Édition du 22 juin 2021

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Le blogue de Pierre Beaudet

Tout doit changer pour que tout reste pareil

Qui se souvient de la boutade de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son roman Le Guépard ? L’histoire doit être rappelée. À la fin du dix-neuvième siècle, l’Italie comme une grande partie de l’Europe était traversée de crises sociales à répétition. Le veux système monarchique, féodal, barbare craquait de toutes parts devant les insurrections d’un bout à l’autre du continent. La partie « éclairée » des classes dominantes a fini par accepter que cela ne pouvait plus durer. La question était : comment stopper l’avancées des forces populaires ?

C’est ainsi qu’un peu partout des réformes ont été mises de l’avant pour apaiser la colère des masses. Le droit de vote a été concédé même s’il était truffé de pièges pour empêcher les dominés d’en profiter. Les conditions de travail s’amélioraient et on permettait -pas partout ! - l’apparition des syndicats et une certaine liberté de presse et d’association. Les mouvements sociaux et politiques sont embarqués dans le jeu, faisant élire des parlementaires, négociant avec l’État et les classes dominantes, jusqu’à temps que la méga crise au tournant des années 1910 vienne tout balayer. Encore là, ce fut la panique devant l’irruption des masses qui demandaient un changement de pouvoir, et non pas seulement des améliorations marginales. Le spectre de la révolution est réapparu et au début, la réponse des dominants a été le fascisme (en Europe), la répression (en Amérique du Nord) et le massacre (contre ls sud), qui a duré jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Par la suite, l’histoire s’est répétée un peu. La force des masses en lutte a vaincu le fascisme, puis imposé des réforme, d’abord aux États-Unis (New Deal), puis en Europe avec la social-démocratie, et dans le sud avec la décolonisation. C’était le « grand compromis » qui devait limiter le vent de la révolution qui soufflait si fort en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Algérie, et ailleurs. Le capitalisme sous hégémonie américaine a alors connu une nouvelle envolée alors que la domination du monde est passée du mode colonial et archaïque à l’« ordre »impérialiste ».

OK, je m’arrête ici. Mais est-ce que cela ne vous fait pas penser à autre chose ?

De bien des manières, le délire de droite et d’extrême droite qu’on a appelé le néolibéralisme et la guerre « sans fin » qui dure depuis 30 ans a épuisé son répertoire. Avant la pandémie, 49 pays étaient dans un état de semi-insurrection quand ce n’était pas l’insurrection tout court. Les luttes de masses avançaient, sans pour autant que des processus politiques consolidés s’établissent. Sans que des systèmes ne soient menacés, on sentait le vent de la révolte, d’Occupy Wall Street aux Indignados jusqu’aux « printemps des peuples » un peu partout, y compris au Québec (2012).

On peut dire, sans romantisme, que le moment était porteur. Mais de manière imprévisible, la pandémie, une chance pour les dominants, a pesé sur le bouton « pause ». Les conditions ont continué de se détériorer, surtout là où la droite dure s’accrochait au pouvoir, à commencer par les États-Unis. On a tenté d’en profiter en coinçant les mouvements populaires. En même temps, la pandémie a aggravé la crise qui est alors devenue une « crise des crises ». Devant cela, plusieurs intellectuels « organiques » et universitaires-mercenaires au service de l’État ont basculé en affirmant que cela ne pouvait pas durer. Les capitalistes « de pointe », GAFA en tête, ont compris que le système allait frapper l’iceberg et ont commencé à réclamer des changements.

Alors nous voilà arrivés aujourd’hui.

J’ai beaucoup d’hésitation à voir Biden come un grand rénovateur et à penser que les États-Unis de 2021 sont les mêmes qu’en 1945. Cela m’irrite d’entendre les commentateurs patentés se pâmer devant le président qui depuis 100 jours a au moins changé le ton. Mais que dire de la substance ?

Sur le plan intérieur, les grosses dépenses annoncées surtout vers les infrastructures (le ciment) vont certainement améliorer l’emploi. Être revenu aux Accords de Paris veut dire quelques mesures pour éviter de passer pour des fous, comme c’était le cas avec Trump. Une fiscalité un peu plus équitable amènera des fonds à redistribuer. Et ainsi de suite.

Mais posons au moins la question : en quoi peut-on parler d’un « virage » en laissant intact les fondations inattaquables du système qui sont érigées entre Wall Street (financiarisation) et Silicon Valley (les GAFA et leurs petits) ? Peut-on penser réellement de « ramener » les usines aux États-Unis dans un système mondial régi par et pour les multinationales, y compris américaines ? Admettons qu’il faut ralentir la croissance des écarts extraordinaires qui se creusent entre le 1 % et le 99 %, est-ce que cela va vers une restructuration en profondeur de la société ? Les dépenses militaires, qui n’ont cessé d’augmenter, même sous la pandémie, n’indiquent-elles pas une tendance de fond, sur le mode du bon vieil impérialisme ?

Sur le plan extérieur, je trouve qu’il y a une opération de désinformation. Le « retrait » des troupes américaines en Afghanistan est un leurre, puisque les États-Unis, là comme ailleurs, s’arrogent le droit d’intervenir à tout bout de champ avec leurs drones et leurs missiles. L’Irak, la Syrie, la Somalie, la Lybie sont devenues des no-man ‘s lands où il faut gérer le chaos, comme les forces militaires états-uniennes sont mandatées pour le faire. Les alliés « fondamentaux », à commencer par l’Arabie saoudite et Israël vont rester les pit-bulls, notamment pour miner, voire détruire l’Iran. Dans les Amériques, le département d’État sous Biden a pour mandat de stopper le retour des « progressistes », comme ils l’ont fait en Équateur et qu’ils espèrent répéter l’« exploit » au Brésil en appuyant leurs copains de la droit dure qui vont tout faire pour saboter la campagne de Lula. Cuba et le Venezuela vont rester dans leur isolement et les sanctions que Washington a le front d’imposer aux alliés-subalternes comme le Canada et l’Union européenne.

Et reste évidemment le « grand jeu » pour affaiblir, détourner la Chine et ses ambitions impériales. Je suis sans mot devant les imbéciles qui embarquent dans ce « china bashing ». Disons les choses clairement. La Chine réprime et étouffe la minorité ouighour, ce qui est politiquement et moralement inadmissible. Mais de là parler d’un génocide et d’exiger des sanctions contre la Chine, c’est une autre histoire. Je ne comprends pas pourquoi le Bloc québécois, par exemple, a voté une motion au parlement pour sanctionner la Chine (boycott des Jeux olympiques d’hiver 2022), sans dire un mot des massacres et des prédations observées d’un bout à l’autre de la planète, avec l’appui des armes américaines. On n’a pas besoin d’être un expert en géopolitique pour comprendre que les États-Unis sont en train de déployer contre la Chine une guerre multi dimensionnelle sur le plan économique, culturel, politique et militaire, avec l’anneau de fer qu’ils sont en train de construire dans l’Asie-Pacifique.

Comme cela est généralement la norme, les médias de plus en plus bâillonnés par les empires financiers qui les contrôlent et des gouvernements dont le mandat est de cacher et de mentir, continuent de parler du « miracle Biden » et du « péril jaune ». Décidément, Lampedusa se reconnaîtrait dans notre monde mis à risque.

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