Édition du 16 juin 2020

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Les ornières opaques du nationalisme face à la pandémie

Dans une chronique publiée dans le Devoir le 19 mai [1], les infatigables partisans du PQ Claudette Carbonneau, Robert Laplante et Danic Parenteau affirment que la pandémie actuelle remet au centre le rôle de la nation et de l’État. La sortie de crise affirment-ils se fera « dans une perspective nationale ». C’est dans l’espace national « où on peut exercer la solidarité et relever les défis », ce qui n’a rien à voir, précisent-ils, « avec l’égoïsme ou le repli sur soi ». Dans l’optique nationaliste traditionnelle, l’émancipation se fait dans les limites du territoire défini comme « national ».

Or utiliser la pandémie comme moyen de confirmer cette thèse m’apparaît hautement problématique. S’il y a une raison d’avoir une perspective et une politique internationaliste, c’est bien dans la crise actuelle qu’on le voit le plus clairement. En partant de Chine pour passer à travers l’Europe et enfin arriver à l’Amérique du Nord, le méchant virus est réellement international, pour ne pas dire internationaliste, car il n’a aucun souci des frontières.

Penser une seconde qu’on pouvait « régler » le problème à l’échelle provinciale ne pouvait pas être une approche sérieuse, nonobstant le fait que le gouvernement provincial ait la juridiction sur le domaine de la santé. Il était évident que les ressources du Québec n’étaient pas suffisantes et qu’il fallait s’entraider pour essayer de limiter les dégâts. Je dis cela sans penser une seule seconde que le gouvernement fédéral devait s’immiscer sur ce terrain. Mais le problème n’est pas là. Et Ottawa et Québec devraient être jugés sévèrement pour leur nonchalance dans la prévention de la pandémie alors que des rapports scientifiques avaient établi le danger d’une non-préparation dès 2006.

Le gouvernement du Québec a mal géré cette situation et malgré les appels moralistes à la « solidarité » de Legault, on s’est faits rentrés dedans avec une crise indéniablement plus grave et plus forte ici alors que l’Ontario et la Colombie britannique s’en sont mieux tirés. Valoriser comme le font Carbonneau, Parenteau et Laplante l’action québécoise apparaît dans ce contexte fort déplacée.

Face à la pandémie, une vigoureuse action au niveau international s’imposait et s’impose toujours. Il faut de toute évidence contester les politiques macro-économiques des gouvernements néolibéraux, québécois et canadiens, et qui se sont malencontreusement rangé derrière les politiques d’austérité qui ont saccagé les budgets dévolus à la santé publique. Le Québec, libéral ou péquiste, est entré dans le rang des traités de libre-échange et de l’agrobusiness au détriment de la souveraineté alimentaire. La défense de l’environnement a été reléguée au dernier rang des priorités alors que se multipliaient les études et les avertissements annonçant la multiplication d’« accidents » du genre coronavirus. C’est cela qu’il faut combattre, à l’échelle nationale, comme à l’échelle internationale.

Par ailleurs, imaginer comme les auteurs en question qu’on doit « d’abord » régler « nos » problèmes pose la question de la finalité du combat pour l’émancipation nationale. Ce combat pour la liberté, par définition, doit se faire en appuyant et en s’appuyant, sur tous ceux qui mènent ce combat dans le monde. Pour revenir à la question nationale, elle ne sera jamais résolue si on ne parvient pas à développer des solidarités effectives avec les peuples (pas les États) qui habitent la Grande tortue. Oublier cela, c’est de se confiner, pour employer un terme d’actualité, dans une perspective perdante. Il me semble que cet internationalisme raisonnable et raisonné commence par travailler ensemble dans une crise comme celle qui sévit maintenant.

C’est en considérant notre intérêt national que nous aurons à repenser notre économie pour reprendre une certaine normalité et un plus grand contrôle de notre destinée. Cette relance devra consolider les structures de l’économie réelle, celles de nos quartiers, de nos villes et villages, de nos régions, celles qui peuvent répondre à nos besoins réels. La crise a d’ailleurs démontré notre extrême dépendance à des fournisseurs étrangers pour des produits d’importance stratégique.

Nous aurons à repenser notre production et nos achats pour que l’activité économique nous apporte prospérité, autonomie et sécurité. Plus que jamais, la cohésion économique, sociale et politique de toutes les régions du Québec devra faire partie de l’équation. Enfin, il faudra s’assurer que les politiques monétaires, budgétaires et fiscales de l’État canadien tiennent compte de notre intérêt collectif.


Le Québec de l’après-crise

Pour une sortie de crise durable

Claudette Carbonneau, Robert Laplante et Danic Parenteau le Devoir 19 mai

(...) Extrait

La pandémie actuelle ne doit pas nous faire oublier la crise plus grave encore qui nous guette tous. Si l’urgence climatique n’a que faire des frontières, il n’en demeure pas moins que c’est par l’action des États, défenseurs de l’intérêt des nations, que les solutions pourront être élaborées et mises en œuvre localement. Dans le cas du Québec, la transition énergétique se fera d’abord en misant sur nos ressources renouvelables, sur la volonté de les transformer localement et de les utiliser en faveur de toutes les régions par des investissements dans l’électrification de nos transports, certes, mais encore et surtout dans des systèmes intégrés qui devront desservir les populations de tout le territoire.

De même, il faudra localement des mesures de réduction de la circulation automobile dans certains centres urbains, par des programmes d’efficacité énergétique et une mise aux normes environnementales du parc de logements. Voilà qui illustre à quel point la perspective peut changer si on l’examine à partir du Québec plutôt que d’investir dans les énergies fossiles, comme le fait le Canada. Il y a des limites à vouloir ménager la chèvre et le chou quand sonne l’heure de la reconversion économique !

C’est encore à partir de l’intérêt du Québec que nous devrons repenser notre système social, que la crise est venue fortement ébranler. Elle a révélé combien notre système de santé était aussi solide que le plus fragile de ses éléments. Il faudra réaliser que le partage des compétences et la répartition des ressources financières ne sont plus adéquats. Dans ce contexte, le Québec n’a plus les moyens de ses responsabilités, et Ottawa n’a pas les compétences pour disposer des moyens. Il faut que cessent les distorsions induites par les tensions d’un régime qui ne sert plus le bien commun.

C’est en pensant la sortie de crise dans une perspective nationale que nous pourrons le mieux nous prémunir contre les crises à venir, tout en nous garantissant un avenir. Cela n’a rien à voir avec l’égoïsme ou le repli sur soi, mais bien plutôt avec la reconnaissance du Québec réel. Il faut savoir tirer les leçons de la crise et de ce que signifie « vivre ensemble » : la vie des gens, dans l’immense majorité du temps, se déroule d’abord et avant tout dans l’espace national, c’est-à-dire l’espace où s’exerce la solidarité et où se relèvent les défis. C’est en s’y ancrant solidement que peuvent se dresser les ponts entre les peuples.

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