Édition du 16 juin 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

L’autre histoire du Canada- La grande noirceur au Québec

Pendant les années 1930, un mouvement social se met en branle pour défendre les droits des travailleurs et des travailleuses, des chômeurs et des déshérités qui s’empilent dans les taudis des grandes villes. Ce sont des luttes très dures, dans un contexte de grande adversité. La bourgeoisie canadienne est sans pitié, notamment dans les grandes entreprises et les mines dans le sillon du crash de 1929, licencient des milliers de travailleurs.

Le dispositif du pouvoir joue sur les divisions entre les nationalités, Québécois et Canadiens d’une part, face aux immigrants d’autre part. Ce sont ces derniers qu’on retrouve souvent dans les pires jobs, dans le fonds des mines par exemple. Ainsi, une grève dite des « fros » (pour foreigners) éclate dans la mine Noranda à Rouyn. 300 des 1200 mineurs refusent de descendre dans la mine. Le lendemain, les camions de la compagnie parcourent les rues de la ville pour appeler les Canadiens-français à les remplacer. C’est une dure défaite, mais les germes d’un syndicalisme indépendant et critique, proches du Parti communiste, sont mis en terre.

Ailleurs au Québec, l’Église catholique et tout un réseau d’associations qui lui sont affiliées essaient de contrôler la société. Les syndicats de la CSN, avec l’« aide » d’un curé d’office, prônent la bonne entente. Parallèlement, des groupes sont organisés pour attaquer les locaux des syndicats et des groupes de gauche. Quand Norman Béthune revient d’Espagne où il a servi la cause républicaine, des étudiants de l’Université de Montréal empêchent la tenue d’une conférence publique.

Le discours est fabriqué par la hiérarchie catholique dont les messages sont diffusés dans toutes les églises. Les communistes sont des suppôts de Satan. Ce sont aussi des « étrangers » qui essaient de contaminer la « nation canadienne-française ». Lionel Groulx, l’un des intellectuels organiques des courants réactionnaires, promeut le repli vers les valeurs religieuses et la terre. Plus tard quand Maurice Duplessis est élu en 1936, l’Église augmente encore son pouvoir, pendant que le gouvernement impose de nouvelles lois répressives et vend les ressources du Québec aux grands capitalistes américains et anglo-canadiens.

Les syndicalistes qui résistent le paient cher. Ainsi Madeleine Parent, qui organise les travailleurs et les travailleuses du textile est arrêtée et condamnée en 1948 pour « conspiration séditieuse ». Plusieurs années plus tard, elle est acquittée après d’innombrables procès. Son mari Kent Rowly passe plusieurs mois en prison. À Valleyfield, c’est l’évêque (futur cardinal) Paul-Émile Léger, qui incite les bons chrétiens à écraser les syndicats.

Dans les paroisses, les curés doivent passer de maison en maison pour vérifier si les épouses sont enceintes. C’est leur devoir chrétien de procréer, elles ne peuvent même pas penser à une autre vie.

Avec l’infâme loi du cadenas, la police de Duplessis saccage et ferme des locaux associés à la gauche. Des intellectuels et des écrivains dissidents sont mis à l’index (on interdit la diffusion de leurs œuvres), comme le peintre Paul-Émile Borduas et le poète Claude Gauvreau.

Face à Ottawa, Duplessis se fait le chantre de l’« autonomie provinciale » qui lui permet de refuser des réformes des institutions dans la santé et l’éducation, constitutionnellement sous le contrôle des provinces. Ce nationalisme de pacotille met de côté les questions sociales et économiques alors que la grande majorité du peuple vit dans la pauvreté. Les promesses qui avaient été faites par Duplessis pour nationaliser l’électricité, outil indispensable pour relancer l’économie, sont laissées de côté, au grand plaisir de la poignée de capitalistes anglo-canadiens de la « Shawinigan Water and Power Company ».

Duplessis par ailleurs se prévient d’aborder l’alignement du Canada sur les États-Unis au moment où ils entraînent le continent dans la guerre « froide », qui n’est pas si froide que cela puisqu’une violente guerre éclate contre la Corée en 1950 où sont déployés des milliers de soldats canadiens et québécois pour défendre le nouvel empire américain.

Au tournant des années 1950 cependant, des fissures apparaissent dans le mur du pouvoir. Les courageux travailleurs d’Asbestos ouvrent le bal (1949), suivis de luttes dures à Louiseville, Valleyfield et Montréal. Fait à noter, ces luttes syndicales sont le fait de Canadiens-français, dans des fiefs de l’Union nationale. Des secteurs de l’Église sentent le vent tourner et s’éloignent de l’idéologie ultramontaine qui prévaut, tout en prenant leurs distances avec Duplessis.

Ce sont les prémisses de ce qu’on connaît plus tard comme la « révolution tranquille » qui, en passant, n’a jamais été tellement tranquille.

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