Édition du 31 janvier 2023

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Le blogue de Pierre Beaudet

Québec – Canada - Le poids de l’histoire (2)

La mise en place de l’État fédéral à partir de 1867 clôt un chapitre. Désormais, il y a au Canada un « vrai » État qui est plus qu’une simple administration coloniale. Peu à peu sous cette structure étatique émerge une bourgeoisie basée sur le commerce des ressources naturelles et bientôt sur l’industrialisation. L’interdépendance avec l’Empire britannique demeure très forte, d’autant plus que l’Angleterre demeure longtemps une grande puissance.

Supplétif de l’Empire

C’est ainsi que l’État canadien continue de servir de supplétif à l’Empire dans ses diverses aventures coloniales, notamment en Afrique. Au début du siècle, des soldats canadiens sont déployés en Afrique du Sud pour bloquer la révolte contre la domination britannique. C’est la « guerre des Boers », qui fait plusieurs milliers de victimes. Dans les rues de Montréal, des manifestations éclatent contre cette guerre. Ailleurs au Canada, l’hégémonie pro-coloniale demeure à peu près intacte. La population s’identifie à cet Empire. Comme Marx le dit à propos de la question irlandaise, les classes populaires en Angleterre pensent la même chose que l’oligarchie, à savoir que les Irlandais (et les autres peuples colonisés) sont des sous-humanités.

La centralisation du pouvoir

Entre-temps, pour apaiser les élites québécoises, les architectes de l’État canadien qui sont par ailleurs des filous corrompus (comme John A. Macdonald) « concèdent » au Bas-Canada le maintien de la langue française et la suprématie de la religion catholique. Cette petite élite composée d’avocats, d’entrepreneurs et de curés, acceptent d’être les faire-valoir du pouvoir anglo-canadien. Partie prenante de l’État fédéral (comme Wilfrid Laurier) ou à la tête de l’administration provinciale, ils gèrent le sous-développement chronique du Bas-Canada qui devient alors une immense réserve de main d’œuvre à bon marché pour les usines du nord-est américain.

La répression

À cette époque, le nationalisme québécois s’exprime sous la forme cléricale et réactionnaire qui se retrouve, malgré quelques accents revendicateurs, à être les garants du réel pouvoir qui est à Ottawa. Le nationalisme réactionnaire appuie implicitement la bourgeoisie anglo-canadienne qui se détourne peu à peu de la mère patrie britannique pour s’aligner sur les États-Unis. Fait à noter, la consolidation de l’État fédéral passe par la marginalisation, voire l’éradication, des Canadiens-français en dehors du Québec et du Nouveau-Brunswick. L’écrasement de la révolte des Métis dans l’ouest canadien est nécessaire, non seulement pour ouvrir la voie au développement du capitalisme dans cette région du pays, mais aussi pour bloquer toute expansion francophone. Louis Riel, le leader métis, est condamnée à mort après un simulacre de procès (1885). Des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue à Montréal. Les leaders religieux et politiques (comme Honoré Mercier) réclament la clémence, mais le Premier Ministre Macdonald déclare, « il sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur ».

Résistances

Au tournant du siècle, les révoltes sociales et nationales éclatent régulièrement. Le sentiment anti-impérialiste au Québec prend un envol lors de la Première Guerre mondiale. Cette boucherie impérialiste célébrée depuis par l’État canadien comme l’avènement de sa présence internationale est à peu près unanimement décriée. Des nationalismes conservateurs comme Henri Bourassa aux cercles progressistes proches d’Albert Saint-Martin, tous refusent la conscription obligatoire et en avril 1918, des soldats envoyés de Toronto tirent dans la foule à Québec (5 morts). Même Wilfrid Laurier est obligé de démissionner du gouvernement tant l’opinion est scandalisée au Québec. Au Canada dit anglais, c’est le silence total. La guerre est appuyée par une majorité de la population.

Radicalisation sociale

Quand la guerre se termine, les dominants de ce monde sont durement secoués. L’Empire britannique amorce un déclin irréversible. C’est l’éveil de ce qui deviendra bientôt le tiers-monde avec des révoltes un peu partout, en Asie notamment. L’Europe est en flammes et avec la révolution des Soviets en Russie, la possibilité d’en embrasement généralisé devient présente. Au Canada, les classes dominantes sont également bousculées, mais en tout et pour tout, comme aux États-Unis, la guerre a été une « bonne affaire ». Devant ce capitalisme de plus en plus agressif, les nouvelles classes ouvrières s’organisent. En mai 1919, une grève générale est organisée à Winnipeg par des éléments syndicaux radicalisés, le One Big Union. La répression est féroce, mais ce soulèvement ne fait pas de tâches d’huile dans le reste du pays. À Montréal, Albert Saint-Martin et d’autres militants socialistes et syndicaux tentent de secouer la chape de plomb. Le nationalisme conservateur et le cléricalisme pèsent très lourd sur la conscience populaire. Les mouvements de gauche et les syndicats se tournent naturellement vers les secteurs immigrés plus sensibles à l’idée de la transformation.

L’épopée communiste

Créé en 1921, le Parti communiste canadien (PCC) s’implante parmi les immigrants en Ontario et dans l’Ouest. Au Québec, les communistes ont peu d’écoute. Ce n’est pas facile de confronter la machine de l’Église catholique qui quadrille la société civile, y compris le mouvement syndical. Il y a aussi le fait que les communistes sont majoritairement des anglophones unilingues, tel le fameux médecin Norman Béthune. Plus tard pendant la Deuxième Guerre mondiale, les communistes font quelques progrès. Ils se disent les champions de la lutte contre le fascisme, une perspective qui n’est pas si loin que cela du Québec avec une droite réactionnaire dont les héros sont Franco et Mussolini ! Le recrutement permet d’intégrer des militants ouvriers dans l’est de Montréal dont le syndicaliste Évariste Dubé. Fait à noter, la population dans la circonscription de Montréal-Cartier (le Mile End d’aujourd’hui) élit le communiste Fred Rose en 1943 : ce sera la seule et unique élection d’un député communiste dans l’histoire du PCC !

L’autisme de la gauche canadienne

Sur la question du Québec comme telle, les communistes sont incapables de définir une position reconnaissant au peuple québécois le droit à l’autodétermination. Dans les années 1950, un jeune intellectuel de gauche, Stanley Bréhaut-Ryerson, impose une relecture de la situation en effectuant des recherches inédites sur l’histoire du Québec. Il propose de reconnaître le fait national québécois et un cadre politique pancanadien qui reconnaîtrait cette dualité nationale. En même temps, une jeune génération de syndicalistes autour d’Henri Gagnon essaie de contester la ligne fédéraliste du PCC. Ils sont expulsés du parti finalement et rejoignent divers groupes de gauche, ce qui met pratiquement fin au lien ténu entre les communistes et la gauche québécoise. Peu de temps après, Ryerson quitte lui-même le Parti. Au début des années 1960, la grande majorité des socialistes du Québec deviennent indépendantistes. C’est le début d’une nouvelle époque.

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