Édition du 24 novembre 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

L’économie et l’élection fédérale - Parler pour ne rien dire

On l’a dit et redit, le débat dans la présente électorale touche des bas-fonds qu’on n’avait pas vus depuis longtemps. Du côté du gouvernement, la posture est de nier tout : il n’y a pas de récession, il n’y pas de danger avec les changements climatiques, etc. On est jovialistes, on dit n’importe quoi et jusqu’à un certain point, Harper et sa bande croient à leurs propres mensonges, car ils sont enfoncés dans une ornière d’extrême-droite.

Du côté de l’ « opposition », on dit aussi n’importe quoi, en invoquant une sorte de pensée magique. Comme par miracle, le prochain gouvernement libéral ou NPD règlera les problèmes, sans rien changer à la structure. Il y aura une gestion plus réaliste du déficit et des investissements dans les infrastructures (Trudeau). On saupoudrera ici et là quelques programmes sociaux et on augmentera le salaire minimum pour une petite fraction des travailleurs et des travailleuses (Mulcair). Tout le monde sera gentil, tout le monde sera beau.

À moins d’être totalement imbéciles, ceux qui prennent les décisions dans ces partis savent très bien que tout cela est une blague. Ils vont « découvrir » après l’élection que la situation fiscale est pire que ce qu’ils avaient pensé. Ils vont invoquer la chute des prix des matières premières. Et quoi d’autre encore pour dire :« désolés, on ne peut pas faire grand-chose ». Cette politique du mensonge révèle le degré de cynisme qui sévit sur la scène politique dominante.

En réalité, tous ces partis ont accepté et continuent d’accepter le cadre imposé par le capitalisme contemporain (autrement appelé « néolibéralisme »). Dans le cas du PLC au fédéral et du NPD au provincial, ils gèrent, depuis des décennies, le grand tournant en donnant aux institutions financières la possibilité de drainer tous les surplus, en privatisant à la va-vite les biens communs, en dérèglementant les conditions de travail et en sabrant dans les programmes sociaux. Tout cela bien sûr, se fait sous l’égide des politiques de « libre-échange », qui ne sont pas libres et qui ne portent pas surtout sur les échanges, mais qui visent à restructurer la société à l’extérieur des politiques keynésiennes qui ont prévalu de 1945 à 1975.

Aujourd’hui, les dommages causés par ces politiques sont immenses. Par exemple, l’industrie manufacturière a été en bonne partie démantelée, alors que c’est là qu’il y avait des salaires et des conditions de travail relativement décents pour les classes populaires. L’économie s’est réalignée sur deux pôles, celui des finances avec Toronto, et celui de Calgary autour des ressources. Le changement est alors géographique, l’axe traditionnel de l’économie canadienne ayant été construit sur l’Ontario (surtout le sud-ouest) et le Québec. Des masses croissantes de gens, à commencer par les jeunes, sont condamnées à la précarité et à la pauvreté relative : c’est le « modèle » américain.

Dans les conditions actuelles, aucun gouvernement ne pourra trouver des revenus-miracles face à une bourgeoisie mondialisée et nord-américanisée dont l’argument suprême repris ad nauseam par les médias-mercenaires est qu’il faut être compétitif avec le Texas. Durant la période keynésienne, le gouvernement avait misé sur la croissance du marché interne, poussé par l’inclusion des classes moyennes et populaires dans l’industrie et la fonction publique. Aujourd’hui il n’est pas question de cela. 

Est- ce que, pour autant, il n’y a rien à faire ? Bien sûr que non, mais pour que cela change, il faut une rupture avec le 1 % autrement plus rigoureuse que de promettre un peu plus de garderies. Il faut par exemple entreprendre le démantèlement des politiques du libre-échange qui nous subordonnent aux États-Unis (ALÉNA) et qui vont s’aggraver avec ce qui s’en vient avec l’Europe et l’Asie (et que Mulcair, à l’encontre de sa propre base et du mouvement syndical appuie discrètement). Il faut renvoyer les banques dans leurs cages : une banque devrait servir à donner des services financiers à ses clients, pas à spéculer sur le dollar, à jouer sur l’avenir de nos fonds de pension ou à vendre de l’assurance. Il faut non seulement imposer une hausse substantielle du salaire minimum pour tout le monde, mais aussi mettre en place une politique du revenu minimum garanti. Bref, une sorte de « néo-keynésianisme » pourrait peut-être rétablir un certain ordre, exactement comme cela avait été fait après la Deuxième Guerre mondiale. Pour cela, il faudrait tout un sursaut de la société en commençant pas ceux « d’en bas ». C’est lorsqu’il aura le dos au mur que le 1 % va accepter certains compromis.

Est-ce qu’un ras-le-bol semblable est pensable aujourd’hui ? La réponse courte est oui, mais le virage n’est certes pas acquis d’avance. Pour résister au changement, les élites vont accentuer l’impact des politiques en cours, comme le font Couillard et Harper. Elles vont déstabiliser les couches moyennes et populaires. Elles vont miser sur la peur et l’insécurité nourries par les faux débats sur l’ « identité » et la « guerre des civilisations ». Et ça va barder.

Entre-temps, il faudra endurer les mensonges, les illusions et les mauvaises blagues des comiques qui prétendent incarner la « démocratie » libérale. Soyons patients : il reste « seulement » 50 jours à la campagne électorale …

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