Édition du 19 octobre 2021

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Beethoven (1770-1827)

Fidelio (1804 [pour la première version] et 1814 [pour la version finale])

Beethoven voit le jour le 15 ou le 16 décembre 1770 et s’éteint le 26 mars 1827. Il passe une grande partie de sa vie dans un contexte historique particulièrement agité en Europe : celui de la Révolution française[1] et des Guerres napoléoniennes[2]. Nous le savons, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est le document qui est le plus associé à la Révolution française de 1789.

Inspiré de la Déclaration de l’indépendance américaine de 1776 et de certains écrits des philosophes des Lumières, ce texte fondamental marque le début d’une ère politique nouvelle en histoire : l’époque dite contemporaine. Nous pouvons suggérer, dans le cadre du présent texte, qu’il soit à tout le moins difficile pour une ou un artiste, de taire ses opinions politiques durant cette période où s’affrontent et s’opposent les partisanNEs de la monarchie de droit divin et les personnes qui tiennent aux droits et libertés des citoyens et qui osent avancer sans compter que les personnes humaines doivent être considérées comme ayant la pleine maîtrise de leur destin, sans l’intervention obligée des puissances divines.


Beethoven en trop peu de mots

Une ou un artiste n’est pas un être complètement désincarné de son environnement historique et, nous le savons, l’histoire s’écrit énormément à partir de certains faits politiques. La musique est certes, au départ, une affaire de talent et de génie et il arrive parfois que certaines et certains artistes utilisent leur créativité en vue de prendre position sur divers enjeux sociaux et politiques de leur époque. De Beethoven nous gardons surtout le souvenir de ses symphonies, de ses concertos et de ses sonates. Nous reviendrons un peu plus loin sur les liens que nous pouvons établir entre certaines des compositions musicales et la politique, car il y a indubitablement dans son œuvre certains liens qui méritent d’être mentionnés. Revenons à la musique. Nous passons un peu trop sous silence le seul opéra qu’il a composé (alors qu’il a trente-cinq ans) à partir du livret de Joseph Sonnleithner : Fidelio. Cet opéra est digne d’être commenté, car Beethoven en profite pour mettre son talent au service d’une cause importante à son époque : la dénonciation du pouvoir arbitraire.


Fidelio (résumé)

L’histoire de Fidelio prend forme au XVIIIe siècle dans un centre de détention, une véritable forteresse, située à proximité de Séville. Sur ordre du gouverneur de la prison d’État, le féroce Don Pizarro qui a des comportements abusifs et despotiques, Florestan est détenu en secret prisonnier. Éléonore, la femme de Florestan, se travestit en homme. Elle prend le nom de Fidelio et parvient à se faire embaucher à la prison et à sauver la vie de son époux dont elle est amoureuse. Il s’agit d’un opéra du genre Singspiel[3] en deux actes qui a connu quatre versions (1804, 1805, 1806 et 1814) et qui a également été censuré par les autorités viennoises.

Acte 1

Afin de libérer son mari Florestan, détenu en secret par Don Pizarro (le gouverneur de la prison d’État), Léonore se déguise en jeune homme et prend le nom de Fidelio. Elle parvient à gagner la confiance de Rocco, le geôlier de la prison où elle croît que son mari est arbitrairement détenu. C’est principalement grâce à son travestissement qu’elle réussit à se faire embaucher par Rocco. La fille de ce dernier, prénommée Marzelline, est courtisée par un certain Jaquino qui est le portier de la prison. Mais, Marzelline s’éprend de Fidelio. La fille Marzelline et son père Rocco sont persuadés de la réciprocité de cet amour.

On annonce la visite imminente du ministre Don Fernando qui s’amène en vue d’effectuer une inspection de la prison. C’est alors que le tyrannique gouverneur du pénitencier, Don Pizarro, décide de se débarrasser du prisonnier Florestan qui croupit dans un cachot obscur et humide. Rocco se fait ordonner d’aller préparer les lieux du crime. Tout juste avant qu’il ne descende en vue d’exécuter cette tâche, Fidelio obtient de Rocco qu’il permette aux prisonniers de respirer à l’air libre. Léonore observe que son époux Florestan n’est pas parmi les détenus. Cette libéralité non autorisée en faveur des détenus déclenche la fureur de Don Pizarro. Il exige que les prisonniers regagnent sur-le-champ leurs cellules.

Acte II

Nous retrouvons le détenu Florestan dans l’épaisse noirceur et l’insalubrité de son cachot. Il est enchaîné et presque mourant. Il pleure. Il semble accepter, sans perdre espoir, le cours des événements. Au moment où le gouverneur de la prison, l’odieux Don Pizarro, descend pour l’exécuter, Léonore dévoile son identité. Elle s’interpose et menace de son pistolet de tuer Don Pizarro. Une fanfare annonce l’arrivée du ministre Fernando qui annonce que les prisonniers politiques sont, par ordre du roi, libérés. C’est alors que sortent du souterrain Léonore, Florestan et le geôlier Rocco. Ce dernier demande justice pour le couple Léonore et Florestan. Le ministre reconnaît son ami Florestan qu’il croyait mort. Il promet alors que le gouverneur Don Pizarro (qui est maintenant en état d’arrestation) sera puni. Florestan et Léonore sont, au grand dépit de Marcelline, réunis à nouveau. Dans une finale grandiose, tous les personnages de la pièce et le chœur des villageois célèbrent la liberté et le courage de l’épouse exemplaire qu’est Léonore.

Fiction ou réalité ?

Cette histoire semble être directement inspirée d’une histoire véridique. À l’époque de Fidelio, l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche (pays où vit Beethoven) sont toujours en guerre contre la France. Un Français fait encore parler de lui : le général Lafayette. Le héros de la Révolution américaine a gardé ses ennemis britanniques. En 1792, sur ordre du premier ministre William Pitt, Lafayette est emprisonné, d’abord en Prusse et ensuite en Autriche. Son épouse, Adrienne se retrouve incarcérée en France. Elle échappe à la guillotine. Dès sa libération, elle entreprend un long voyage. Déguisée, elle profite de son audace auprès des autorités (dont l’Empereur d’Autriche). Elle parvient à rejoindre son mari. Le premier ministre britannique Pitt imposera une condition aux visites conjugales : Adrienne doit consentir à rester prisonnière. Cette histoire de la détention illégitime des époux Lafayette fait le tour de l’Europe. À leur libération, en 1797, des foules viennent les acclamer, célébrant ainsi leur courage et la désobéissance civique d’Adrienne. La ressemblance avec l’histoire de Fidelio ne semble pas être une simple coïncidence.

Pour conclure

Beethoven avait de fortes idées républicaines. Il adhérait aux idéaux que mettait de l’avant la Révolution française notamment l’égalité et la liberté d’expression pour tous. Son unique opéra, Fidelio, a pour cadre l’Espagne et s’inspire d’une histoire vécue d’une personne de haut rang injustement détenue. Nous pouvons voir dans l’opéra Fidelio un plaidoyer en faveur de l’amour conjugal dans lequel une femme, du prénom de Leonore, se déguise en homme et risque sa vie pour libérer son époux, le prisonnier Florestan. De plus, il s’agit indiscutablement d’un véritable appel en faveur de la liberté.

Parmi les autres compositions de Beethoven qui sont en lien avec la politique, il y a la Troisième symphonie intitulée « Symphonie héroïque » dédiée à l’origine à Napoléon Bonaparte[4] et la finale de la Neuvième symphonie qui est un appel à la paix, à la joie et à la célébration de la fraternité humaine.

Il ne saurait faire de doute que les arts donnent une voix aux personnes opprimées, car les modes d’expression associés aux arts permettent la dénonciation des injustices en mettant en lumière la misère et les souffrances des personnes les plus démunies dans la société. C’est souvent dans la musique et les chants que des hommes, des femmes et des enfants puisent la force et le courage d’agir et de résister à la condition qui leur est faite. Voilà pourquoi certains chants et certaines musiques sont insupportables aux oreilles de certainEs membres de l’élite dirigeante et dominante. Voilà ce qui explique pourquoi ces personnes, en position d’autorité, ont créé la censure. Ces despotes s’y prennent de cette manière en vue d’étouffer l’expression de notre sensibilité délicate.

Yvan Perrier

3 janvier 2021

11h

yvan_perrier@hotmail.com

BIBLIOGRAPHIE

Batta, Andras. 2000. Opéra : Compositeurs, Œuvres, Interprètes. Madrid : Könemann, p. 18-21.

Brisson, Élisabeth. 2014. Opéras mythiques. Paris : Ellipses poche, p. 243-305.

Duault, Alain. 2016. Dictionnaire amoureux illustré de l’Opéra. Paris : Plon / Gründ, p107-109.

Kobbé, Gustave. 1999. Tout l’opéra : Dictionnaire de Monteverdi à nos jours. Paris : Robert Laffont, p. 19-21.

Liebermann, Rolf. 1977. Dictionnaire chronologique de l’Opéra de 1597 à nos jours. Paris : Ramsay/Livre de poche, 140-142.

Mourre, Michel. 2006. Le petit Mourre : Dictionnaire d’Histoire universelle Paris : Bordas, p. 533-540.

Pogue, David, Scott Speck et Claire Delamarche. 2011. L’opéra pour les nuls. Paris : First éditions, p. 180-182.

Tranchefort, François-René. L’opéra : 1. De Tristan à nos jours. Paris : Éditions du Seuil, p. 156-161.

[1] La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est adoptée en août 1789 (du 20 au 26 août plus précisément) par l’Assemblée nationale. Ce texte affirme que tous les individus disposent de droits fondamentaux et pose les bases de la République et de la démocratie. L’article 1 affirme solennellement ce qui suit : "Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits". Cette déclaration précise, en les énumérant, les droits « naturels et imprescriptibles » du citoyen, à savoir : la liberté de circulation, la liberté de pensée, la liberté d’expression, le droit à la propriété, à la sûreté et le droit à la résistance à l’oppression. Elle reconnaît également l’égalité devant la loi et la justice et affirme le principe de la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Dès 1791, Olympe de Gouges adresse à la reine une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne visant à donner aux femmes les mêmes droits que ceux accordés aux hommes. Est-il nécessaire de préciser que cet appel n’aura aucune suite ni de la part de la reine ni de la part des révolutionnaires mâles.

[2] On parle de guerres napoléoniennes pour évoquer l’ensemble des conflits militaires ayant eu lieu entre la France et d’autres puissances européennes lorsque Napoléon était au pouvoir comme premier consul (en 1799) puis empereur (de 1804 à 1814). Ces années coïncident avec une période de guerres quasi ininterrompue, ayant secoué toute l’Europe. Elles opposaient la France postrévolutionnaire, défendant les acquis de la Révolution de 1789, aux monarchies européennes. On les appelle napoléoniennes, car elles sont étroitement liées à la soif insatiable de conquête et de gloire de Napoléon. Le temps des victoires s’étend de 1800 à 1809. Durant cette période, Napoléon vainc l’Autriche, la Prusse et la Russie et les contraint à s’allier à lui. Seuls les Anglais offrent une résistance tenace devant les troupes napoléoniennes. À partir de 1812, les rapports de force s’inversent et une suite de défaites historiques pour la France (campagne de Russie et Leipzig) mettra fin définitivement à Waterloo, le 18 juin 1815, aux guerres napoléoniennes.

[3] Un Singspiel se caractérise par l’alternance de dialogues parlés et d’airs chantés, parfois accompagnés de musique.

[4] Beethoven compose, en 1804, sa Troisième Symphonie, dite l’Héroïque. Il la dédie initialement au premier consul de France, nul autre que Napoléon Bonaparte. Il voit en lui tout ce qu’il y a de noble et de glorieux dans le genre humain. Il voit dans Napoléon un jeune homme qui a libéré l’Europe du joug de la tyrannie et qui s’est élevé contre les oppresseurs. Pour Beethoven, Napoléon Bonaparte personnifie la devise de la Révolution française : « Liberté, Égalité, Fraternité ! » Au moment où il apprend que Napoléon s’est proclamé empereur (en mai 1804), il se précipite vers la table où se trouve sa symphonie et en arrache la page de titre. Beethoven donne un nouveau titre à son œuvre, qui s’appellera désormais « Symphonie héroïque, composée pour célébrer le souvenir d’un grand homme. » Cette symphonie n’est donc plus dédiée « à » un grand homme, mais bien plutôt « au souvenir » d’un grand homme.

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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