Édition du 29 novembre 2022

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Économie

Le grand chaos monétaire mondial (2/3) Analyse

La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond

Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?

5 octobre 2022 tiré de mediapart.fr

Il n’y a pas d’alternative ! La Banque centrale européenne (BCE) en est désormais convaincue : elle n’a d’autre choix que de suivre la politique monétaire restrictive de la Fed, la banque centrale des États-Unis. Jusqu’au printemps, la BCE a essayé de maintenir l’illusion de son autonomie d’action. Elle y a depuis renoncé. Elle a même abandonné sa fameuse « guidance », son plan d’action à long terme présenté des semaines à l’avance afin que les investisseurs financiers ne soient pas pris par surprise. Désormais, inutile d’essayer de se prononcer sur l’avenir : la Fed parle pour tout le monde !

Ne pas l’imiter, ce serait donner des arguments à ceux qui la critiquent et lui reprochent une attitude laxiste par rapport à l’inflation. Ne pas augmenter fortement les taux directeurs, ce serait prendre le risque de voir l’euro encore se déprécier par rapport au dollar, qui ne cesse de monter. La monnaie européenne a déjà perdu plus de 16 % de sa valeur par rapport à la monnaie américaine en un an, et évolue à ses plus bas niveaux historiques depuis sa création, à 0,98 dollar. Laisser l’euro poursuivre sa chute serait alimenter la montée d’une inflation importée, propagée par des produits libellés en dollar, comme l’énergie.

D’autant que les mauvaises nouvelles continuent à s’accumuler. La crise monétaire et obligataire en Grande-Bretagne s’est diffusée sur les marchés européens, mettant sous pression et l’euro et les dettes d’État. Les marchés obligataires européens connaissent des ventes massives, les capitaux investis en Europe vont se réfugier eux aussi sur les actifs en dollars.

L’inflation, elle, continue à grimper, en raison de l’envolée des prix de l’énergie et des produits alimentaires. En septembre, elle a dépassé pour la première fois les 10 % depuis la création de la zone euro. L’Allemagne affiche un taux de 10, 9 %. Une première depuis plus de vingt ans. Alors non, la BCE ne voit pas d’autre alternative que celle d’augmenter fortement ses taux, comme le font la Fed, la Banque d’Angleterre, la Banque centrale suisse et tant d’autres.

Mais ce qui pourrait passer pour une action coordonnée, une réponse concertée des banques centrales pour faire face ensemble aux multiples désordres du monde et aux basculements à l’œuvre afin de tenter de protéger au mieux les économies mondiales ne l’est pas du tout. Chacun y va en ordre dispersé.
Il existe même, comme le note l’historien et économiste Adam Tooze dans l’un de ses récents articles, une sorte de surenchère entre les banquiers. Négligeant les effets en chaîne et d’accumulation de leurs décisions, c’est à qui sera le plus orthodoxe, le plus dur, le plus intransigeant dans la lutte contre l’inflation et la reprise en main de sa politique monétaire après des années d’accommodements.
Le 29 septembre, treize des vingt-cinq membres qui composent le conseil des gouverneurs de la BCE se sont retrouvés devant des investisseurs pour leur expliquer leur vision de la politique monétaire dans les mois à venir. À l’exception du gouverneur de la Banque du Portugal, Mário Centeno, prônant une réponse mesurée et équilibrée, tous se disent partisans d’augmentations fortes des taux d’ici à la fin de l’année, alors que la BCE les a déjà augmentés de 1,25 % depuis juillet.

Les gouverneurs européens ont même bataillé pour savoir qui allait se montrer le plus déterminé à lutter contre l’inflation. « Nous avons besoin de hausses significatives des taux lors des prochaines réunions [de la BCE – ndlr] », a insisté Olli Rehn, président de la Banque de Finlande et ancien commissaire européen aux affaires économiques et monétaires pendant la crise de l’euro.
Avec ses homologues lituanien, letton, slovaque, autrichien, slovène, il préconise une nouvelle augmentation de 0,75 % des taux dès la prochaine réunion de la Banque centrale et des hausses similaires pour les réunions suivantes. Sans donner de chiffres précis, le président de la Bundesbank (Allemagne), Joachim Nagel, recommande lui aussi « une action décisive ».

Tous pensent qu’il est nécessaire de ramener au plus vite l’inflation autour de 2 %, quoi qu’il en coûte. Ils n’osent pas dire : même au prix d’une récession forte et d’une montée importante du chômage. Mais Jerome Powell, le président de la Fed, l’a dit à leur place.

Loin de rassurer, ces discours martiaux finissent par inquiéter, même dans les milieux financiers. L’adoption d’une même politique monétaire de part et d’autre de l’Atlantique, alors que la situation des deux économies est radicalement différente, leur paraît pour le moins « inappropriée », voire « dangereuse ». Ne va-t-elle pas conduire à une destruction économique incontrôlée en Europe ? Certains économistes commencent à se le demander.

La dérive des continents

C’est une vieille habitude des Européens : ils se voient en miroir des États-Unis. Sans avoir noté que le fossé ne cesse de se creuser entre les deux rives de l’Atlantique, que les deux continents dérivent de plus en plus loin l’un de l’autre.
Les écarts ont commencé à se creuser à partir de la crise financière de 2008. Alors que les États-Unis redémarraient très vite, pour l’Europe ce fut une décennie perdue, marquée par la crise de l’euro, de la dette, des politiques d’austérité inadaptées amenant à une stagnation du continent.

La présidence de Donald Trump a acté en quelque sorte ce décrochage, et changé d’orientation géopolitique : la priorité américaine est désormais du côté du Pacifique et de la Chine plus que du côté de l’Atlantique et de l’Europe.

Ce qui était encore en pointillé est devenu patent au cours des deux dernières années, marquées par la crise du Covid puis la guerre en Ukraine, comme le relève l’économiste Olivier Passet.

L’économie américaine est sortie bien plus vite que l’Europe de la pandémie et des confinements successifs, grâce à un soutien budgétaire massif. Cela a conduit à une reprise importante de la consommation et des investissements. Marqué par les pénuries et les risques géopolitiques, le gouvernement américain encourage et finance une politique de relocalisation massive, d’abord de tous les secteurs stratégiques (microprocesseurs,terres rares, technologies pour les énergies renouvelables, véhicules électriques) et puis des autres.

Le taux de chômage des États-Unis est tombé au plus bas, faisant redouter à la banque centrale la résurgence d’une courbe prix-salaires comparable à celle des années 1970. C’est cette surchauffe du marché de l’emploi, que les chiffres amènent à relativiser – les emplois créés sont souvent à temps partiel, précaires et la demande d’emploi ne cesse de décélérer –, qui justifie, selon la Fed, sa politique de resserrement monétaire.

Aucun des éléments paraissant nourrir l’inflation aux États-Unis n’existe de ce côté-ci de l’Atlantique. S’il y a eu un rebond de l’économie à la sortie du confinement, la demande au sein de la zone euro avait à peine retrouvé son niveau de 2019 à la fin de 2021. Il n’y a eu explosion ni de la consommation ni des investissements. En dépit de belles annonces et de quelques programmes symboliques, il n’existe aucun grand plan en Europe pour relocaliser les productions et acquérir une indépendance stratégique dans des domaines critiques.

Quant à l’inflation, sa réapparition à la fin de la crise sanitaire était liée à une remise en marche difficile de la machine de production marquée par des pénuries, des goulots d’étranglement, des ruptures et des difficultés d’approvisionnement ; et, à partir de l’été 2021, aux tensions sur les approvisionnements énergétiques et notamment gaziers.

Mais il n’existe aucune tension sur les salaires, comme l’a reconnu Christine Lagarde, la présidente de la BCE, lors de sa dernière conférence. Face à l’inflation qui galope, les ménages ne cessent de perdre du pouvoir d’achat.

L’énergie, le facteur qui change tout

Mais le facteur qui change tout, celui qui marque l’écart grandissant entre les deux continents désormais, c’est l’énergie. Les États-Unis ont regagné au cours de la dernière décennie une indépendance énergétique, en soutenant, au mépris de toutes les contraintes écologiques, le développement du gaz et de l’huile de schiste. Depuis 2015, ils sont devenus les premiers producteurs mondiaux d’hydrocarbures.

L’Europe, elle, est importatrice nette de gaz et de pétrole. Sans stratégie énergétique et de transition écologique, elle a préféré s’en remettre aux mains de la Russie depuis des décennies : les importations gazières russes assuraient près de 50 % des approvisionnements en Europe, avec des pointes allant jusqu’à 100 % pour certains pays comme la Hongrie, la Tchéquie ou l’Autriche.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, le gaz est devenu une arme pour Moscou, en représailles des sanctions qui lui ont été infligées par les États-Unis et l’Europe. Le ralentissement et maintenant l’arrêt de toutes les livraisons de gaz par Moscou a propulsé les prix à des hauteurs stratosphériques – le prix du MWh de gaz a été multiplié par dix en un an –, créant un choc énergétique inflationniste sur tout le continent.

À la recherche de fournisseurs pour remplacer le gaz russe, les pays européens sont prêts à payer des prix d’or. Entre janvier et août, les pays de la zone euro ont dépensé plus de 250 milliards d’euros supplémentaires pour reconstituer leurs stocks. Et les États-Unis, devenus le premier producteur mondial d’hydrocarbures depuis 2015, sont les premiers à bénéficier de cette envolée.

Depuis le printemps, les producteurs américains figurent parmi les premiers fournisseurs de l’Europe, encaissant des dizaines de milliards chaque mois. Sans être toutefois en mesure de compenser totalement l’arrêt des livraisons gazières russes. Ce déficit d’offre est appelé à durer bien au-delà de l’hiver 2022-2023. Il crée toutes les conditions pour que les cours des énergies restent élevés pendant très longtemps en Europe, modifiant tout son environnement économique. Dans ce contexte, l’objectif que s’est fixé la BCE de retrouver rapidement une inflation autour de 2 % paraît illusoire.

La solidarité européenne à l’épreuve

Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Europe, même si elle ne prononce pas le mot, est
dans une guerre économique avec la Russie. Pénurie, rationnement, blackout, tout un vocabulaire que l’on pensait disparu a refait surface. Personne n’est encore en mesure d’évaluer les dégâts provoqués par un choc énergétique, par la rupture totale pour le continent de tout échange avec la Russie. Mais la facture se fait tous les jours plus lourde pour les ménages, pour les entreprises, pour les économies. Les ombres d’une récession profonde se précisent chaque jour un peu plus.

Tout le modèle européen, largement inspiré par Berlin, bâti par sur une économie ouverte, profitant d’une énergie bon marché, largement exportatrice, commerçant avec le monde entier à commencer par la Chine, est en risque. La rupture a déjà été constatée par l’Institut de la finance internationale.

Au printemps, celui-ci a émis un avertissement désagréable : pour lui, l’euro – alors à 1,11 dollar – était surévalué alors que la machine économique européenne était sur le point de se casser. La zone euro, qui affichait année après année un excédent courant important par rapport au reste du monde, est en passe d’enregistrer un déficit courant cette année.

Officiellement, la réponse de l’Europe se veut solidaire. Cela n’a pas empêché les différents pays de se livrer à une surenchère diplomatique et financière auprès de tous les pays producteurs de pétrole et de gaz (Qatar, Algérie, Arabie saoudite, Azerbaïdjan) pour assurer leurs approvisionnements. Alors que la crise s’amplifie, que les craintes de pénurie se précisent, les tentations protectionnistes pointent. Au risque de fragiliser un peu plus la monnaie unique et la zone euro. Après avoir critiqué la Belgique, les Pays-Bas et la Pologne pour leur refus de lui apporter sans condition du gaz supplémentaire en cas de nécessité, l’Allemagne a annoncé qu’elle arrêterait ses exportations d’électricité, notamment vers la France, si nécessaire, pour d’abord assurer la fourniture du pays. Mais c’est surtout le plan de 200 milliards d’euros annoncé le 29 septembre par Berlin, pour atténuer le choc de l’envolée des prix de l’énergie dans l’économie, qui focalise toutes les critiques.

Le montant annoncé illustre l’ampleur de l’ébranlement subi par l’économie allemande depuis l’invasion de l’Ukraine. Mais il souligne aussi la fracture qui pourrait se créer au sein de la zone euro. Plusieurs pays redoutent que ce plan ne soit un facteur de division et entraîne une surenchère des subventions entre les différents pays.

Un jeu où il y aurait forcément des perdants : certains sont plus endettés que d’autres, ont moins de moyens budgétaires que d’autres, rappellent dans une tribune publiée par Les Échos les commissaires européens italien et français, Paolo Gentiloni et Thierry Breton. Les risques de fragmentation de la zone euro, qui n’ont jamais disparu, trouvent dans ces débats un nouvel aliment.

Nous avons les ingrédients pour une parfaite tempête économique.
Raimund Röseler, responsable de la régulation financière en Allemagne

Comme pendant la crise de l’euro de 2012-2015, la question des dettes publiques, maillon faible de la construction européenne, est revenue hanter le monde de la finance. D’autant que le « quoi qu’il en coûte » assumé au moment de la crise du Covid a laissé des traces profondes dans les comptes des États européens.

Toute l’attention des investisseurs se focalise sur les taux italiens, considérés comme les plus vulnérables de la zone euro. En six mois, ceux des obligations à dix ans sont passés de 2 % à 4,1 %. L’écart entre les taux italiens et ceux de l’Allemagne, qui servent de référence à toute la zone monétaire, est désormais de 2,3 %. Sans que la BCE n’explique trop ses calculs, elle considère que le seuil critique est à 2,5 %. Au-delà, elle se dit prête à utiliser ses armes anti-fragmentation.

Dans leur analyse des risques, les investisseurs passent sous silence les dettes privées. Elles sont pourtant tout aussi voire plus dangereuses que les dettes publiques. La dernière décennie a été marquée par une accumulation de dettes dans les entreprises et chez les ménages, favorisée par des taux négatifs. Alors que les taux remontent, certains emprunteurs se retrouvent déjà exposés à ces hausses qui pourraient devenir de plus en plus difficiles à supporter au fur et à mesure que la BCE durcit sa politique. Sans attendre, les investisseurs commencent à fuir les marchés immobiliers, les marchés de dettes. « Les banques sont obligées de conserver dans leurs bilans des prêts qu’elles ne peuvent revendre sur les marchés, même avec des rabais importants », note le quotidien britannique Financial Times, y voyant un signal de tension supplémentaire sur les marchés.

« Les banques sont beaucoup trop optimistes et sous-estiment les risques économiques », s’inquiète Andrea Enria, président des autorités de régulation bancaires de la BCE. Son inquiétude rejoint celle du comité européen du risque systémique. Réuni le 22 septembre, celui-ci a émis, pour la première fois depuis la crise de l’euro, une alerteà destination du monde financier et bancaire. « Les risques sur la stabilité financière dans l’Union et la probabilité que des scénarios de risques extrêmes se matérialisent se sont accrus », a-t-il averti.

Avec les tensions géopolitiques, la crise des énergies, l’envolée de l’inflation, les premières difficultés financières pour les entreprises et les ménages, « nous avons les ingrédients pour une parfaite tempête économique », estime Raimund Röseler, le patron de la supervision bancaire au sein du gendarme financier allemand. Les banques, selon le comité, sont en première ligne. Et elles sous-évaluent, selon lui, l’ampleur de la récession à venir.

Les difficultés du Crédit suisse, une des plus grandes banques internationales systémiques, viennent donner corps à ces craintes. Dimanche, le président de cette banque helvétique a publié un long communiqué, afin de rassurer à la fois les investisseurs et les salariés. Il promettait un plan stratégique rapide, assurant que la banque disposait d’assez de capitaux pour endiguer la chute du cours. La tentative a eu l’effet inverse de celui escompté : il a semé la panique. Le 3 octobre, les actions de la banque ont plongé de 12 %.

Et les marchés ont reparlé des credit default swap (CDS), ces titres d’assurances censés protéger contre les risques de faillite que le monde avait découverts lors de la crise de 2008. Ceux du Crédit suisse sont montés à des niveaux proches de ceux de la banque Lehman Brothers, juste avant sa chute. Ceux de la Deutsche Bank ont été entraînés dans la tourmente. La fièvre s’est momentanément calmée. Mais pour beaucoup, cela a un air de déjà-vu.

Martine Orange

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