Édition du 29 novembre 2022

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Économie

Le travail et la valeur : ignorance et mystification

La réforme de l’assurance chômage déjà conduite il y a deux ans devant être renouvelée au 1er novembre prochain, le gouvernement veut réduire encore les droits des chômeurs. Il avait accru de 4 à 6 mois dans les 24 derniers mois précédant la fin du dernier contrat la durée de travail minimale pour prétendre aux allocations chômage et réduit celles-ci en intégrant les périodes de travail et d’inactivité dans le calcul du revenu mensuel moyen pour déterminer le montant de l’allocation. Résultat : l’Unedic prévoit d’être en excédent de plusieurs milliards d’euros ces trois prochaines années (2,5 Mds en 2022, 3,1 en 2023, 4,2 en 2024) : un comble !

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/10/12/le-travail-et-la-valeur-ignorance-et-mystification/

Le gouvernement entend maintenant moduler le montant des allocations en fonction de la situation économique. Si celle-ci est bonne, on durcit les conditions d’obtention des allocations pour inciter à la reprise d’un emploi et on les allège si la situation économique est mauvaise. On transforme ainsi le droit salarial aux allocations en une variable d’ajustement, comme si la situation économique et celle de l’emploi étaient de la responsabilité des chômeurs, au motif qu’il y aurait quelques centaines de milliers d’emplois non pourvus, surtout dans les secteurs où les emplois sont de mauvaise qualité et mal payés. Mais qui peut s’en étonner ?

C’est donc à cet instant que survient un énorme embrouillamini dans lequel s’empêtrent la gauche et la plupart des économistes et dont s’emparent avec gourmandise libéraux et réactionnaires, au sujet de ladite valeur(-)travail (avec ou sans trait d’union). Cette notion revêt deux significations. La première est d’ordre économique : la théorie de la « valeur-travail » fut esquissée à la fin du XVIIIe siècle par l’économie politique pour expliquer la valeur d’échange des marchandises en fonction de la quantité de travail nécessaire à leur production, et irréductible à leur valeur d’usage. Elle fut reprise et chamboulée par Marx sur deux plans. D’une part, il montra que le capitaliste achète la force de travail du prolétaire – et non pas son travail – qui produit plus qu’il ne reçoit, permettant l’accumulation du capital. L’expression « valeur du travail » n’a alors aucun sens économique puisqu’elle confond valeur créée par celui-ci et salaire. D’autre part, Marx mit en évidence la double caractéristique du travail, en le situant sur les plans économique et aussi philosophique et politique : le travail vivant est à la fois exploité, aliéné, dominé par le capital mort, mais il est aussi facteur de reconnaissance sociale et intégrateur dans la société puisque, disait Marx, par son travail, le travailleur se produit lui-même.

On voit alors la tension qui peut résulter de la confrontation de ces deux facettes du travail. L’enjeu des luttes sociales a toujours été de faire reculer l’exploitation économique (pour de meilleurs salaires et conditions de travail, et pour la réduction de sa durée), et, en même temps, de retrouver la maîtrise de l’acte de travail lui-même, de ses finalités, de son sens. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui que la crise écologique oblige à revoir de fond en comble la répartition du fruit du travail mais aussi la composition de ce fruit pour sortir du productivisme.

Ici intervient le hold-up conceptuel opéré par la droite conservatrice. En feignant de défendre la « valeur travail » dans son acception philosophique, elle réussit à faire oublier la dégradation des conditions de travail et des droits sociaux que les politiques néolibérales ont organisée depuis plusieurs décennies. C’est un tour de force : l’idéologie libérale a toujours nié la théorie de la « valeur-travail » qui fait de celui-ci le « seul facteur de production » au sens propre, dixit Keynes lui-même, et pas seulement Marx, mais elle retourne la « valeur travail » philosophique en obligeant à travailler à n’importe quelle condition. Cette injonction à travailler n’importe comment est profondément réactionnaire, mais, en outre, elle est empreinte de croyance quasi religieuse sur le travail : on se souvient qu’au temps de la Réforme protestante, Luther voyait dans le travail le seul moyen de réussir, et Calvin, en cas de réussite, le signe d’une prédestination divine au salut éternel [1]. On comprend alors l’« obligation morale » bourgeoise à travailler toujours plus pour produire du profit et enchaîner l’humain à cette tâche.

Fabien Roussel a cru bon d’opposer le travail et les minima sociaux. Ce faisant, il niait que les chômeurs et tous les exclus forcés de survivre faisaient partie de la classe des travailleurs. Il mettait ainsi à bas la revendication de la CGT pour une sécurité sociale professionnelle visant à « garantir des droits individuels et collectifs à tous les salariés qui ne sont pas en exercice dans un emploi » [2]. En face, prétendre, comme Sandrine Rousseau, que la « valeur travail » est une valeur de droite témoigne d’un oubli ou d’une incompréhension de la dualité du travail.

Cette dualité du travail est transformée en une opposition mystificatrice et dangereuse car la pression médiatique conduit à donner l’impression à 44% des Français que le niveau des aides sociales est trop élevé et à 65% qu’il y trop d’assistanat en France, selon un sondage réalisé pour les médias libéraux de droite qui s’en réjouissent (Les Échos, Radio classique et l’Institut Montaigne) [3].

Comment dépasser ce clivage mystificateur entre le droit à l’emploi et le droit aux allocations en cas de rupture de l’emploi ? La réduction du temps de travail est la seule manière de desserrer l’étau de l’exploitation et de la perte de sens du travail, dont la conséquence est désastreuse tant sur le plan social que sur le plan écologique [4]. Et aussi de sortir du piège d’un débat biaisé au moment où s’élabore le projet de faire travailler jusqu’à 65 ans.

[1] Au début de XXe siècle, le sociologue Max Weber pensait trouver là l’origine du capitalisme dans les pays à dominante protestante : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905, Paris, Plon-Agora, 1964.
[2] CGT, « Fiche n° 7 : Garantie de l’emploi, droit à la sécurité sociale professionnelle ».
[3] Isabelle Ficek, « Près de deux Français sur trois jugent qu’il y a trop « d’assistanat » », Les Échos, 7 et 8 octobre 2022.
[4] Jean-Marie Harribey, En finir avec le capitalovirus, L’alternative est possible, Dunod, 2021 ; « Travail : détournement de fonds et de fond », 15 novembre 2021 ; « Le sens du travail », 24 septembre 2022.

Jean-Marie Harribey
https://blogs.mediapart.fr/jmharribey/blog/081022/le-travail-et-la-valeur-ignorance-et-mystification

Adresse e-mail :

Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey, économiste, ancien co-président d’Attac France, co-président du Conseil scientifique d’Attac, auteur notamment de La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste (Les Liens qui libèrent, 2013) et de Les feuilles mortes du capitalisme, Chroniques de fin de cycle (Le Bord de l’eau, 2014)

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