Édition du 6 décembre 2022

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Le blogue de Pierre Beaudet du 1er octobre

L’adversaire (2) : punir et surveiller

Sous le gouvernement conservateur actuel, un tournant très grave est en cours en matière de justice pénale. Le Parti Conservateur et son chef bien aimé Stephen Harper sont bien connus pour être des partisans du « tough on crime », à l’image de leurs frères de combat aux États-Unis. Et ce, comme l’explique Jean-François Bissonnette, en dépit du fait que « la criminalité enregistrée au Canada n’ait cessé de diminuer durant les derniers vingt ans. (« La prison comme projet de société », à paraître dans le prochain numéro des NCS en février prochain) ». Depuis 2006, 28 projets de loi ont été adoptés pour concrétiser le virage, dont l’instauration de peines minimales obligatoires pour divers « crimes », y compris celui d’avoir fait cultiver la marijuana !

Qui va en prison ?

En cinq ans, le nombre de prisonniers incarcérés dans des pénitenciers fédéraux a bondi de 19%. Selon Bissonnette, 70% des détenus n’ont pas terminé l’école secondaire, 80% ont des problèmes de toxicomanie ou de dépendance, et 12% des hommes et 26% des femmes incarcérées présentent des problèmes de santé mentale. Les autochtones (3 % de la population totale), représentent 22 % des personnes en prison. En même temps aux États-Unis, les études démontrent que les mesures « tough on crime » non seulement n’ont aucune incidence sur la criminalité, mais qu’elles constituent un gaspillage colossal des ressources du système judiciaire. Le ministre fédéral de la justice, Vic Toews, nie tout cela et accentue les mesures pour rendre la vie plus difficile aux prisonniers comme la double occupation des cellules, le démantèlement du système de mise en liberté graduelle, les délais apportés aux demandes de pardon, etc.

Gérer les classes dangereuses

Une fois sortis de prison, les personnes sont à risque. Justin Piché, prof de criminologie à l’Université d’Ottawa, estime que les politiques actuelles « placent les ex-détenus dans une position structurelle où ils se trouvent devant le choix d’accepter des emplois rémunérés en dessous des normes existantes avec la baisse de niveau de vie que ceux-ci entrainent, ou enfreindre à nouveau les lois établies par les élites afin de survivre ». (Le régime de sanctions de Harper, article à paraître dans le numéro 9 des NCS). Pour Bissonnette, « la prison constitue une institution politique qui joue un rôle central dans le maintien des hiérarchies de pouvoir, de classe et de race au sein de la société canadienne ».

Le retour du bâton

Traditionnellement, les États capitalistes limitent la conflictualité sociale par deux principaux canaux comme l’explique Gramsci : d’une part, l’hégémonie, c’est-à-dire la capacité de convaincre les couches populaires d’accepter leur subordination (ce qui se fait par les appareils idéologiques et la domination sur la culture), et d’autre part, la coercition, pour ne pas dire simplement la répression et la force. Cette combinaison d’hégémonie et de coercition permet généralement de « gérer » les luttes de classes, mais en temps de crise, cette gestion devient souvent fragile. Loïc Wacquant, un sociologue français qui travaille en Californie comprend donc la relance de l’État punitif dans plusieurs pays capitalistes comme la conséquence de la dérégulation sociale et la montée du précariat (sur fond de chômage de masse et de misère laborieuse) : « la main invisible du marché du travail précarisé trouve son complément institutionnel dans le poing de fer de l’État qui se redéploie de sorte à juguler les désordres générés par la diffusion de l’insécurité sociale » (Loïc Wacquant, Les Prisons de la misère, Éditions Raisons d’Agir, 1999. Les dominants, tant le 1 % que les hauteurs de l’État, perdent leur légitimité. Comment faire alors pour que le 99% accepte l’inacceptable ? On n’a pas fini d’observer le retour du gros bâton pour punir et surveiller …

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