avant des politiques franchement anti-ouvrières.

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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