Édition du 4 octobre 2022

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Le blogue de Pierre Beaudet

De l’internationalisme à l’altermondialisme

En marche vers le Forum social mondial

Au moment de l’essor du capitalisme « moderne » au 19ième siècle, des mouvements ouvriers avaient bien vu la nécessité de construire des liens au-delà des frontières. C’était aussi le message de Marx, expliquant qu’un seul régime, celui du capital, était en train de s’imposer partout. Au début, les premiers syndicats se sont appuyés. On collectait de l’argent et des couvertures en Angleterre pour appuyer des grèves en France. Une Association internationale des travailleurs (AIT) est née de ces efforts. Puis en 1871, les prolétaires parisiens ont surpris tout le monde avec leur insurrection républicaine et socialiste. Le rêve semblait se réaliser, mais au bout de la ligne, la Commune a été écrasée. Après des années de répression, les mouvements ont repris le flambeau avec les premiers partis socialistes. En Allemagne, ceux-ci doublaient, puis triplaient leurs votes, en commençant à construire des pouvoirs parallèles pendant qu’alors, on s’enthousiasmait pour une nouvelle Internationale dite « socialiste ».

En 1914 au moment de la Première Guerre mondiale, les peuples ont été pris dans l’étau. On a mis de côté l’idée de transformer la société et l’internationalisme, à part en Russie où un concours de circonstances a mené les associations ouvrières (les « soviets ») à prendre le pouvoir. C’est alors que Lénine, Trotski et bien d’autres proclamaient la Troisième Internationale, dite communiste. Celle-ci constata rapidement que l’élan révolutionnaire s’essoufflait en Europe, et que le vent de la résistance devenait puissant en Asie, notamment en Chine où une révolution inattendue a fait voler en éclat un Empire millénaire. Après la Deuxième Guerre mondiale, les peuples invisibles de ce qui n’est pas encore le tiers-monde appelaient à un nouvel internationalisme, soudé dans l’appui mutuel entre des luttes de libération nationale. C’était comme le disait le cubain José Marti, « l’ère des brasiers », de Cuba en passant par l’Algérie et le Vietnam.

Cet appel est arrivé aussi à bousculer les consciences et les espoirs dans les pays capitalistes où éclata un moment radical autour de mai 1968. Les jeunes travailleurs, les étudiant-es, les féministes, se sont mis en branle pour développer leurs luttes tout en se sentant solidaires des résistances du tiers-monde. Des centaines de jeunes sont partis aider sur le terrain l’Algérie indépendante et s’activer pour les mouvements de libération en Afrique australe, en Amérique centrale et ailleurs. Cette Internationale sans le nom a produit de grandes convergences et aussi de grandes victoires, comme la libération du Vietnam (1975), la fin des dictatures en Amérique latine (1981 et suivantes) et même la défaite de l’apartheid (1991).

Pour se dédouaner, les impérialistes ont alors leur revenge en alimentant des conflits meurtriers et en s’alliant à des forces obscurantistes qui ont amené une grande partie de l’Asie sur le bord du gouffre tout en faisant sauter l’Union soviétique.

En 1994 dans le fonds du Mexique sont surgis les Zapatistes. Ils dénonçaient la pauvreté, la misère, l’exclusion des autochtones et aussi, le nouvel impérialisme mis en place sous le couvert du libre-échange. De ce cris se sont agglutinés des tas de mouvements pour faire échec au projet américain-canadien de subordonner encore davantage les États et les peuples de l’hémisphère. Au début des années 2000, les peuples ont gagné dans cette région. Ils se sont reconnus, ils se sont appuyés, ils ont osée espérer remettre en vie le grand projet américaniste de Simon Bolivar.

C’est là qu’est né, en 2001, le Forum social mondial. Au départ une rencontre, le Forum est devenu un outil, un processus, en étendant son influence partout dans les Amériques, puis plus tard dans le reste du monde. Le Forum par ailleurs a été l’incubateur de nouvelles initiatives internationalistes, pensons par exemple à Via Campesina, qui réunit des centaines de mouvements paysans partout dans le monde.

L’internationalisme, le réflexe normal et presque naturel des peuples, vit et revit, tout en se transformant. Ainsi, la plupart des mouvements populaires ont refusé un cadre trop rigide et hiérarchique comme on l’avait connu à l’époque des Internationales. Des alliances se sont faites cas par cas, en respectant l’autonomie des divers mouvements, et en refusant d’imposer un seul mode de pensée. C’est un peu dans ce contexte que l’idée de l’altermondialisme a pris son sens. Et que parallèlement, on a vu des grandes vagues de résistance éclater un peu partout, en Europe du Sud, au Maghreb et au Moyen-Orient, même aux États-Unis.

Aujourd’hui, les mouvements populaires sont à la fois forts et faibles. Ils sont forts car ils ont marqué des points dans la « bataille des idées ». L’édifice des dominants est largement discrédité. Tout le monde sait que le dispositif du pouvoir est mené par des escrocs qui ne réussissent plus à défendre les intellectuels de service et les médias-mercenaires. De cela ressortent de grands espoirs. De l’autre côté, les mouvements sont faibles, surtout face à des États qui vont de plus en plus dans le sens de la répression, voire des massacres, fomentés partout pour attiser la vilaine idée du tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Comment faire effectivement, pour répondre aux attentes des peuples quand les institutions opaques du capitalisme international, forcent les Grecs à la misère ? Comment réagir devant l’ultra militarisation constatée au Moyen-Orient ? Aux États-Unis, les grandes mobilisations autour d’Occupy n’ont pas empêché la montée d’une extrême droite aux accents fascistes, que l’on observe de plus en plus en Amérique latine, qui veulent renverser des gouvernements démocratiques élus par le peuple …

À travers l’effervescence des luttes, on cherche encore le « fil rouge », le moyen de souder les résistances et de faire déboucher les batailles partielles sur des percées plus importantes.

On voit donc que les défis actuels sont très grands, d’où les débats qui traversent des mouvements et des luttes, et qui pénètrent également dans les processus d’altermondialisme et d’internationalisme comme le Forum social mondial. Le FSM en effet s’interroge : comment faire échec à cette montée de la droite ? Si on ne peut pas procéder d’autorité (comme avant) pour établir une seule ligne stratégique imposée à tous, comment effectivement se mettre ensemble ? Comment établir des stratégies et construire un minimum de coordination, ce qui pourrait changer le rapport de forces ?

Ce n’est pas un débat simple, mais la bonne nouvelle est que les mouvements populaires ont maintenant acquis beaucoup d’expériences. De leurs avancées et même de leurs échecs, ils réfléchissent, sous l’impulsion de nouveaux intellectuels qui viennent du peuple et qui travaillent avec le peuple, sans rester dans d’illusoires tours d’ivoire. C’est étonnant ce qu’on peut apprendre de mouvements de base en Bolivie, au Népal, au Burkina Faso, qui brisent ce que l’intellectuel péruvien Anibal Quijano appelle la « colonialité du pouvoir », qui avait été, dans les décennies antérieures, le moyen pour subjuguer « de l’intérieur » les résistances des peuples, en leur faisant croire qu’il y avait une seule science, un seul chemin pour produire des connaissances. Cette façon de voir est aujourd’hui en déclin. Il reste à se mettre ensemble et à s’écouter, et à tenter de repérer le chemin de l’émancipation. C’est ce qui est attendu en tout cas du Forum social d’août prochain à Montréal.

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