Édition du 24 janvier 2023

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Canada

Comment les travailleurs et les travailleuses de l'éducation de l’Ontario ont repoussé Doug Ford

Une année d’« organisation en profondeur » a construit un mouvement combattif – une conversation à la fois.

14 décembre 2022 | The Breach

Michelle Campbell n’a ressenti « aucune peur » lorsqu’elle a rejoint la ligne de piquetage sur la place du centre commercial local, malgré l’amende de $4,000 par jour qui était suspendue au-dessus de sa tête.

« Et c’est drôle, compte tenu de l’anxiété que nous ressentons généralement quand nous pensons au problème de joindre les deux bouts », a déclaré cette assistante en éducation de la région de York, se souvenant de la grève au début de novembre contre le premier ministre Doug Ford.

Bien qu’elle n’ait parfois que 20 $ sur son compte bancaire la semaine avant le jour de paie, elle se sentait puissante grâce à ce qu’elle avait derrière elle : le pouvoir des travailleurs et des travailleuses organisé.e.s dans son syndicat

Il n’en a pas toujours été ainsi. Avant cette année, Campbell n’avait jamais participé au Conseil des syndicats des conseils scolaires de l’Ontario (OSBCU), qui représente les travailleuses et les travailleurs de l’éducation, principalement des femmes, dont la bataille avec le gouvernement a fait la une des journaux tout au long de l’automne.

Au cours d’une carrière de 17 ans, Campbell avait voté sur des contrats, mais rien d’autre. Elle « s’est plaignait de temps à autres sur les réseaux sociaux », mais elle ne s’était jamais rendue au bureau de son syndicat local. Elle ne savait même pas où il se trouvait.

« Ce que nous entendions du syndicat dans le passé », a-t-elle dit, « c’était : ‘Voici ce que nous avons fait pour vous. Voici ce que nous vous disons de faire. Prenez-le’. »

Ce qu’elles et ils ont pris c’est une décennie de salaires imposés, presque gelés. Aujourd’hui, la montée en flèche de l’inflation a forcé de nombreuses personnes à prendre un deuxième emploi ou à se rendre dans des banques alimentaires. Campbell elle-même a fini par vendre sa maison et emménager dans une location, parce qu’elle n’avait pas les moyens de vivre dans la région où elle travaillait.

Mais l’année dernière, elle, et des milliers de ses collègues, ont entendu un message différent : une invitation à se joindre à la nouvelle approche populaire « par le bas » de leur syndicat, une approche qui a construit une mobilisation à une échelle sans précédent depuis des décennies dans le mouvement syndical canadien.

Connue sous le nom d’« organisation en profondeur » (deep organizing), cette approche a transformé des travailleuses et des travailleurs fâché.e.s mais passives et passifs en organisatrices et organisateurs militant.e.s et actives et actifs, transformant le syndicat en une force politique capable d’affronter un gouvernement conservateur majoritaire, que tout le monde croyait imbattable.

Nous avons interviewé plus de quinze personnes au sujet de la campagne, des membres de la base jusqu’au président du syndicat, et en passant par les responsables de l’organisation mère de l’OSBCU, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), afin d’obtenir une vue à 360 degrés de cet effort historique.

Au début, le syndicat a rassemblé ses revendcations . Il a ensuite formé des milliers d’organisateurs et d’organisatrices dans chacune de ses 67 sections locales aux quatre coins de l’Ontario.

Quand les négociations ont produit peu de résultats, le gouvernement de Ford a criminalisé la grève imminente, annulant ainsi les droits des travailleurs et des travailleuses en vertu de la Charte.

Mais les travailleurs et les travailleuses se sont quand même mis.es en grève, forçant Ford à reculer et à abroger sa législation draconienne.

« Beaucoup de syndicats au Canada parlent de faire ce genre de mobilisation syndicale en profondeur. Mais les travailleuses et les travailleurs de l’éducation leur font honte », a déclaré Larry Savage, professeur et directeur du Département d’études syndicales de l’Université Brock. « Certain.e.s disent qu’ils et elles voudraient le faire. Mais ce syndicat l’a fait. »

Cependant, leur force d’organisation imparable a rencontré un objet partiellement inamovible. Ce n’était pas le premier ministre Ford, mais la direction nationale du SCFP national et la bureaucratie syndicale dont la culture prudente qui n’aime pas les grèves a agi comme frein à leur action croissante.

Au milieu des préparations chaotiques d’une grève générale et des manœuvres de Ford pour obtenir un avantage, le syndicat, selon certain.e.s membres, a enlevé les lignes de piquetage tôt et a raté ainsi l’occasion d’utiliser son pouvoir pour obtenir un meilleur accord. Mais le syndicat étend élargir ses gains initiaux, qui ont démontré le succès d’un modèle d’organisation qui, s’il s’étend, a le potentiel de changer la donne dans la vie des travailleurs et des travailleuses syndiqué.e.s à travers le pays.

"Il n’y a pas de raccourcis" pour construire le pouvoir

Susan Sainsbury est assistante pédagogique et entraîneuse de hockey à Lindsay, en Ontario, dont l’invite de messagerie vocale annonce : « Sainsbury ici. Vous avez 30 secondes pour m’impressionner. Allez-y. »

Si elle aime la concision, c’est peut-être parce qu’elle a beaucoup d’appels à passer. Sainsbury est devenue célèbre au sein du syndicat pour avoir passé plus d’appels aux membres – à des milliers - que n’importe qui d’autre.

Libérée temporairement de son emploi habituel pour travailler en tant que « membre organisatrice » en janvier, elle a été l’une des premières à contacter les travailleurs et les travailleuses pour solliciter leur point de vue sur les négociations qui devaient commençer plus tard dans l’année.

Elle explique que l’approche de l’OSBCU a focalisé sur l’autonomisation des membres ordinaires. « C’était différent de mes expériences passées, où la pensée surtout des dirigeant.e.s comptait », a déclaré Sainsbury. « Cette fois-ci, nous avons contacté des membres réguliers et régulières de la base qui se rendent au travail tous les jours et nous leur avons demandé leur avis. »

Sainsbury a rapidement été rejoint par des aides-enseignant.e.s, des employé.e.s de bureau, des éducateurs et éducatrices de la petite enfance, et des gardien.ne.s, dont Patrick Laplante qui travaille à Ottawa.

Laplante, un bibliothécaire dans la cinquantaine, parle avec passion. Chaque conversation qu’il a eue - toujours initiée par téléphone plutôt que par e-mail, et suivie méthodiquement dans une base de données, a commencé par des questions sur les propres expériences du ou de la membre. « Toutes les personnes à qui j’ai parlé m’ont dit : « Personne ne m’a jamais écouté. »

Les organisateurs et les organisatrices ne cessaient pas d’agiter : « Vous avez dit que vous cherchez plus de respect ? » demandions-nous. « Comment pensez-vous l’obtenir - en restant assis.e. et en attendant que cela se produise ? Cela a-t-il fonctionné ces dix dernières années ? »

Et cela a vraiment fonctionné. « Je suis un employé de bibliothèque. Nous avons tendance à être plutôt silencieux, à ne pas mener la charge vers les barricades. Mais les gens qui commençaient par me dire : « Qu’est-ce que le syndicat a fait pour moi ces derniers temps ? » me disaient après une conversation d’une demi-heure : « Où est-ce que je m’inscris ? »

La « recette secrète » de leur stratégie, selon Laplante, était le livre de Jane McAlevey .

Raising Expectations, Raising Hell

McAlevey, une organisatrice syndicale américaine et autrice de livres, comme Raising Expectations, Raising Hell, ne prétend pas avoir inventé un nouveau manuel de jeu. Mais elle a tiré les leçons du syndicalisme de masse des années 1930 et 40, qui a remporté des victoires majeures, et les a distillées dans une méthodologie pour rebâtir le pouvoir de la classe ouvrière au 21e siècle. Elle a formé ces dernières années des milliers de militants syndicaux e militantes syndicales à travers le monde, y compris certain.e.s des principaux organisateurs et principales organisatrices de cette campagne.

Une rencontre avec les livres de McAlevey a été à l’origine de la nouvelle approche de la présidente de l’OSBCU, Laura Walton. C’était en 2019, un an après son élection, quand le gouvernement Ford a déposé le projet de loi 124 pour geler les augmentations de salaire à 1%.

« Nous savions que les tribunaux n’allaient pas nous sauver », nous a-t-elle déclaré. « J’étais convaincue qu’il devait y avoir une alternative à accepter cela passivement. » Cette assistante éducationnelle qui a capté l’attention de la province avec ses dénonciations enflammées de Doug Ford se dit une passionnée de l’histoire du mouvement ouvrier.

Et pendant une pause dans les négociations, elle a lu couverture à couverture le livre de McAlevey, No Shortcuts : Organizing for Power in the New Guilded Age. « Je me suis dit : je pense que c’est ce qui fonctionnera. »

En 2021, les travailleuses et travailleurs du SCFP du Nouveau-Brunswick ont fourni plus d’inspiration. 20,000 travailleurs et travailleuses du secteur public se sont mis.es en grève contre un gouvernement conservateur pour un meilleur salaire et un traitement équitable, et ont gagné.

Walton avec d’autres ont visité la côte Est pendant la grève et sont revenu.e.s convaincu.e.s que leur approche d’organisation profonde pouvait faire la différence.

Plus tard cette année-là, le syndicat a lancé sa stratégie en adaptant le modèle de McAlevey pour développer le plus de puissance possible dans les délais les plus courts possibles.

Ils et elles ont mené une enquête approfondie auprès de leurs membres, ce qui a aidé à confirmer la dure réalité de la vie des travailleuses et travailleurs de l’éducation : leur revenu moyen était de $39 000, moins que le salaire nécessaire pour une vie décente dans des villes comme Toronto.

Lors d’une conférence fin 2021 à laquelle assistaient des élu.e.s ainsi que des membres de la base et qui a donné le coup d’envoi à une approche de négociation plus ouverte, le syndicat a adopté les revendications : des augmentations de $3,25 $ de l’heure chaque année pendant trois ans pour suivre l’inflation, du nouveau financement de $100 millions pour remédier au manque de personnel, et un salaire égal pour les employé.e.s occasionnel.le.s et temporaires.

« $39 000 ne suffit pas ! » est devenu le slogan de la campagne.

À partir de janvier de cette année, le syndicat a recruté des militant.e.s comme Sainsbury et Laplante. Il a demandé aux sections locales d’identifier les principaux organisateurs, principales organisatrices, et il organisé des formations d’une journée en ligne pour des milliers de membres.

L’objectif était de construire une infrastructure dans chaque lieu de travail qui pourrait déployer l’arme la plus puissante d’un syndicat – la grève.

Au fur et à mesure, elles ils effectuaient ce que McAlevey appelle des « tests de structure ». Il s’agit d’actions qui permettent de vérifier l’implication des membres en route vers une « supermajorité » - le seuil auquel la participation des membres a atteint un niveau suffisamment élevée pour permettre au syndicat de vraiment manifester son pouvoir.

Le premier test a eu lieu à la fin du printemps, lorsqu’on a demandé aux travailleurs et aux travailleuses de signer une lettre adressée au prochain premier ministre. On leur a assuré que leur nom n’apparaîtrait que si au moins 60 % des membres de leur section locale signaient. Walton est arrivé au parlement en juin, à la veille de l’assermentation par Ford de son nouveau cabinet, avec des dizaines de milliers de lettres signées. Des membres ont remis ces lettres aux député.e.s de toute la province.

Alors que le syndicat élargissait le recrutement et la formation des organisateurs et organisatrices tout au long de l’été, Walton est venu au bureau de Newmarket pour une séance d’appels téléphoniques. C’est alors que Campbell, l’assistante en éducation de la région de York, est arrivée par curiosité et a eu un aperçu du nouveau syndicat. À la fin de la réunion, elle s’est portée volontaire pour devenir organisatrice. Cette automne, Campbell passait déjà des nuits tardives au bureau qu’elle n’avait jamais auparavant visité, passant des appels téléphoniques et restant en contact régulier avec des travailleurs et des travailleuses lors d’une discussion de groupe.

En octobre a eu lieu le deuxième test de structure : un vote pour un mandat de grève.

Trois ans auparavant seulement 40% des membres avaient participé au vote. Cette fois c’était 96% des membres qui ont voté pour une grève.

« Ce qui est si spectaculaire c’est que le syndicat a pu rassembler tant de personnes pour soutenir un mandat de négociation ambitieux dans un contexte difficile, » a déclaré Savage.

L’OSBCU est hautement décentralisée, avec près de 55000 travailleurs et travailleuses réparti.e.s dans quelque 2,000 écoles et 67 sections locales distinctes.

« Le fort mandat de grève n’est pas une chose inconnue. Mais ce qui est remarquable, c’est le taux de participation à ce vote, » explique Savage. « Cela témoigne du travail acharné que le syndicat a accompli en matière de mobilisation. »

« Une solidarité jamais vue auparavant »

Quelques mois auparavant, à la mi-août, certains du personnel du syndicat avaient déjà eu un avant-goût du soutien populaire qui pouvait exister pour les travailleurs et travailleuses de l’éducation.

Ils ont envoyé une annonce à diffuser à la radio et ont rapidement été contacté par les services juridiques de plusieurs stations de radio. Les avocats examinant les publicités du syndicat demandaient la preuve que les travailleurs et les travailleuses ne gagnaient en moyenne que $39,000. « Wow ! » a répondu le représentant de Bell. D’autres stations ont exprimé leur sympathie et ont même souhaité la bonne chance.

Mais des allié.e.s plus probables du syndicat commençaient également à se mobiliser.

Pam Franche, organisatrice de Justice for Workers, a vu les travailleurs et les travailleuses des services alimentaires de l’Université York gagner un salaire de $15 l’heure en se mettant en grève en 2017. Ce précédent a permis à d’autres travailleurs et travailleuses à faire des gains salariaux et a exercé des pressions sur l’ancien gouvernement libéral pour qu’il augmente le salaire minimum.

Avec cela à l’esprit, l’organisation est passé à l’action. Elle mis des affiches à la disposition de tous et de toute pour télécharger et envoyer aux travailleurs et travailleuses militant.e.s et à leurs partisan.e.s. Quinze15 minutes après l’envoi, des demandes d’affiches affluaient de partout en Ontario, y compris de villes dont Franche n’avait jamais entendu parler. « C’est à ce moment-là que j’ai compris que ce gouvernement allait obtenir plus que ce qu’il avait imaginé, » a déclaré Frache.

Lorsqu’il la grève se profilait, l’organsiation Justice for Workers a envoyé des volontaires dans les écoles pour parler aux parent.e.s. Ils et elles y ont trouvé un soutien écrasant pour les travailleurs et les travailleuses. « Il n’y avait littéralement aucune opposition, » dit Franche. Les parents ont immédiatement compris la valeur du travail effectué par les travailleuses et les travailleurs de l’éducation, car leurs enfants interagissent avec eux et elles tous les jours.

Et ce n’est pas un hasard si l’une des demandes initiales du syndicat - le financement de l’embauche de plus de personnel - était directement liée aux expériences des parent.e.s. Jess Lyons, mère de trois enfants à Toronto et organisatrice de l’Ontario Parent Action Network, a déclaré que le groupe avait organisé des tables rondes avec le syndicat au printemps afin que les priorités des parent.e.s soient à la table de négociation.

« Le principal commentaire des parent.e.s était qu’ils et elles voulaient plus de personnel dans chaque école. » Les familles ont offert leur soutien aux travailleurs et aux travailleuses de l’éducation depuis que le programme de Ford visant à réduire le financement de l’éducation est devenu évident. « Les parent.e.s ont votre dos, et vous avez le leur parce que nous travaillions ensemble depuis le premier jour. »

Sortir le génie de la bouteille

Lorsque le président du SCFP-Ontario, Fred Hahn, s’est présenté à Queen’s Park le vendredi 4 novembre, il a été étonné par ce qu’il a vu. Le premier jour de la grève des milliers de travailleurs et de travailleuses de l’éducation ont couvert la pelouse. Ils et elles étaient finalement dix mille, encerclant la législature dans une ligne de piquetage peu orthodoxe.

Hahn, qui a commencé sa carrière en tant que défenseur des enfants handicapé.e.s, savait alors que les préparatifs du syndicat avaient porté leurs fruits. « Je ne l’oublierai jamais. J’ai parlé à des centaines de personnes. Et la grande majorité n’avait jamais participé à rien de pareil. Ils et elles étaient nerveux, nerveuse, heureux et heureuses, sentant leur pouvoir pour la première fois. On ne pourra pas remettre ce génie dans la bouteille. »

Dans la région de York, Campbell est resté toute la journée sur les lignes de piquetage d’une place Walmart locale, renforcé par le sentiment de camaraderie. « C’était une bonne sensation, et nous savions juste que c’était un moment gigantesque dans le temps », a-t-elle déclaré.

Sainsbury a visité des lignes de piquetage à Lindsay, Kingston, Barrie et Peterborough et elle a été frappée par le niveau de soutien public qu’elle a vu. Toute la journée, dit-elle, les gens apportaient de l’eau, du café et des beignets. Elle s’est souvenue quand sa mère avait été en grève avec d’autres enseignant.es. Les gens passaient en voiture et leur faisaient le majeur. « Mais pas cette fois-ci ! »

Connaissant l’énorme pression à laquelle les travailleurs et les travailleuses de l’éducation pourraient être confronté.e.s, Hahn avait participé plus tôt cet automne à des sessions expliquant aux membres comment ils et elles pouvaient défier une éventuelle législation gouvernementale de retour au travail.

« Ce n’étaient pas des conversations faciles. Il a fallu renforcer la confiance des gens et répondre à une myriade de questions de personnes inquiètes pour leur loyer, leur hypothèque, leurs enfants. » Hahn et le SCFP Ontario avaient proposé une résolution au SCFP national, selon laquelle le syndicat parent « prendrait toutes les mesures nécessaires dans la limite de nos capacités financières », si le gouvernement sévissait contre les travailleurs et les travailleuses avec de lourdes amendes.

Malgré l’hésitation initiale de certains éléments du SCFP national, la motion a été adoptée. « Cela nous a permis de dire : « On ne peut pas nous arrêter toutes et tous. Votre syndicat nous soutiendra. »

Les efforts se sont avérés payants. L’OSCBU se voyant proposer des ententes insultantes, il s’est préparé à sortir en grève. Ford a déposé une loi pour les devancer. Le projet de loi 28 aurait imposé un contrat aux travailleurs et aux travailleuses qui récupérait leurs congés de maladie, offrait une maigre augmentation de salaire de 1.5 % sur trois ans et créait encore plus de précarité d’emploi.

Long de centaines de pages, c’était la preuve, selon Hahn, que le projet de la loi avait été rédigé des semaines, sinon des mois, plus tôt. Le projet de loi obligeait non seulement les travailleurs et les travailleuses de l’éducation à reprendre le travail et les empêchait de faire grève, il utilisait la « clause nonobstant » pour les priver du droit même contester la loi. C’était une menace existentielle non seulement pour l’OSBCU, mais pour l’ensemble du mouvement syndical.

Mais s’appuyant sur le travail fait, l’OSBCU est allé de l’avant avec une grève désormais considérée comme « illégale ». Avec reportages 24 heures sur 24 dans les médias sur les amendes de $4,000 par jour, Sainsbury a déclaré avoir reçu de nombreux appels de travailleurs et travailleuses « terrifié.e.s ». Dans une petite section locale de l’est de l’Ontario, un certain nombre de travailleurs et de travailleuses ne s’étaient pas présenté.e.s le premier jour de la grève. Mais grâce à la nouvelle approche de l’organisation, l’équipe avait les noms et numéros de téléphone de ces travailleurs et travailleuses. Les organisateurs et organisatrices ont pu apaiser leurs inquiétudes, et elles et ils étaient de retour sur les lignes de piquetage le lundi suivant.

Et le public était avec eux et elles. Un sondage a montré que 62 % des Ontarien.ne.s blâmaient le gouvernement Ford, et non pas les travailleurs et les travailleuses, pour la fermeture des écoles.

Outre le soutien des parent.e.s, des militant.e.s et du grand public, un autre ingrédient crucial a jeté les bases d’une confrontation efficace avec Ford : une nouvelle constellation de dirigeantes syndicales socialistes et féministes, comme la présidente d’Unifor, Lana Payne, et la présidente de Syndicat des employé.e.s du secteur public de l’Ontario. J.P. Hornick, toutes deux récemment élues.

Alors que le mouvement dans son ensemble large considérait les implications de la législation de Ford qui brisait la constitution, elles ont mené la charge. Au sein de la Fédération du travail de l’Ontario et du Congrès du travail du Canada, le soutien à une grève générale était initialement tiède parmi certains des syndicats affiliés.

« Des dirigeantes comme Hornick et Payne, qui se sont levées pour parler avec force d’une grève générale ont aidé à gagner l’appui de certain.e.s autres à cette position », a déclaré Savage. « Elles méritent beaucoup de crédit pour cela. »

Ce vendredi-là, les 5,000 travailleuses et travailleurs de l’éducation du SEFPO lui-même, qui en étaient encore aux premières étapes de leurs négociations, ont décidé avec Hornick qu’ils et elles débrayeraient. Les travailleuses et les travailleurs de l’éducation d’Unifor sont également sorti.e.s en grève.

Et remarquablement, le public ontarien semblait être avec eux et elles sur la voie de l’escalade : 48 % ont déclaré que d’autres syndicats devraient se joindre à la grève pour protester contre les actions du gouvernement, y compris un surprenant 29 % d’électeurs conservateurs, électrices conservatrices.

Lors d’une session Zoom samedi avec des chefs de syndicats de tout l’Ontario, le débat a fait prolonger une courte réunion en trois heures. « De toutes mes années », a déclaré Hahn, « je n’aurais jamais cru que nous pourrions faire dire aux gens qu’une grève générale est ce que nous devons faire. Ce sera le chaos, mais nous devons provoquer le chaos. Car le chaos c’est ce qui arrêtera cela. »

Dans le cadre de la grève générale qui visait l’abrogation du projet de loi 28, le SCFP a préparé les sections locales dans tout le pays à prendre des actions directes, notamment la fermeture d’accès à l’aéroport Pearson de Toronto. L’aile québécoise du SCFP - apparemment plus disposée que jamais auparavant à s’engager dans la solidarité pour quelque chose qui se passait en Ontario - a discuté de la fermeture des ponts. Hornick a promis le soutien des 180,000 membres du secteur public du SEFPO dans la province. Et les dirigeant.e.s d’Unifor ont fait des appels aux principales usines d’assemblage d’automobiles de l’Ontario : les travailleurs et les travailleuses sont-ils et elles prêt.e.s à fermer les usine ? La réponse était : oui !

Avec d’énormes pans de l’économie ontarienne maintenant en jeu, la pression sur Ford avait atteint un niveau extraordinaire.

Que diable se passe-t-il ?!

Le matin du lundi 7 novembre, une salle au sous-sol de l’hôtel Sheraton de Toronto était pleine à craquer avec presque tous et toutes les dirigeant.e.s syndicaux et syndicales notables du pays, ainsi qu’avec leurs permanent.e.s.

Leur plan, élaboré au cours du week-end, était fixé : ils et elles allaient annoncer des plans pour aller vers une grève générale.

Mais lorsque Ford a organisé une conférence de presse d’urgence à peine deux heures avant leur annonce, cela a bouleversé leur projet. Ils et elles se sont rassemblé.e.s autours des ordinateurs portables pour écouter ses remarques.

Le premier ministre a battu une retraite remarquable : il allait abroger la loi qu’il avait votée quelques jours plus tôt, en échange de la fin de la grève.

J.P. Hornick a été la première à parler. « Nous ne pouvons pas faire confiance à Ford. Cela ne change rien. Nous continuons avec le plan. »

Un dirigeant de l’un des syndicats de métier a répondu. « Nous avons gagné. Vous avez gagné. J’ai vu une promesse d’abrogation de la loi. Acceptons-la. »

Le projet de loi 28 apparemment retiré, le front uni que le mouvement ouvrier de l’Ontario avait rassemblé présentait déjà des fissures.

À l’étage de l’hôtel, le président de l’OSBCU, Walton, et le président national du SCFP, Mark Hancock, et leur personnel le plus proche parlaient avec des avocats. Selon des sources proches de la conversation, Walton s’est senti acculé au mur. L’affiche sur le podium à propose de laquelle ils devaient s’exprimer ne contenait qu’une seule revendication : l’abrogation du projet de loi 28. Et elle venait d’être satisfaite.

C’est cette revendication qui avait réuni de nombreux dirigeants syndicaux, nombreuses dirigeantes syndicales, grâce en partie aux efforts au président national. Poursuivre la grève, ont soutenu ceux et celles qui conseillent la prudence, pourrait compromettre l’abrogation de la législation.

En fin de compte, la décision était prise : le syndicat enlèverait les lignes de piquetage et reprendrait les négociations.

Sainsbury, l’assistant pédagogique qui avait passé des milliers d’appels téléphoniques, a été surpris. Je me suis dit : « Que diable ?! Nous avons le gouvernement exactement là où nous avons voulu le mettre en travaillant depuis 10 mois. »

Savage de l’Université Brock convient que c’était le moment stratégique le plus important. « La question clé est de savoir quel pouvoir et quelle influence à la table de négociation ont été potentiellement abandonnés lorsque la décision a été prise de supprimer les lignes de piquetage. Que se serait-il passé, si on avait dit : « Nous maintienons les lignes de piquetage, et Doug Ford a 24 heures pour proposer une meilleure offre au syndicat ? » Autant Ford a cillé, autant la direction syndicale l’a fait. »

Lorsque l’OSBCU est revenu à la table des négociations dans les jours qui ont suivi, les négociateurs et les négociatrices du gouvernement ont changé de position, mais pas beaucoup.

Le syndicat a fixé une autre date de grève pour la fin novembre, mais au dernier jour, il est parvenu à un accord de principe avec le gouvernement. Tout en n’offrant aucun financement pour faire face au manque de personnel, Ford a doublé l’augmentation de salaire initiale et a rétabli la sécurité de l’emploi.

« En tant que travailleur, je n’aime pas cet accord. En tant que président de l’OSBCU, je comprends pourquoi c’est l’accord qui est sur la table », a déclaré Walton aux médias le 22 novembre, alors que l’accord était soumis aux membres pour un vote. « Je pense que c’est insuffisant et je pense que c’est terrible que nous vivions dans un monde qui ne voit pas la nécessité de fournir aux enfants les services dont ils et elles ont besoin. »

La menace des attentes élevées

À la fin novembre, à l’hôtel Intercontinental de Toronto, le président national du SCFP, Mark Hancock, s’est réuni avec 150 employé.e.s du SCFP, dont une douzaine qui avaient travaillé sur la campagne OSBCU.

Réfléchissant à la lutte des travailleurs et travailleuses de l’éducation, il a plaisanté : « Je pense que ce que nous avons fait, c’est trop bien motiver les travailleurs et les travailleuses. »

La blague n’a pas été bien accueillie. Lors de la séance de questions-réponses, un membre du personnel du SCFP qui avait joué un rôle central dans la campagne des travailleuses et des travailleurs de l’éducation a pris le micro. « Je ne suis pas du tout d’accord, » a-t-il déclaré. « Nous devons élever les attentes. C’est ce que fait notre modèle d’organisation. Nous devons renforcer le pouvoir des travailleurs et des travailleuses et nous devons investir dans ce modèle. Je veux faire partie d’un syndicat de combat. » Presque toute la salle a applaudi.

Cet échange était le dernier signe des tensions latentes entre le syndicat des travailleuses et des travailleurs de l’éducation et la direction nationale du SCFP. Selon des responsables du SCFP qui n’étaient pas impliqué.e.s dans la campagne de l’OSBCU, la grève des travailleurs et des travailleuses de l’éducation a déclenché une guerre de territoire qui a vu le bureau national du SCFP « gérer et modérer » la lutte.

(Nous les laissons sans nom parce qu’ils et elles n’étaient pas autorisé.e.s à parler publiquement.) « Je pense que le bureau national a fait pression sur l’OSBCU pour qu’il ne se mette pas en grève au départ », a déclaré l’un de ces responsables du SCFP. « Cela fait partie d’une orientation défensive de longue date, selon laquelle, si vous sortez en grève, vous avez déjà échoué. Et cela fait partie d’une mentalité de ne pas croire que le public pourrait être d’accord, de ne pas croire que les travailleurs et les travailleuses suivront, et de ne pas croire qu’une fois qu’un projet de loi est présenté, vous pouvez le battre. »

L’adjoint exécutif du président national a été affecté à Walton lorsque la grève se profilait. Le bureau national s’est livré à un niveau d’ingérence sans précédent une fois qu’un accord de principe a été soumis au vote des membres. Et un haut responsable national s’est plaint en privé que l’OSBCU était un syndicat local voyou.

Alors que Walton a déclaré que le SCFP national a investi des ressources importantes dans l’organisation et « a fait beaucoup de travail pour rassembler du soutien au niveau national », elle a reconnu qu’ils avaient « des philosophies de travail différentes sur la façon de faire le travail. »

Les responsables des rapports avec les médias du SCFP nous ont déclaré que Hancock n’était pas disponible pour une entrevue et elle n’a pas répondu aux questions envoyées par courriel.

Immédiatement après la signature de l’entente, le bureau national a envoyé une lettre à toutes les sections locales du syndicat en Ontario, demandant qu’elle soit transmise aux membres. Il a décrit l’accord comme une « percée » - bien plus positive que l’évaluation de l’OSBCU. Lors de séances en ligne, les avocats nationaux du SCFP ont mis en garde contre la façon dont le dollar de l’heure gagné serait en jeu si les membres votaient « non ».

« Ce n’est pas typique pour le SCFP », a déclaré Savage. « On ne voit pas souvent un.e dirigeant.e national.e faire un plaidoyer fort pour ratifier un accord. »

Le National et l’OSCBU ont par la suite prolongé le délai du vote de deux semaines. Selon de nombreux et nombreuses membres à qui nous avons parlé, plus la date se rapprochait de Noël, plus il devenait difficile d’imaginer un rejet et un retour aux lignes de piquetage.

Plus de 70 % ont finalement voté en faveur de l’entente. Une minorité vocale au sein du syndicat a encouragé les membres à voter contre, y compris le gardien torontois Hermes Azam, membre de la plus grande section locale de l’OSBCU, le SCFP 4400. Il ne comprenait pas pourquoi le syndicat n’utilisait pas son droit de grève - qu’il venait de récupérer après une attaque gouvernementale sans précédent - pour faire valoir ses revendications initiales. « C’était vraiment comme un retour au statu quo, un retour à la normale, un retour à la vie à huis clos avec des hommes et des femmes en costume. »

La présidente Walton a été le premier à admettre que le contrat n’offrait pas aux travailleurs et travailleuses « tout ce dont nous avons besoin ou ce que nous méritons. Je reconnais que tout le monde ne dit pas que c’est la meilleure chose depuis le pain en tranches », nous a-t-elle déclaré. « Mais c’est un pas dans la bonne direction, et le pouvoir dont ont fait preuve les travailleurs et les travailleuses a établi une barre pour tous les autres. »

Et bien d’autres choses ont changé, a-t-elle dit, y compris un engagement à organiser pendant toute l’année, un travail d’organisation à long terme qui « suscite les attentes ». « Négocier est devenu comme des élections, pour trop de gens - aller parler aux travailleurs et aux travailleuses une fois tous les quatre ans », a-t-elle déclaré. « Mais on ne s’organise pas seulement autour d’une convention. On construit le pouvoir à chaque jour. Ce n’était qu’un début. »

Savage, de l’Université Brock, affirme que l’accord a établi un « modèle positif » pour le mouvement syndical et a inspiré les militant.e.s. « Une chose qui est sous-estimée, c’est qu’ils et elles ont obtenu la meilleure offre dans le secteur parapublic en Ontario depuis l’imposition du projet de loi 124 en 2019 », a-t-il déclaré.

Michelle Campbell, de retour chez elle dans la région de York, nous a déclaré que c’était « le vote le plus difficile » qu’elle ait jamais eu à faire. Elle a pensé voter non, mais elle a finalement opté pour le « oui », en raison de l’impact financier de la grève avant les vacances.

Mais à la fin, a-t-elle dit, le combat était plus que le contrat. Et cela a changé sa vie.
Les mois d’hiver sont toujours les plus difficiles pour elle, lorsque sa fibromyalgie éclate. Mais cette année, elle se sent en meilleure santé et plus énergique que d’habitude.

Elle prévoit de rester impliquée dans son syndicat, utilisant sa voix de « vieille travailleuse régulière » pour enhardir les autres. Elle espère que d’autres syndicats suivront l’exemple de l’OSBCU. « Le pouvoir des travailleurs et des travailleuses sera imparable », a-t-elle déclaré. « Je pense qu’il y a une citation qui dit : « J’ai développé une colonne vertébrale là où était mon triangle. » C’est un sentiment puissant. »

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