Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

À partir d’aujourd’hui …

Il se pourrait que le Québec, lundi prochain, connaisse un grand bouleversement. La possibilité que le PQ connaisse une défaite historique n’est plus à écarter. Certes, il reste encore quelques jours de campagne, mais il est minuit et cinq pour Pauline Marois.

C’était prévu et prévisible. Si la défaite est aussi sévère qu’elle s’annonce, je crois que le PQ va entrer aux soins palliatifs, excusez-moi l’expression. Les soins palliatifs, on s’entend, durent parfois sur une période prolongée, ce qui veut dire que le PQ peut continuer encore longtemps. Mais les soins palliatifs, cela signifie surtout qu’il y a un point de non-retour. Il est trop tard pour renverser la tendance. Le corps est touché aux organes vitaux. C’est une question de temps.

En gros, le PQ est sa propre victime. Pauline ne peut pas blâmer Harper, Trudeau, Couillard et Legault et tous les autres, et encore moins Québec Solidaire. Depuis déjà plusieurs années, ce parti est érodé par ses propres « glissements » et « dérives ». Ses traditions social-démocrates se sont peu à peu évanouies. Il y a eu des hauts et surtout des bas (avec Lucien Bouchard notamment). Après l’élection de septembre 2012, les « spins » du PQ ont parié qu’un virage à droite s’imposait, pour être « crédible » aux yeux des élites et d’une partie de l’opinion publique (les électeurs de la CAQ) manipulée et disloquée par les mensonges grossiers véhiculés par les médias (qui appartiennent aux mêmes élites). Comme leurs comparses « social-démocrates » en France, en Angleterre, en Allemagne et ailleurs, ce virage à droite a brisé une formation politique dont l’élan avait été porté à l’origine par la nécessité de « civiliser » le capitalisme sauvage qui nous tire vers le bas. Mais aujourd’hui, les élites ferment la porte à toute « réforme » même minime. Il n’y a presque plus d’« accommodement » possible, du moins si on décide de respecter les « règles du jeu » déterminées par ces élites : « déficit zéro », austérité, coupures, compétivité, etc. Le PQ a intériorisé ce langage mensonger et vulgaire, même si tout le monde sait (les chefs ne sont pas stupides) que le problème, ce n’est pas le nombre de fonctionnaires ou la gestion des coupures, mais l’énorme détournement de ressources vers le 1 % et l’atroce « modèle » pétro-gaspilleur. Quand on entend les voyous de la droite dire cela, on se dit, « c’est normal, ils sont là pour le 1 % ». Quand on entend des partis qui se disaient en faveur du peuple dire à peu près la même chose, on se dit, « oups, ce n’est pas normal ».

Alors, peut-on être surpris que les gens désertent ce parti ?

La deuxième dérive péquiste est sur la question nationale. Les petits malins comme Drainville et Lisée devraient s’en mordre les doigts, s’ils sont capables d’un minimum d’autocritique (j’en doute). Naviguer de l’indépendance à l’« identité » a non seulement semé la zizanie, mais surtout, elle a mis un terme au projet historique d’un « nationalisme civique » qui avait été celui des architectes de la révolution tranquille. Encore là, le PQ n’est pas seul dans cette galère puisque dans de nombreux pays capitalistes, on voit des « « progressistes » d’antan blâmer les immigrants et les réfugiés, comme si ce n’était pas le capitalisme « sauvage » qui créait le chômage, la précarité, l’exclusion. La droite et l’extrême-droite joue sur son terrain, c’est le leur et cela restera ainsi. Ou bien l’idée d’émancipation nationale sera inclusive, démocratique, ou bien, tout simplement, elle n’existera pas. Tous les dénis venant des quelques intellectuels de droite qui disent que l’« indépendance n’est ni de droite ni de gauche » mènent à de nouvelles impasses. Il reste à cette droite plus ou moins gênée de s’enfoncer davantage dans les marais du racisme, de l’islamophobie et des théories de la conspiration (lire à ce sujet les « édifiantes » chroniques de Mario Pelletier sur le site nationaliste de droite vigile.com et où il décrit le « complot islamiste-communiste » de Québec Solidaire).

Je ne sais pas quand, par qui et comment va se déclencher la prochaine crise au PQ. Cela me fait de la peine pour les milliers de personnes qui ont continué d’y croire, y compris des élu-es qui voulaient faire quelque chose. Mais aujourd’hui, il faut reconnaître la réalité. À part des monstruosités comme le PLQ (mené par une bande de voyous qui jouent à fond de caisse la carte ethnique et le discours de la peur), la plupart des partis ne sont pas éternels. Ils naissent, se développent, puis meurent, une fois que les conditions qui avaient prévalu à leur essor ont changé. Cette évolution est inévitable et la plupart du temps douloureuse. Chez nous en tout cas, l’effacement du PQ signifie concrètement, via le retour prévisible du PLQ au pouvoir, l’hégémonie d’une droite « traditionnelle » qui va nécessairement se durcir, faute d’opposition menaçante. Le problème ne sera pas seulement à Québec, mais aussi à Ottawa, où la « menace » souverainiste (aussi relative qu’elle l’était) ralentissait (sans l’arrêter) le bulldozer de l’État canadien. « Libéré » du Québec, cet État fédéral (le seul « vrai » État en ce pays) va tenter d’accélérer la déconstruction/reconstruction du Canada autour de l’« axe » Toronto-Calgary (hautes finances + ressources), ce qui pourrait mener à une « nouveau-Brunswick-isation » du Québec. Certes, on laissera un peu de français pour le folklore et quelques éléments de péréquation pour créer encore des illusions tout en disant au peuple québécois, « tassez-vous, soyez les nègres blancs de l’Amérique comme on vous l’a dit pendant des décennies ».

Vous direz qu’il ne faut pas trop exagérer. Oui c’est vrai, parce qu’entre dans l’équation un autre facteur. L’entrée du PQ aux soins palliatifs va ouvrir un autre espace politique. Au Québec, l’accumulation des forces sociales et politiques exprime une masse critique capable de résister et aussi de construire. Un scénario optimiste serait que les forces vives du PQ en sortent et regardent ailleurs. Cet « ailleurs » d’autre part existe déjà, même si c’est sous une forme embryonnaire, avec Québec Solidaire. Devant un gouvernement PLQ bêlant, abrutissant et reniflant, il y aura beaucoup de résistance. Et de cette résistance, quelque chose pourra naître, comme cela a été le cas au tournant des années 1960.

En attendant, il faut donner un coup d’épaule pour le dernier tournant. Je ne sais pas si d’autres vivent la même chose que moi, mais presque à chaque fois que je parle de QS, l’écho est plutôt sympathique. Je ne parle pas des profs et étudiant-es que je côtoie tous les jours et qui sont majoritairement de cet avis, mais les voisins, parents, personnes rencontrées en attendant de passer au guichet de la Caisse pop et un peu tout le monde. Certes, il y a des hésitations, dont la fausse idée du « vote stratégique », même si on a raison de se sentir coincés dans cet affreux système anti-démocratique (que le PLQ, s’il arrive au pouvoir, va préserver à coup sûr). Mais en gros, le message de QS passe bien… On s’entend que ce parti a bien des croutes à manger encore. On s’entend aussi que QS, sans un mouvement populaire fort et vigoureux, ne peut pas avancer. Et on peut dire aussi l’inverse, que, sans un QS fort et vigoureux, le mouvement populaire sera plus facilement vulnérable.

On continue …

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