Édition du 23 février 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Washington le 20 janvier 2021

Une cérémonie d’installation du nouveau président sous haute surveillance militaire

Plusieurs yeux seront tournés cette semaine en direction de la capitale des USA pour un événement qui se produit avec une régularité exemplaire, aux quatre ans, depuis le dernier quart du XVIIIe siècle : l’investiture du nouveau président américain qui est prévue, cette année, pour le 20 janvier.

La cérémonie d’assermentation sera unique en raison de la pandémie et surtout des menaces de nouvelles actions violentes en provenance des groupes d’extrême droite pro-Trump. On nous annonce une cérémonie à « huis clos », raccourcie et surtout très protégée. Ce sera environ entre 20 000 et 25 000 soldats de la Garde nationale qui va être déployée pour l’événement, sans compter les policiers qui seront en fonction dans la capitale cette journée-là. Les autorités de plusieurs grandes villes américaines, des 50 États du pays, ont décidé d’adopter également des mesures de sécurité extrêmes. Combien y a-t-il de militaires américains en Iraq et en Afghanistan en ce moment ? Selon une information entendue à la Radio, « moins qu’à Washington ». La capitale étatsunienne est donc considérée comme étant un lieu moins sécuritaire que certains pays explosifs du Moyen-Orient. Se pose donc une question toute simple : qui est à l’origine d’un tel branle-bas de combat ?

La menace sur la sécurité nationale en 2021 ne vient pas des hippies, des yippies, du Black Panther Party, des activistes de la gauche étudiante, des opposantEs à la Guerre du Vietnam, etc., non la menace vient de ces entités terroristes qui s’affichent comme des partisans (au masculin, pour l’essentiel) de Donald Trump. Mais qui sont donc ces « Proud Boys » et autres groupes apparentés ? Il s’agit, selon des personnes expertes entendues à la radio, d’ex-militaires, de militaires, d’ex-policiers, de policiers, de professionnels qui se définissent comme étant des suprématistes blancs, des anti-femmes, des « conspirationnistes », des « complotistes », des promoteurs d’une guerre civile, des antiétatiques, des hommes qui sont convaincus de la victoire de Trump lors de l’élection de novembre dernier, des anti-vaccins, des anti-mesures de confinement. Il s’agit donc d’adeptes inconditionnels de Trump, des militantEs qui veulent pouvoir agir, en tout temps, sans entrave de la part de l’État, bref, de personnes qui veulent laisser une marque durable sur leur pays, même quand leur idole présidentielle du moment n’occupera plus le Bureau ovale de la Maison-Blanche.

Nous savons que les groupes d’extrême droite ne cesseront pas leurs activités le 21 janvier 2021. Il serait intéressant de savoir plus précisément qui sont les adhérents de ces groupes ? Qui les finance ? Et surtout, pourquoi une si grande tolérance et complaisance à leur endroit ? Tout se passe comme si, rien n’est véritablement fait pour les combattre efficacement et les neutraliser de manière définitive.

Lors de son discours de fin de mandat en 1961, l’ex-président américain, Dwight David Eisenhower y est allé d’une dénonciation bien en règle du complexe militaro-industriel. Or, ce complexe est plus actif que jamais et s’accapare une grande partie du budget fédéral étatsunien. Un constat se dégage aujourd’hui : nous sommes passés de l’ère du complexe militaro-industriel à une procédure d’installation d’un nouveau président sous la surveillance et la protection de militaires. Que reste-t-il de cette définition de la démocratie d’Abraham Lincoln : « Un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » ? Aux USA, fort peu de choses et ce tristement depuis trop fort longtemps.

Yvan Perrier
16 janvier 2021
15h30

Annexe 1
Discours du président américain Eisenhower sur le complexe militaro-industriel (Extraits)
Date : 17 janvier 1961
[…]

Nous vivons aujourd’hui dix ans après le milieu d’un siècle qui fut le témoin de quatre guerres majeures entre de grandes nations. Trois d’entre elles ont impliqué notre propre pays. En dépit de ces holocaustes l’Amérique est aujourd’hui, la nation la plus forte, la plus influente et la plus productive au monde. S’il est compréhensible que nous soyons fiers de cette prééminence, nous nous rendons pourtant compte que la première place et le prestige des USA ne dépendent pas simplement de notre progrès matériel inégalé, de notre richesse et de notre force militaire, mais aussi de la façon dont nous employons notre puissance dans l’intérêt de la paix dans le monde et de l’amélioration de la condition humaine.

[…]

Des crises, il continuera d’en survenir. En les affrontant, qu’elles soient intérieures ou à l’étranger, grandes ou petites, il y a une tentation répétée de penser que telle ou telle action spectaculaire et coûteuse pourrait devenir la solution miraculeuse à toutes les difficultés rencontrées. L’augmentation énorme des dernières nouveautés pour notre [programme de] défense ; le développement de programmes irréalistes pour traiter chaque maladie, dans l’agriculture ; l’expansion spectaculaire de la recherche fondamentale et appliquée - ces possibilités, et bien d’autres, chacune prometteuse en soi, pourrait être suggérée comme le seul chemin vers la voie que nous souhaitons suivre.

Or chaque proposition doit être pesée à la lumière d’une considération plus large : la nécessité de maintenir l’équilibre entre les [différents] programmes nationaux et à l’intérieur [de chacun d’entre eux], de maintenir l’équilibre entre économie publique et économie privée, l’équilibre entre le coût et le gain espéré, le clairement nécessaire et le confortablement souhaitable, l’équilibre entre nos exigences essentielles en tant que nation et les devoirs imposés par la nation à l’individu, l’équilibre les action du présent et le bien-être national du futur. Le bon jugement recherche équilibre et progrès ; son contraire amènera déséquilibre et anéantissement. Le souvenir de nombreuses décennies est là comme preuve que notre peuple et son Gouvernement ont, dans l’ensemble, compris ces vérités et y ont bien répondu, face à l’effort et à la menace.

Mais des menaces, nouvelles de par leur nature ou leur degré, surgissent constamment. Je n’en mentionnerai que deux ici.

Un élément essentiel pour conserver la paix est notre système militaire. Nos bras doivent être puissants, prêt pour une action instantanée, de sorte qu’aucun agresseur potentiel ne puisse être tenté de risquer sa propre destruction. Notre organisation militaire est aujourd’hui sans rapport avec ce que connurent mes prédécesseurs en temps de paix, ou même les combattants de la Deuxième Guerre Mondiale ou de la Guerre de Corée.

Jusqu’au plus récent conflit mondial, les États-Unis n’avaient pas d’industrie d’armement. Les fabricants américains de socs de charrues pouvaient, avec du temps et sur commande, forger des épées. Mais désormais, nous ne pouvons plus risquer l’improvisation dans l’urgence en ce qui concerne notre défense nationale. Nous avons été obligés de créer une industrie d’armement permanente de grande échelle. De plus, trois millions et demi d’hommes et de femmes sont directement impliqués dans la défense en tant qu’institution. Nous dépensons chaque année, rien que pour la sécurité militaire, une somme supérieure au revenu net de la totalité des sociétés US.

Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’Etat, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain... tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société.

Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble.

De même la révolution technologique des décennies récentes fut en grande partie responsable des changements radicaux de notre position militaro-industrielle. Dans cette révolution, la recherche est devenue centrale, elle est également plus formalisée, plus complexe, et coûteuse. Une part toujours croissante en est conduite pour, par, ou sous la direction du Gouvernement fédéral.

Aujourd’hui, l’inventeur solitaire, bricolant au fond de sa boutique, a été dépassé par des troupes de choc formées de scientifiques dans les laboratoires et des centres d’essai. De la même manière, l’université libre, historiquement source d’idées et de découvertes scientifiques nées dans la liberté, a vécu une révolution dans la conduite de la recherche. En bonne partie à cause des coûts énormes impliqués, obtenir un contrat avec le gouvernement devient quasiment un substitut à la curiosité intellectuelle. Pour chaque vieux tableau noir il y a maintenant des centaines d’ordinateurs. La perspective d’une domination des spécialistes de notre nation par les emplois fédéraux, les budgets attribués aux projets et le pouvoir de l’argent, [cette perspective] est bien présente et doit être considérée avec gravité.

Cependant, tout en apportant à la recherche et scientifique le respect que nous leur devons, nous devons également être attentif à un danger à la fois aussi grave et opposé, à savoir que l’ordre public puisse devenir captif d’une élite scientifique et technologique. C’est la tâche de l’homme d’état que de mouler, équilibrer, intégrer toutes ces forces, anciennes et nouvelles, aux principes de notre système démocratique - en visant toujours à atteindre les buts suprêmes de notre société libre.

[…]

https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1846. Consulté le 16 janvier 2021.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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