Édition du 15 octobre 2019

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Harlan county, U.S.A. de Barbara Kopple

L’histoire d’un conflit syndical sanglant…

Cette œuvre cinématographique réalisée par Barbara Kopple a obtenu, en 1977, un Oscar dans la catégorie « Meilleur film documentaire ». Il faut préciser d’entrée de jeu que ce film traite d’un conflit de travail qui s’est déroulé dans le secteur de l’industrie minière de Brookside, dans le comté de Harlan au Kentucky, au début des années soixante-dix (en 1973 pour être plus précis). Conflit qui s’est échelonné sur une période de plus de 13 mois et qui a été filmé par l’équipe de Barbara Kopple du début à la fin.

Dédicace : Tout au long de la rédaction du présent texte j’ai pensé à ces femmes et à ces hommes qui ont vécu la peur ou (et) qui ont vu leur courage grandir sur une ligne de piquetage. J’ai également eu une belle pensée pour Roger Valois, deuxième vice-président de la CSN de 1984 à 2011, un record de longévité. Il avait, entre autres choses, la responsabilité des « Conflits en cours » à la CSN. Un travail réputé très stressant.

Ce film est un solide documentaire qui montre comment des hommes, des femmes, des enfants, des grands-parents ont développé entre eux cette nécessaire solidarité pour permettre aux salariéEs de l’Eastover Mining de Brookside d’améliorer leurs conditions de travail et de rémunération au début des années soixante-dix. Mentionnons que c’est en raison de conditions d’existence très précaires que les mineurs, dont il est question ici, ont décidé d’adhérer à l’UMWA (United Mine Workers of America). De manière plus précise, ils étaient exposés à des maladies professionnelles non-reconnues, à des accidents de travail souvent mortels, à aucune couverture médicale digne de ce nom et ils vivaient dans des logements insalubres. Le but qu’ils poursuivaient en adhérant à l’UMWA était le suivant : obtenir de leur employeur la signature de la convention collective en vigueur dans leur secteur d’activité économique. L’employeur refuse d’accéder à cette demande. Les syndiqués se mettent en grève. Tout au long du conflit, les patrons de la mine ne lésinent pas sur les moyens à prendre en vue de briser la résistance des mineurs syndiqués. Ils embauchent des briseurs de grève (des « scabs ») ainsi que des fier-à-bras. Ces derniers se présentent armés sur la ligne de piquetage. Un jeune mineur sera, lors du conflit, assassiné. Ce film nous montre la violence subie par des mineurs dans leur lieu de travail et sur la ligne de piquetage. Il nous fait voir comment les grévistes se sont butés aux forces policières et aux « jaunes » durant leur long conflit qui s’est échelonné sur plus d’un an. Il nous expose finalement le combat qu’ils ont mené au sein de l’UMWA contre une direction syndicale corrompue et peu hésitante quant aux moyens (même violents) à utiliser pour réduire au silence les voix dissidentes en son sein.

Les théoriciens identifiés à l’École de la régulation (Robert Boyer, Alain Lipietz, Robert Delorme, Christine André, etc.) ont beau nous dire qu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale se met en place, dans les économies des pays dits développés, le rapport salarial fordiste… Ils ont beau préciser que les travailleurs sont réputés, dans le cadre de ce rapport salarial, accéder à une rémunération qui leur permet de consommer au-delà de leurs besoins de base et que les gains de l’entreprise font l’objet d’une négociation qui débouche supposément sur un « compromis institutionnalisé » entre la partie patronale et la partie syndicale. Le présent film nous montre qu’il n’y a rien d’automatique ici. Entre la théorie et la réalité, il y a souvent des écarts béants. Parlez-en aux salariéEs de Wall-Mart, de Macdonald, de Target et j’en passe. Dès qu’ils tentent de se syndiquer, ils sont confrontéEs aux tactiques déloyales des « Unions booster » (des personnes qui se spécialisent dans le sabotage de syndicats). Ce film-documentaire rappelle que même au sein d’une société salariale qualifiée de fordiste ou de société de consommation, la négociation des conditions de travail et de rémunération ne va pas toujours de soi du côté patronal. Conséquence de cet esprit obtus chez les employeurs, certains éléments de la classe ouvrière doivent trimer dur pour gagner leur maigre pitance et lutter fort pour se faire respecter par des patrons qui refusent de partager les profits avec les personnes qui créent la richesse : c’est-à-dire les salariéEs.

Ce film nous montre sans fard comment les tensions entre des groupes aux intérêts opposés peuvent s’exacerber lors d’un conflit ouvrier. Oui, les relations de travail aux USA ont donné lieu, à l’occasion, à une explosion de violence coûteuse sur le plan humain. L’histoire sociale du peuple américain est tristement une histoire qui a été écrite, à certains moments, à l’encre rouge. Rouge du sang de certaines personnes salariées qui ont laissé leur peau sur une ligne de piquetage. Face aux conflits de travail se pose toujours une grande question : « Which side are you on boys ? »

Yvan Perrier

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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