Édition du 17 novembre 2020

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La négociation dans les secteurs public et parapublic

Encore l’annonce d’un éventuel décret

« Chassez le naturel, il revient au galop » François Legault est premier ministre du Québec depuis le mois d’octobre 2018. À moins d’un Coup d’État ou d’un événement fatal (que nous ne lui souhaitons pas) ou encore d’une décision irréversible de sa part du genre qu’il présente sa démission (ce qui aurait pour effet, nous en convenons, d’en réjouir plusieurs parmi nous), il est encore installé à ce poste jusqu’en octobre 2022. Donc, d’ici là, François Legault continue à gérer au quotidien le Québec.

Il a en tête sa réélection et, comme il nous l’a rappelé aujourd’hui, la réalisation de son programme électoral. Dans l’exercice des fonctions qu’il assume depuis plus de 19 mois, il a eu à négocier avec un certain nombre de regroupements de salariéEs syndiquéEs ou de professionnelLEs. Lors de certaines de ces négociations, parlez-en aux médecins et aux médecins spécialistes, il n’a pas hésité à montrer qu’il était prêt à jouer de la carotte et du bâton. Sur un ton menaçant, il leur a même dit quelque chose du genre : « Ou bien vous signez ce que mon gouvernement vous offre ou bien nous décrétons votre rémunération ! » La méthode de négocier du nouveau premier ministre du Québec en place depuis le mois d’octobre 2018 se résume à ceci : « Vous acceptez ce que je vous offre, sinon je vous l’impose unilatéralement ». Cette approche, qui relève de l’autoritarisme étatique pure, a été évoquée une nouvelle fois lors du point de presse premier ministre François Legault aujourd’hui le 13 mai 2020.

Dans les présentes négociations dans les secteurs public et parapublic, François Legault a prévenu les syndicats qu’ils ne devaient pas s’attendre à une augmentation supérieure à l’inflation. Soit, mais de quelle inflation s’agit-il au juste ? De celle qui correspond, terme à terme, à l’Indice des prix à la consommation véritable mesuré mensuellement et annuellement par l’organisme Statistique Canada ou au taux de l’inflation anticipé par les économistes du Conseil du Trésor et du ministère des Finances ? Dans ce dernier cas, il s’agit d’un pourcentage qui a toujours été minimisé depuis qu’il est appliqué par le gouvernement du Québec à ses salariéEs syndiquéEs. Bref, François Legault veut lui aussi, à l’instar de ses prédécesseurs, affaiblir le pouvoir d’achat des salariéEs syndiquées des secteurs public et parapublic.

Au début de la présente crise de la COVID-19, François Legault s’est montré préoccupé par le traitement salarial des « anges gardiennes » et des « anges gardiens ». Il a même mentionné, lors d’une de sa conférence de presse du 18 mars 2020, sur un ton archi solennel ce qui suit :

« M. Legault : O.K. Bon, ce que j’ai dit aux représentants syndicaux dimanche, puis là il y a un suivi qui est fait par l’équipe de Christian Dubé, c’est que je veux regarder toutes sortes de manières de bonifier les conditions de travail du personnel de la santé, toutes sortes de manières. Puis honnêtement, là, je vais arrêter là, ça va se faire dans des discussions avec les représentants syndicaux, mais il y a un seul objectif : bonifier, rassurer. C’est ça qu’on veut faire, là. On veut que le personnel de la santé ne se préoccupe pas de la prochaine négociation, qu’il se préoccupe des patients, puis qu’on regarde pour bonifier leurs conditions de travail. »

http://www.assnat.qc.ca/fr/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-58209.html . Consulté le 13 mai 2020

La négociation devait se dérouler à la vitesse grand V. Mieux, le gouvernement de François Legault a même proposé aux organisations syndicales actives dans les secteurs public et parapublic un calendrier de « négociation accélérée » devant aboutir à la finalisation d’une entente autour de la fin du mois de mars et au plus tard au début du mois d’avril. Or, nous sommes au mois de mai. Mieux, à la mi-mai pour être plus précis. Il y a eu, selon les informations qui ont été rendues publiques, un certain nombre de séances de négociation entre le Conseil du Trésor et certaines organisations syndicales. Séances qui ont porté sur des enjeux relevant de la table centrale (les clauses qui ont un impact monétaire) et, dans une moindre mesure, un certain nombre de séances qui ont abordé des enjeux sectoriels. Depuis l’imposante et la très majestueuse déclaration au sujet des « anges gardiennes » et des « anges gardiens » concernant le renouvellement de leur convention collective, il n’y a toujours pas d’entente de conclue sur la rémunération des préposéEs aux bénéficiaires. De plus, le gouvernement n’a pas encore soumis par écrit sa « Proposition gouvernementale d’offre finale ». Lors de son point de presse d’aujourd’hui le 13 mai 2020, François Legault a déclaré, en réponse à une question de la journaliste Valérie Gamache, qu’il n’excluait pas, comme approche à adopter pour régler le problème de la rémunération des préposéEs aux bénéficiaires, le recours à une solution « unilatérale » : l’imposition d’un décret.

Mme Gamache (Valérie) : Bonjour, M. Legault. Contente de vous retrouver d’abord. Ensuite, je voudrais vous demander… ce matin, retour à l’Assemblée nationale, il y a entre autres Marguerite Blais qui a tant bien que mal tenté de répondre aux questions des oppositions. Certains disent : Bien, dans le contexte où vous voulez réformer les CHSLD, ce n’est peut-être pas la personne la mieux placée, et certains vont même jusqu’à dire qu’actuellement elle a une fonction décorative dans cette crise. Est-ce que vous avez toujours confiance en Mme Blais pour mener ce dossier-là ?

M. Legault : Oui, absolument. J’ai confiance en Marguerite Blais pour mener à terme ce dossier-là. Elle le connaît tellement bien. Et je veux peut-être rapidement quand même rappeler ce qui s’est fait depuis un an et demi. On avait promis, en campagne électorale, de mieux financer les CHSLD, de revoir aussi les salaires des personnes, entre autres les préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD. Depuis un an et demi, on a augmenté de façon importante les budgets des CHSLD. On a mis en branle… Marguerite Blais a mis en branle aussi tout le projet des maisons des aînés, où on veut avoir plus d’espace avec au total moins de résidants dans chaque maison des aînés. Et, bon, là où, peut-être, ensemble, comme gouvernement… qu’on a fait une erreur, c’est qu’on a attendu la négociation à la fin de la convention collective qui se terminait le 31 mars 2020 pour revoir les salaires des préposés aux bénéficiaires…

M. Legault : ...moins de résidents dans chaque maison des aînés. Et bon, là, où peut-être ensemble comme gouvernement qu’on a fait une erreur, c’est qu’on a attendu la négociation à la fin de la convention collective qui se terminait au 31 mars 2020, pour revoir le salaire des préposés aux bénéficiaires. Ce qui est arrivé dans le fond, c’est qu’on a investi des... bien, on a investi... on a augmenté les budgets des CHSLD de plusieurs centaines de millions, mais on a affiché des postes qui n’ont jamais été comblés. Donc, c’est un défi. Ce n’est pas simple négocier, là, vous en parlerez au Dr Barrette, négocier avec les syndicats pour avoir des augmentations de salaire spécifiques pour les préposés aux bénéficiaires, mais, moi, je suis déterminé à y arriver, même si ça doit être fait de façon unilatérale.

http://www.assnat.qc.ca/fr/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-60249.html Consulté le 13 mai 2020.

Conclusion

Ainsi donc, y aurait-il du vrai dans l’adage : « Chassez le naturel, il revient au galop ». François Legault connaît-il une seule manière de négocier : « Jouer de la carotte et du bâton ». Autrement dit, il se comporte devant ses salariéEs syndiquéEs comme l’homme d’État prussien Otto von Bismarck le faisait avec les socialistes : Zuckerbrot und Peitsche (« Le pain sucré et le fouet ») ?

Les discussions et les négociations autour de l’équité salariale pour les préposéEs aux bénéficiaires et les auxiliaires en santé et services sociaux ne sont pas terminées. Elles durent toujours. François Legault a annoncé, encore une fois, qu’il n’exclut pas imposer unilatéralement ses vues.

Depuis que François Legault est premier ministre, il ne semble n’avoir rien perdu de certains de ses comportements qu’il avait quand il était un businessman. Lors des négociations, il ne joue pas « cartes sur table » avec ses vis-à-vis. Il simule son jeu. Il « fake » la négociation. Fait-il durer indûment les échanges ? Étire-t-il les pourparlers à un point tel que sa solution d’imposition unilatérale apparaisse comme la seule voie à privilégier ?

François Legault sait qu’en ce moment, il n’a personne en face de lui pour l’interpeller sur cet enjeu. Il a donc le beau jeu pour faire la pluie ou le beau temps… Il se comporte comme quelqu’un de très puissant qui peut décider de tout. Rappelez-vous sa déclaration du 17 avril 2020 :

"On peut tout faire, au gouvernement, par décret ou par une loi spéciale."


http://www.assnat.qc.ca/fr/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-59461.html Consulté le 13 mai 2020.

https://www.pressegauche.org/La-condition-salariale-des-preposeEs-aux-beneficiaires-dans-le-reseau-de-la Consulté le 13 mai 2020.

Quel fin François Legault concocte-t-il derrière les épaisses portes de son bunker pour la présente ronde de négociation avec ses 550 000 salariéEs syndiquéEs des secteurs public et parapublic ?

Mesdames et messieurs les députéEs de l’opposition, qu’attendez-vous pour interpeller le premier ministre ? Acceptez-vous, sans mot dire, qu’il impose unilatéralement ses vues ?

Yvan Perrier

13 mai 2020

19h

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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