Édition du 18 février 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

Ne pas oublier le 98%

La semaine passée, le brésilien Chico Whitaker nous a rappelé que la bataille actuelle, généralement, n’était pas vraiment entre le 1 % et le 99 %, mais entre le 1 % (la droite et les élites) et le 1% (militant-es et organisations). De temps en temps, la multitude, les 98 %, se met en branle et alors là, c’est un autre processus qui émerge.

Il faut réfléchir à cela.

Le discours inventé par Occupy, le 1% contre le 99 % avait quelque chose de fort, de vrai, de juste. Objectivement, la société est totalement polarisée entre une poignée d’ultra riches et la vaste majorité des gens. Subjectivement cependant, cela n’est pas tout à fait vrai. À part le périmètre assez restreint qui est engagé dans la lutte (plus ou moins un autre 1 %), beaucoup de gens ont des comportements qui varient beaucoup. Plusieurs sont franchement trop vulnérables. Ce sont les gens, nous disait Whitaker, qui ont si peu de ressources que l’essentiel de leur vie est consacré à survivre. La vie est tout simplement trop dure pour qu’ils puissent s’impliquer à long terme. Il y aussi des gens, beaucoup de gens du peuple, qui s’identifient à l’élite, qui pensent que cette élite est légitime, qu’elle a raison et que de toutes les manières, ainsi est l’ordre « naturel » des choses. Enfin, toujours dans ce 98 %, il y a passablement de personnes qui veulent et qui peuvent lutter, et qui luttent effectivement, pas nécessairement comme le 1% militant, mais qui sont là, en tout cas, souvent.

C’est une erreur, dont les conséquences sont assez négatives, de penser que la force du changement peut compter, spontanément et naturellement, sur 99 % des gens. Ce n’est tout simplement pas vrai. Il n’y a pas de solution de « facilité » donc, et on ne peut pas attendre, sans rien faire, que le changement se fasse de lui-même.

Cela veut dire que le 1%, l’autre 1%, doit travailler fort pour mettre en place des conditions pour que le 98 % s’active. Alors là il y a des tas de questions politiques, organisationnelles, stratégiques, qui se posent. Il faut trouver le « fil », qui ne se trouve pas tout seul, au coin de la rue. Ce fil est créé, il est tissé, il est imaginé, puis réalisé. On appelle cela un travail politique qui consiste à faciliter la résistance spontanée et à projeter cette résistance, dans une vision plus large, à long terme. Avant qu’on dise que c’est reconstituer une petite et brillante élite qui doit éduquer le peuple ignorant, je pense qu’il faut distinguer clairement les choses.

Dans un passé pas si lointain, cette brillante élite avait amené effectivement à créer une hiérarchie menée par un petit groupe, habituellement des hommes, éduqués, blancs. Ils agissaient au nom du peuple et ils pensaient détenir une vérité intangible, une « science ». Plusieurs partis révolutionnaires sont tombés dans ce piège pour aboutir à de graves échecs. Ils ont découvert, souvent à la dure, qu’il n’y a pas de substitut, qu’il n’y pas d’autres acteurs principaux que le peuple organisé.

Alors qu’est-ce que c’est cette organisation ? Marx disait que c’est une méthodologie qui permet aux gens de prendre conscience de ce qu’ils font eux-mêmes. Le monde post-capitaliste n’est pas un horizon abstrait et lointain, il est là à tous les jours, mais souvent, on ne le sait pas. La mission des gens de gauche est de faire sortir cela de l’obscurité. Une nette compréhension des choses, une clarté quant à la stratégie du 1 % (l’élite, l’élaboration de « plans de match » réalistes, c’est à cela qu’il faut travailler, à partir des pratiques en cours, à partir des pratiques des masses (et non pas à partir de schémas pensés par d’autres en d’autres temps). La force de la pensée critique, c’est sa capacité à activer le processus de réflexion, à aller au-delà des apparences, à faire le lien entre les expérimentations du passé et les luttes en cours, sachant que, très souvent, il n’est pas nécessaire de réinventer la roue.

Quand le 1 % (les militant-es) font bien ce travail, une grande partie du 98 % s’investit dans la lutte et alors, il y a un réel processus de transformation. On l’a vu dans le passé, on le voit aujourd’hui, par exemple en Bolivie, peut-être en Espagne et encore à une plus petite échelle, à travers toutes sortes de mouvements et de luttes populaires dans le monde, y compris dans le village québécois. Le 98 % ici, il est apparu dans la rue au printemps 2012, parce que le 1% (l’ASSÉ) a fait bien son travail, pas en redisant des banalités, pas en se substituant, mais en élaborant la stratégie, en tissant le fil.

Faire ce travail enfin, cela demande de la détermination et de la patience. « On ne fait pas pousser les plantes plus vite en les tirant par la tige », vous connaissez cette métaphore. Il faut avancer là où on peut avancer, tenir compte des conditions, y compris des projets, des rêves, des langages qui existent et qui font que les peuples se forgent une identité. Ne pas tenir compte de cela, c’est inévitablement tomber dans le substituisme et éventuellement, échouer. Tenir compte de cela, c’est tout un art, qui n’est jamais donné d’avance, qui n’existe pas dans un grand livre de recettes. « On avance en marchant », disent les zapatistes, mais il faut faire attention disent-ils, car « c’est un marathon, et non un sprint ».

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