Édition du 16 juin 2020

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Canada

Politiques radicales et "Manifeste pour un bond en avant" au NPD

Le Manifeste pour un bond en avant est, en quelque sorte, la version canadienne du surgissement de la gauche et des énergies socialistes avec la campagne de Bernie Sanders dans le Parti démocrate américain et l’élection de Jeremy Corbin à la tête du Parti travailliste en Angleterre. En même temps, on assiste à une explosion de l’attention populaire qui reflète le discrédit général pour les limites des stratégies protestataires qui exigent des changements de la part de l’État. Il n’y a pas des stratégies de transformation de l’État d’une part et bien des désillusions accumulées quant au processus électoral et par rapport aux partis socio-démocrates qui semblent n’avoir contribué qu’au renforcement du néo libéralisme d’autre part.

Socialist Project, The Bullet, 7 juin 2016 | Traduction, Alexandra Cyr

Introduction

Si le Manifeste a été porté à l’attention publique c’est qu’il a été endossé pour discussion interne par le NPD lors de son dernier congrès. Il avait déjà une existence autonome ; il est issu de la lutte contre les changements climatiques au Canada qui dure depuis des décennies. Cette lutte se porte en particulier contre le développement des oléoducs attachés à l’augmentation de l’extraction du pétrole des sables bitumineux, pour la souveraineté des Premières nations et pour la justice écologique.

Cet article est proposé par le Socialist Project pour discussion. Nous invitons au débat sur des propositions précises du Manifeste pour un bond en avant. Inévitablement, cela va soulever de sérieuses réflexions sur la complexité de construire une force politique sociale qui implique le développement de nouvelles stratégies. Il faut être capables de développer des propositions sur l’urgence devant les changements climatiques, sur les luttes des Premières nations pour leurs territoires et leur gouvernance autonome et contre l’envahissement du néo-libéralisme autoritaire au Canada.

Les partis politiques traditionnels se sont largement discrédités avec leurs politiques néolibérales : expansion du capitalisme qui porte les inégalités à un niveau inconnu jusqu’ici, marchandisation encore plus profonde de tous les aspects de nos vies, dégradation environnementale, introduction des traités commerciaux pilotés par les entreprises et rétrécissement de la démocratie. Ces politiques, ont souvent été adoptées par des partis socio-démocrates de gauche. Elles ont soulevé des frustrations effectivement attribuées au néo-libéralisme.

Dans le passé, on a pu avoir l’impression que le NPD s’en était extrait. Mais ses pauvres résultats à l’élection fédérale de 2015 et les événements dramatiques survenus lors de son congrès d’Edmonton en avril 2016, l’ont enfoncé dans un gouffre. Les délégués-es ont procédé à l’impensable jusque-là : non seulement retirer leur confiance au chef en place, Thomas Mulcair, mais pour la première fois dans l’histoire du Parti, ils ont rejeté les cadres dirigeants-es en bloc. Ce rejet signifiait clairement une opposition fondamentale à ceux et celles qui avaient élaboré la plateforme électorale (de 2015). Le vote largement positif en faveur du Manifeste, inspiré du mouvement social en faveur de l’écologie, des droits des autochtones et de la justice sociale était aux antipodes de la campagne du NPD à l’automne 2015.

Reprendre les débats ?

Pour la gauche socialiste qui, pour une large part, ne s’est pas impliquée dans le NPD (pour certains-es très marginalement), la révolte à l’intérieur du Parti a remis le débat sur la validité de le faire ou non en place. En particulier, pour évaluer si le rejet de l’élite du Parti et l’émergence du Manifeste sont un signal suffisant pour se joindre à d’autres (militants-es ou groupes) pour pousser le Parti plus à gauche. Les développements politiques aux États-Unis et en Angleterre ont donné de la validité à ce point de vue. Bernie Sanders avec sa campagne comme Démocrate aux primaires aux États-Unis et Jeremy Corbin qui a été élu à la tête du Parti travailliste britannique, ont réussi bien au-delà de leurs attentes à la grande surprise de la gauche socialiste comme de tous les autres. Bernie Sanders et Jeremy Corbyn ont réussi à bouleverser des partis dont ils n’étaient pas membres et à mettre au défi les élites qui y ont installé les politiques néolibérales. Ce serait un argument pour dire qu’il y a peut-être du potentiel pour une stratégie de reconstruction des politiques socialistes à l’intérieur du NPD.

Ce défi pour la gauche socialiste canadienne soulève beaucoup de questions. Que devons-nous penser du Manifeste pour un bond en avant ? Est-ce que c’est un bond vers l’anticapitalisme ou un simple pas significatif pour dépasser le néolibéralisme et sa foi dans la vertu des marchés ? Est-ce que rejoindre le NPD et participer aux politiques électorales est le piège qu’imaginent certains-es socialistes ? Devrions-nous plutôt nous efforcer de construire des mouvements ? Quelle est la différence entre la sociale démocratie et les politiques socialistes en ce moment ? Et, avec les réponses à ces questions comment devrions-nous réagir à la proposition du Manifeste ?

Pour notre part, nous pensons que le Manifeste pour un bond en avant est une importante contribution pour réfléchir aux alternatives possibles au néolibéralisme et aux efforts à faire pour arriver à des changements sociaux positifs. C’est ce que nous élaborons dans le reste du texte. Car, quelles qu’en soient les limites, le Manifeste ouvre la porte à des politiques plus radicales et à ce à quoi nous ne pouvons plus échapper : la question du capitalisme en lui-même. Mais, s’il se réduit à un mécanisme pour, d’abord et avant tout, ramener la gauche dans les rangs du NPD, il se pourrait bien que nous soyons encore une fois, devant une occasion perdue pour la lutte pour plus d’égalité, pour des buts environnementaux et démocratiques à gauche. Et que nous n’avancions pas dans le développement de nos moyens organisationnels pour soutenir les capacités individuelles, collectives et institutionnelles à dépasser le capitalisme.

Le Manifeste pour un bond en avant

La présentation de ce Manifeste lors du congrès du NPD a soulevé, de la part d’une partie de l’élite du Parti, nouvelle et ancienne, une réponse absolument négative. Mais, étonnamment, la réaction des médias dominants a été particulièrement féroce. Loin de s’en tenir à la place habituelle attribuée à ces sujets dans les nouvelles, les attaques ont été mises en lumière. Pendant tout le mois qui a suivi le congrès, le commentateur politique de longue date, Jeffrey Simpson du Globe and Mail, s’est pourfendu en attaques contre ce qu’il a appelé le « Leapistas [1]i ». Il a qualifié ses auteurs-es de « groupe de gens qui n’ont aucune idée de comment diriger une économie moderne, qui sont profondément sceptiques à propos de tout ce qui concerne la mondialisation, hostiles à l’économie de marché sauf pour les produits biologiques les samedis matins, plutôt anti américains, engagés-es à sauver l’environnement au prix de l’effondrement économique ». Et il ajoutait que dans le passé, « les rêveurs-euses et démolisseurs-euses » à l’intérieur du NPD, comme « ceux et celles du Waffle des temps anciens » avaient été « disqualifiés-es » par « tous les chefs de ce parti en commençant par David Lewis il y a bien longtemps » mais que, maintenant que le Parti est faible, « on les voit proliférer ».

Quand il a été rendu public pour la première fois, durant la campagne électorale de 2015, le Manifeste n’a pas fait l’objet d’une telle réception. Cette soudaine hystérie est d’autant plus surprenante que son défenseur au Congrès du NPD était Stephen Lewis l’icône politique canadienne chéri des médias qui a lui-même joué un rôle de premier plan dans la disparition du Waffle au NPD ontarien. C’est peut-être un indice du degré de rapprochement du Parti avec le néolibéralisme et de l’intérêt que la classe politique dominante peut avoir à ce qu’il n’en déroge pas. Un des architectes clés du Manifeste est Avi Lewis, fils de Stephen et petit-fils de David. Il a expliqué que le caractère limité de ses propositions reflétait à la fois le consensus parmi un groupe diversifié de militants-es invité à un rassemblement politique au printemps 2015 et ses espoirs d’en arriver à un consensus national plus large « qui pourrait nous rassembler ». Le congrès du NPD n’a pas adopté le Manifeste. Il ne s’est engagé que sur une résolution de compromis qui encourage ses membres et ses associations de comtés à participer à des discussions ouvertes au public sur son contenu. C’était le but de ses défenseurs : provoquer une discussion non-partisane, qui ne soit pas confinée aux militants-es, partout à travers le pays.

En fait, on ne peut qualifier le Manifeste de « radical ». Tom Walkon du Star, un des commentateurs qui a su garder la tête froide à son sujet, l’a souligné. Que ce soit dans le ton ou le contenu, les propositions qu’on y trouve sont étonnamment modérées si on les compare aux tentatives antérieures de changer le NPD. Par exemple le mouvement Waffle de la fin des années soixante et du début de soixante-dix qui appelait à un « Canada socialiste indépendant » et les ambitions du New Politics Initiative issu du mouvement anti mondialisation au début des années 2000. Principalement attaché à la lutte environnementale, il a renoncé à promouvoir la planification économique qui aurait été nécessaire et aurait entrainé des défis fondamentaux aux droits de propriété des entreprises et aussi à la démocratie et à la participation dans les structures de planification. Il ne touche pas non plus les changements radicaux par lesquels il aurait fallu passer pour corriger l’incroyable inégalité distribution des revenus et de la richesse au Canada comme ailleurs dans le monde et qui s’est structurée après plusieurs décennies de néo libéralisme. Presque aucun compte n’est tenu de la réorientation économique et sociale qui serait nécessaire étant donné l’intégration continentale et mondiale du Canada, grâce aux traités de « libre échange » et sa contribution à la fourniture d’énergies et de ressources pour satisfaire les besoins de l’empire.

La langue du Manifeste, qui cherche en vain à s’introduire dans le débat politique général, ne rejoint en rien celle dont Bernie Sanders émaille ses discours en utilisant les mots « classe », « socialisme » et « révolution politique » dans la campagne des primaires démocrates. Il est d’ailleurs remarquable que les médias canadiens ont peu critiqué les discours de Sanders alors qu’ils sont tombés à bras raccourcis sur le NPD pour avoir simplement appelé à la discussion du Manifeste. Ce qui devrait inquiéter plusieurs des ennemis du « Leapistas » c’est le nombre de victoires que M. Sanders a obtenues au cours des primaires, grâce au travail acharné de dizaines de milliers de partisans-es et aux fonds versés par quelques millions de contributeurs-tices versant de petites sommes. Alors que M. Sanders a bénéficié d’une couverture médiatique assez facile de la part de tous les médias confondus aux États-Unis, des keynésiens libéraux comme Paul Krugman du New York Times l’ont vertement critiqué pour avoir attaqué Mme Clinton trop fortement, tout en : « navigant hors des limites » du changement politique d’une manière « complètement irréaliste ».

Ici, ceux et celles qui attaquent le « Leapistas » puisent probablement leurs idées dans le traitement épouvantablement hostile de la part des médias anglais envers le leadership de Jeremy Corbin à la tête du Parti travailliste, malgré qu’il ait réussi à attirer dans le Parti environ 300,000 nouveaux et nouvelles membres ce qu’aucun autre parti frère du NPD n’a réussi en 50 ans. Le correspondant politique du Financial Times de Londres a poussé l’hystérie jusqu’à dire que M. Corbyn « n’aurait pas dû être en position d’accéder à la direction des Travaillistes comme il n’aurait jamais dû devenir député de ce parti ». Il l’est depuis des décennies. Ce correspondant prétend qu’un parti avec une représentation parlementaire ne devraient pas admettre ceux et celles qui prônent le renversement du capitalisme ou la guerre sur ses principes ». Comme M. Corbyn l’a déclaré, le fait que son parti se « soit maintenu » lors des dernières élections locales et régionales malgré de tels propos au vitriol, est une réponse suffisante.

Est-ce que l’hostilité exprimée contre le Manifeste peut indiquer une inquiétude face à une contagion socialiste à la frontière qu’il serait difficile de contrer ? Voici notre argument politique majeur : le Manifeste se trouve à concentrer « l’esprit » du radicalisme au Canada aujourd’hui. Il ne vise pas tant les politiques progressistes que le rejet du néolibéralisme et de l’austérité, l’appel à un moratoire sur l’expansion des oléoducs, la réfection du parc immobilier, l’expansion des transports publics et des infrastructures et une sensibilité aux impacts des politiques environnementales sur les travailleurs-euses comme partie d’une production écologique responsable. Il ne vise pas non plus vraiment à arrimer les enjeux écologiques à la justice sociale, de « faire les liens » comme il prétend l’avoir fait. Aussi important que tout cela puisse être, ce qui nous semble plus significatif, c’est que le Manifeste se déclare opposé à la politique comme elle est en ce moment, aux élites économiques accusées d’anti démocratie et de soumission (au système) et souligne les déceptions qu’ont générées les partis politiques et les institutions parlementaires qui prétendent nous représenter et qui se sont rendus jusqu’à la traitrise.
Cet esprit radical met en lumière l’échec des champions- nes des « réalistes » face au néolibéralisme global. Les gouvernements « réalistes » n’ont pas « dirigé l’économie moderne ». L’économie capitaliste « les » a dirigés. Non pas que les entreprises ou les banquiers leur disent directement quoi faire mais plutôt ils apprennent à naviguer dans la volatilité et même le chaos des événements économiques. Ce n’est pas par hasard que le Département du trésor américain se définit depuis 25 ans comme « pompier ». Cet esprit radical « est profondément sceptique face à la mondialisation » et « hostile à l’économie de marché ». Il semble aussi « plutôt anti américain ». Il est ainsi pour de bonnes raisons : à cause des effets massivement inégaux et négatifs ainsi que les multiples crises que le capitalisme compétitif mondialisé a introduit sous l’égide de l’Empire américain. Cet esprit radical voit d’un œil approbateur la production bio et pas que le samedi matin, parce qu’il s’agit d’un véritable engagement à protéger l’environnement et pour cela à s’arrêter sur toutes sortes d’alternatives progressistes. Il reconnait que si l’affrontement aux multiples crises ne se fait pas collectivement, de manière coopérative et démocratique sur des bases internationales, l’esprit des ultra nationalistes, des racistes, des sexistes et des homophobes de la nouvelle droite prendra la direction de l’expression des frustrations que suscitent les politiques de la démocratie libérale. Ce serait laisser le terrain à la compétition entre diverses équipes de l’élite proposant des programmes d’austérité néo libérale différents les uns des autres.

Mais cette conjoncture ouvre aussi de multiples possibilités. Avec leurs allures non politiques et même anti politiques, les militants-es ont expérimenté l’organisation dans des réseaux souples, ont appris qu’il y a des limites à la politique de protestation qui n’est pas assise sur l’accumulation des capacités politiques et organisationnelles. De plus en plus, nous sentons que nous entrons dans une nouvelle phase de la lutte politique. Cela change les perspectives des militants-es, anciens-nes et nouveaux ou nouvelles, à s’engager dans le processus électoral, à s’introduire dans l’État, à rompre avec l’austérité néo libérale et les efforts minimaux pour travailler à la lutte contre les changements climatiques.

Lutte électorale ou mouvement ?

Les militants-es et même certains-es socialistes voient l’engagement dans le processus électoral comme un geste inacceptable, une vieille diversion. La conviction demeure que construire des mouvements en dehors des alignements politiques est la clé du changement. L’appel des sirènes du NPD et de la politique électorale est à éviter absolument. L’histoire donne peu de crédit à une telle position. Mais, peut-être s’y trouve-t-il des ilots de déception, le moindre n’étant pas de vouloir travailler au changement du monde sans prendre le pouvoir.

En dehors du mouvement syndical qu’on ne se prive pas de critiquer, cette perspective protège les autres mouvements d’une évaluation de leurs politiques et stratégies et leur permet d’exagérer leurs forces. La dure vérité est toutefois que la masse des mouvements sociaux au Canada, sauf ceux des Premières nations avec leurs luttes particulières pour la souveraineté, sont dans un état désastreux et sans précédents. Nous ne voulons pas nier l’énergie et l’engagement qu’y font les militants-es et leurs accomplissements en dépit de ressources limitées. Nous voulons plutôt prendre en compte les limites des mouvements actuels pour développer les conditions pour un renversement du néo libéralisme, pour mettre le capitalisme au défi ou pour recruter un nombre suffisant de militants-es et former cette génération qui pourrait se charger de la tâche dans l’avenir.

Choisir entre la politique électorale et l’action dans les mouvements est, en plus, un mauvais choix. D’une part, les mouvements militant pour des causes spécifiques ne peuvent pas vaincre à eux seuls les pouvoirs combinés du capital et de l’État. Si les protestations aboutissent inévitablement au constat que c’est l’équivalent de « lancer des cailloux » contre l’État, s’il faut pénétrer dans l’État pour changer quelque chose et bloquer la réaction et si l’insurrection est rejetée comme moyen de s’emparer du pouvoir, on est obligés d’en passer par le processus parlementaire et la lutte pour refaire les institutions étatiques. Mais, d’un autre côté le moment historique actuel semble se caractériser par la polarisation et un nombre limité d’options. Le processus électoral et les pratiques néo libérales de plus en plus autoritaires de l’État, le fait que l’agressivité de tous les secteurs du capital balaye les positions plus modérées, sont des facteurs déterminants. Il est de plus en plus clair que les promesses des politiques électoralistes ne peuvent aboutir que si elles sont soutenues par les mouvements de masse les plus engagés. Autrement, seul le mouvement syndical peut s’attendre à se renouveler et à se revitaliser. Les mobilisations politiques parlementaires et extra parlementaires, les élections et l’action des mouvements ne sont pas vouées à l’opposition mais, au contraire, sont intimement liées dans la lutte pour le pouvoir, les réformes structurelles et les ruptures révolutionnaires.

Une partie de cette confusion vient de ce que le NPD réduit les politiques et l’organisation politique au travail électoral. L’opposition à cette orientation commet l’erreur de s’opposer aux élections en tant que telles. Nous pensons que les élections sont un moment crucial de la mobilisation politique, les capacités organisationnelles y sont testées et la contestation idéologique se fait valoir. Mais, dans la démocratie capitaliste, elles ne concentrent pas toutes les politiques possibles. Au Canada, l’enjeu n’est pas l’électoralisme mais le programme que le NPD représente. Le défi est de réfléchir, mettre en marche des formes organisationnelles, développer des alliances politiques et des partis politiques d’une nouvelle mouture. Il nous faut des organisations et des partis qui soient engagés dans le changement radical, qui soient structurés autour de l’idée que le développement de mouvements sociaux et ouvriers forts et autonomes, est la clé pour avoir des programmes parlementaires pertinents et une dimension critique pour être capables d’introduire des changements sociaux qui transforment la société.

Le NPD et le projet de dépassement du capitalisme

Il y a des différences entre les partis sociaux-démocrates comme le NPD et ceux qui sont engagés dans le dépassement du capitalisme et le développement de sociétés alternatives qui ne sont plus gouvernées par la logique de l’accumulation et des profits sans fin. Les premiers s’organisent autour des élections pour arriver à faire adopter de modestes politiques de redistribution des revenus et ouvrir de nouvelles opportunités à l’intérieur même du capitalisme. Les seconds ne comptent pas sur les politiques « articulées ». Ces différences reposent dans la vision de chacun de ces types de partis eut égard à l’enjeu du développement des capacités organisationnelles et la volonté de s’engager dans la mobilisation à l’intérieur comme à l’extérieur de l’État et contre lui. Dans les sociétés capitalistes, pour arriver à quelque réforme que ce soit et tenter de réaliser les changements sociaux, il faut passer par une série de compromis politiques. Les différences cruciales reposent dans les compromis que doivent faire ceux et celles qui acceptent comme réalité l’organisation politique telle qu’elle existe et nous est donnée et les autres qui adhèrent à un objectif à long terme bien déterminé pour développer les capacités populaires et dépasser cette « réalité » particulière. La sociale démocratie aborde la réalité politique avec une vision tronquée. Elle rejette l’idée d’un monde possible au-delà du capitalisme. Cela mène directement à des politiques de rabaissement des attentes et de limitations des mobilisations. C’est absolument adapté aux partis qui misent exclusivement sur la joute électorale. Nous avons besoin, même pour un but immédiat d’en finir avec le néo libéralisme, d’un projet politique qui s’oriente sur le développement de la conscience populaire, sur l’organisation des moyens et le support institutionnel pour prendre le pouvoir et dépasser le capitalisme. Ça ne peut être fait par les seuls choix individuels et les changements d’attitude. Ça ne peut se faire qu’à travers la construction d’organisations socialistes qui conçoivent cela comme une tâche collective, ancrée concrètement dans les communautés et prêtes à s’engager dans la lutte pour la prise du pouvoir.

En se distinguant des plus radicaux, les sociaux-démocrates se disent « pratiques » et qualifient tous ceux et celles qui les critiquent dans leurs partis pour ne pas avoir de perspectives plus socialistes, de « rêveurs, démolisseurs et irréalistes ». Le problème c’est que dans cette phase moderne du capitalisme où les possibilités de compromis sociaux sont de plus en plus bloquées, être « pratiques » a fini par devenir un accommodement avec le néolibéralisme mondial, ses liens aux énergies fossiles et le saccage écologique. La preuve en a été faite chaque fois que les sociaux-démocrates ont pris le pouvoir. Ils ont vite été complices de la diminution des attentes populaires, de la désorganisation des mouvements sociaux, et ont appliqué un néolibéralisme « atténué ». Ironiquement, d’une certaine manière, ils aboutissent à ne plus agir de façon « pratique ». Ils font campagne pour des buts valables mais sans s’assurer d’avoir les moyens de les accomplir.

Vu sous cet éclairage, Bernie Sanders a fait une campagne remarquable avec son appel à la « révolution politique ». Mais, il n’y a aucune possibilité que ça puisse s’accomplir au sein du Parti démocrate. Les militants-es des États-Unis vont bientôt se demander quelle sorte de parti différent peut-être créé à partir des attentes soulevées et des potentiels révélés par la campagne de M. Sanders. Pour sa part, J. Corbyn a aussi mis en lumière l’aile liée au pouvoir (dans son parti) et renouvelé la ferveur des socialistes « bennites » [2] qui ont longtemps été combattus au sein du Parti travailliste pour finalement être vaincus. Mais, la plupart des députés et des membres de l’appareil de direction du Parti le perçoivent comme usurpateur qui doit être toléré d’ici à ce qu’ils s’en débarrassent. Donc, ici aussi, la question de la rupture avec la sociale démocratie va se poser. Il est très difficile d’envisager le dépassement du capitalisme au sein d’un parti qui est engagé en ce moment dans une voie différente. Il est impossible d’imaginer que cela puisse se passer au sein d’un parti dont ce n’est pas le but.

La gauche socialiste et le Manifeste pour un bond en avant

Que devraient conclure les socialistes après s’être penchés sur le Manifeste pour un bond en avant, sur les politiques du NPD et le projet de dépassement du capitalisme ?

Premièrement, la discussion qui s’est ouverte grâce à la publication du Manifeste est une ouverture significative pour la gauche canadienne. Il est clair que cela va se poursuivre. La prise de position contre le néo libéralisme qui s’y trouve mérite d’être soutenue. Les promoteurs –trices du Manifeste appellent à une discussion honnête autour des possibilités politiques actuelles et des dangers inhérents. Cela va permettre de se rendre compte des limites qu’il comporte notamment quant aux attentes implicites à l’effet que même de modestes buts pourraient être accomplis sans avoir besoin de transformer l’organisation de l’État et les structures sociales.
« Tout ce qui précède nous amène à nous regrouper autour de campagnes particulières par exemple contre les privatisations, les entraves à la syndicalisation et les nouveaux traités de libre échange et les ententes en faveur des investissements. Mais aussi pour la promotion de services collectifs et les sortir de la marchandisation comme les transports publics gratuits, des salaires permettant de vivre convenablement et les alternatives environnementales mises de l’avant dans le Manifeste ».

Deuxièmement, il sera important de soutenir les précautions prises par les promoteurs-trices du Manifeste quant à l’engagement avec le NPD. Il est crucial que l’activité autour du Manifeste reste indépendante surtout au cours de l’actuelle course à la chefferie. Si jamais, le-la chef-fe choisi-e était en accord avec le Manifeste cela mènerait probablement, comme on en a eu l’exemple ailleurs, à une augmentation significative de l’entrée de nouveaux-elles membres dans le Parti. Les sceptiques comme nous quant aux possibilités de transformations du NPD, sommes bien conscients-es de la pauvreté des résultats historiques de la politique « d’entrisme », nous ne pouvons réprimer nos sentiments diversifiés face à cela. Même les plus sceptiques qui sont convaincus-es que ce serait entretenir des illusions à propos du NPD, devraient approuver cette forme de politisation que nous ne pouvons empêcher de toutes façons. Attaquer ceux et celles qui se joignent au NPD dans leur recherche de nouvelles politiques n’aurait aucun sens. Le programme contenu dans le Manifeste, particulièrement envers l’écologie, ouvrira des espaces à ceux et celles qui veulent s’engager dans le NPD et offrira la possibilité de critiques constructives quant aux limites du Parti.

Troisièmement, quel genre d’engagement constructif autour du Manifeste serait significatif, plus largement, pour les militants-es radicaux-ales dans le pays ? Il est essentiel de se préoccuper de cet aspect pour réveiller la résistance militante que ce soit contre le néo libéralisme, avec le large mouvement populaire contre le libre échange qui a été si vivante pendant presque trois décennies ; pour revenir à la vigueur du mouvement ouvrier des « Jours d’action » jusqu’aux mobilisations contre la Zone de libre échange des Amériques à Québec et la confrontation lors du G20 de Toronto. N’importe quelle possibilité qui s’offre pour de telles manifestations militantes doit être saisie. Il faut organiser des forums, déployer toute l’étendue des publications de la gauche canadienne, l’ouvrir à de futurs débats où les vues différentes pourront se faire entendre. Mais par-dessus tout, cela veut dire se joindre à des campagnes particulières que ce soit contre les privatisations, contre les entraves à la syndicalisation, les nouveaux traités mondiaux de libre échange et les ententes sur les investissements ou pour des transports publics collectifs sortis de la zone marchande, pour des salaires permettant de vivre correctement et pour les propositions environnementales alternatives mises de l’avant dans le Manifeste pour un bond en avant.

Finalement, il est grand temps qu’une fois encore nous nous saisissions de la question de savoir ce qu’un véritable projet socialiste pour dépasser le capitalisme au Canada exige en ce moment, compte tenu que les mouvements ouvriers et sociaux et le NPD s’en sont éloignés depuis un bon moment. Réintroduire une alternative socialiste dans la politique canadienne et lier ce projet avec ce qui se passe sur la scène internationale, devra inclure la construction de nouvelles institutions pour faire revivre et défendre les idées et les stratégies socialistes. Non pas que les nouveaux partis socialistes deviendront le lieu des « vraies idées » ou de « la vérité ». Ils devront, au contraire, être perçus comme des espaces stratégiques où nous pourrons ensemble, dégager les meilleures idées et alternatives socialistes et les améliorer encore dans l’expérimentation. Par-dessus tout, cela veut dire « construire le socialisme » au sens de former des militants-es engagés-es à fond dans la nécessaire lutte à long terme pour mettre fin au capitalisme et développer les moyens analytiques et organisationnels populaires pour y arriver.


[1Tiré du titre anglais du Manifeste, Leap Manifesto. N.d.t.

[2Du nom d’un ancien dirigeant du Parti travailliste

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