Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Une tragédie à deux visages

Pendant longtemps, l’ensemble de la gauche québécoise a établi un lien strict entre l’émancipation nationale (présentée sous l’angle de la souveraineté) et une politique socialiste que l’indépendance autoriserait enfin.

C’est vrai en théorie. En pratique, les choses sont plus complexes et surtout plus épineuses.

Une danse se fait à deux partenaires ; dans le cas de l’indépendance du Québec, entre ce dernier et le Canada, bref entre Ottawa et Québec. Le "partenaire" le plus lourd risque d’écraser les pieds du plus léger.

On parle beaucoup depuis le scrutin des erreurs de parcours de Québec solidaire et aussi de la remontée surprenante du Parti québécois. On blâme la timidité de Québec solidaire à l’endroit de son option indépendantiste. On sait que sous l’influence d’Option nationale, petit groupe indépendantiste dissident du Parti québécois et sous celle de Gabriel Nadeau-Dubois lui aussi souverainiste convaincu, Québec solidaire a abandonné en 2018 sa position première d’une assemblée constituante ouverte à tous les courants nationalistes (y compris fédéralistes) au profit d’une autre assemblée exclusivement vouée, elle, à la promotion souverainiste et chargée de "tricoter" une question en prévision d’un hypothétique troisième référendum qui ne porterait, lui, que sur l’accession du Québec à l’indépendance.
Mais un choix s’impose entre indépendance et socialisme, du moins à court terme.

L’émancipation nationale du Québec, quel que soit le sens qu’on lui donne, ne pourra jamais être que relative, vu les liens commerciaux stricts qui lient les trois acteurs en présence : le Québec, le Canada, et les États-Unis. Ces deux derniers "partenaires" ont des intérêts énormes à défendre dans la "french province" stratégiquement située.

Lutter pour arracher en priorité le statut d’État souverain en faveur du Québec, donc procéder à des négociations avec Ottawa (et indirectement Washington) advenant une victoire du OUI à la suite d’un éventuel troisième référendum sur la question mobiliserait toute l’attention et l’énergie du gouvernement en poste à Québec, qu’il soit solidaire ou péquiste. Les concessions qu’il devrait faire seraient dictées par d’implacables rapports de force.

Le Québec occupe en effet une situation importante au Canada : il s’agit de la province la plus peuplée après l’Ontario, l’ancienne métropole canadienne, Montréal, s’y trouve, bordée par la Voie maritime du Saint-Laurent, Québec, avec son port important se situe à l’entrée de la vallée du Saint-Laurent. Le fleuve, justement, coule en majeure partie au Québec, de l’estuaire jusqu’à la frontière ontarienne. Sans compter les liens ferroviaires qui relient l’Ontario et les Provinces maritimes.

On constate tout de suite l’imbroglio qui se dessinerait pour la classe politique fédérale et Bay Street à Toronto : une laborieuse renégociation concernant les arrangements constitutionnels, territoriaux et politiques fondamentaux de la fédération.

De plus, les politiciens et politiciennes fédéraux canadiens-français perdraient leur place dans la structure politique et constitutionnelle fédérale. Leur sort deviendrait très incertain au sein d’une république du Québec, ce qui explique (sauf pour le Bloc québécois) leur opposition féroce au projet souverainiste.

L’équipe gouvernementale québécoise devrait s’attendre à de très fortes pressions de la part d’Ottawa pour lui ravir des concessions qui se rapprocheraient de la capitulation. Les négociations ressembleraient non à une valse élégante, mais à un rock’n’roll déchaîné.

Pendant ce temps, il faudrait remettre à beaucoup plus tard les politiques redistributives au cœur du programme solidaire ou péquiste qui dépendraient aussi du partage des avoirs et des dettes entre Québec et Ottawa.

Mais il existe un aspect de la question de la souveraineté jamais abordé dans les cercles nationalistes québécois et qui est central : on parle avec raison de la difficile situation québécoise au sein de la fédération canadienne. Toutefois, on n’évoque pas le drame que le départ du Québec de la fédération canadienne provoquerait au Canada anglais. Celui-ci perdrait environ le quart de sa population et le tiers de son territoire ; il verrait par conséquent son influence diminuée sur la scène internationale. Il s’agirait d’une expérience humiliante et même traumatisante. Certains s’en réjouiraient peut-être ("bye bye, damn frenchies") mais la sécession du Québec resterait en travers de la gorge de plusieurs autres Canadiens anglais. Les querelles entre le Québec et le Canada font partie du folklore, si on ose dire. Les deux nations adorent se détester. Nous sommes les meilleurs ennemis au monde. Mais dans l’hypothèse de l’accession du Québec à la souveraineté, une rancune corrosive à son endroit persisterait durant plusieurs années chez les Canadians. C’est comme si se développait dans les zones anglophones de l’Outaouais un important mouvement en faveur de leur rattachement à l’Ontario. Comment réagirions-nous ?

Jean-François Delisle

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