Édition du 13 avril 2021

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Syndicalisme

Négociation dans les secteurs public et parapublic : Comment décoder le calme plat apparent ?

Quoi de neuf du côté de la négociation dans les secteurs public et parapublic ? Pour le moment, c’est plutôt, sur le plan des apparences à tout le moins, le calme plat. Mais, est-ce vraiment le cas ? Sommes-nous devant un paysage que nous pouvons qualifier de « morne plaine » ou ne sommes-nous pas plutôt à la veille d’un « coup de tonnerre dans un ciel serein » (selon une expression de Karl Marx dans Le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte) ? Commençons par un certain nombre d’observations et ensuite, allons-y de quelques supputations.

Observations

Cela fait plus d’un an que les équipes de négociations des organisations syndicales présentes dans les secteurs public et parapublic et les différents comités patronaux de négociation s’adonnent à des pourparlers autour de documents qu’ils s’échangent, scrutent de près et décortiquent dans le détail, sans avoir vraiment paraphé quoi que ce soit de significatif à ce sujet (à l’exception de la table de la FIQ où il y a eu une entente de principe [d’abord rejetée puis ensuite acceptée avec certaines bonifications par les déléguéEs du Conseil national en décembre 2020]). Pour ce qui est des préposéEs aux bénéficiaires (PAB), les négociatrices et les négociateurs du Conseil du trésor ne semblent pas s’inquiéter outre mesure de l’absence de documents officiels concernant la bonification de la rémunération de cette catégorie de salariéEs véritablement sous-rémunéréEs. Pour le gouvernement, le dossier des PAB semble même être réglé à son entière satisfaction. Il ne reste, dans les priorités du gouvernement du Québec énoncées le 12 décembre 2019, que le dossier des enseignantEs à finaliser. Où en sont les pourparlers avec ce dernier groupe ? Rien de concret ne transpire des différentes tables de négociation dans ce secteur où oeuvrent des enseignantEs de l’élémentaire et du secondaire et des professeurEs de cégep.

Pour ce qui est des autres tables (APTS, SFPQ et SPGQ), les communiqués ne nous annoncent (au moment où nous écrivons les lignes que vous lisez) rien de nouveau du côté de la négociation ou de l’exercice des moyens de pression. Est-ce à dire que nous traverserions une impasse dans la négociation ? Pas si vite avant de conclure quoi que ce soit de définitif ici.

Supputations et conclusion

Pour l’instant, nous savons que du côté syndical le discours est un tantinet plus menaçant. L’adoption de moyens de pression un peu plus soutenus et l’annonce (par certains syndicats) du recours à la grève font maintenant partie des prochaines étapes à venir (la FAE a annoncé que ses membres seront en grève générale illimitée à la fin du mois de mai, la CSQ [éducation] a adopté une banque de cinq journées de grève). Y aura-t-il, en cette période de la pandémie de la COVID-19, intensification véritable des moyens de pression et peut-on véritablement s’attendre, sans entretenir aucun doute ici, à un débrayage effectif des 560 000 salariéEs syndiquéEs (en totalité ou en partie) des secteurs public et parapublic au cours des prochaines semaines ou des prochains mois ? C’est ce que l’avenir nous dira.

En ce moment, les salles de rédaction de la presse écrite et électronique ne sont pas inondées de communiqués syndicaux ou gouvernementaux. Les médias ne sont donc pas appelés à jouer le rôle de « relais » du message d’une partie ou de l’autre. Mais, la question qui se pose est la suivante : est-ce vraiment le calme plat ou y a-t-il des négociations qui se déroulent à l’abri du regard scrutateur des journalistes[1] et des analystes ? Et si des séances ont lieu, derrière d’épaisses portes closes, sans égard pour le type de négociation (« échange de textes » ou « résolution des problèmes »), laquelle des deux parties a réussi à réduire l’autre au silence ? Car derrière le calme apparent des deux dernières semaines, il semble y avoir un mutisme mutuellement convenu qui est observé par les parties négociantes. Que nous indique ce silence ? De deux choses l’une, il ne se passe « rien » à certaines tables (« c’est mort » comme disent les spécialistes des négociations) et nous n’en entendons tout simplement pas parler ; l’autre, il y a poursuite des échanges uniquement entre les membres des comités restreints de négociation et le mot d’ordre que les deux parties observent est le suivant : « Nous ne négocions pas sur la scène publique ».

Observons pour le moment que du côté syndical aucune des grandes organisations impliquées dans la négociation ne s’inquiète véritablement, publiquement du moins, du rythme des échanges. Y’en a-t-il ou n’y en a-t-il pas ? Cela ne semble même pas valoir la peine de les interroger sur le sujet. C’est, de leur côté, la règle du « motus et bouche cousue » qui est suivie. Est-ce à dire que les directions des organisations syndicales ont confiance que les négociations seront conclues à brève échéance, sans que le gouvernement ait à sortir l’arme ultime qu’il a à sa disposition pour faire régner l’ordre et passer à autre chose ? Est-ce à dire également que le gouvernement Legault leur aurait donné l’assurance que son offre de mai 2020 serait bonifiée ? Nous le verrons dans le temps comme dans le temps. Nous découvrirons alors si certaines personnes observent un silence qui sera profitable et bénéfique pour les 560 000 salariéEs syndiquéEs (qui sont à environ 75% des femmes) ou s’il y en a, parmi les stratèges syndicaux (et les critiques de la Présidente du Conseil du trésor à l’Assemblée nationale), qui dorment en ce moment à cause de la dose de somnolence qu’on retrouve dans certaines paroles ou certains stratagèmes rusés des représentantEs de la partie patronale (ici l’État patron). Après tout, nous le savons depuis longtemps il n’y a pas que la morphine qui possède des vertus sédatives. N’oublions jamais que le mensonge et la ruse sont deux éléments à la disposition des parties dans le jeu d’une négociation. C’est à la fin du processus qu’il est possible de dégager la vérité du mensonge et d’identifier clairement ce qui relève de la ruse ou ce qui est conforme à la droiture.

Alors, « morne plaine » ou « calme avant la tempête » ? Qui, à ce moment-ci, peut répondre avec une certitude inébranlable à cette interrogation ?

Yvan Perrier

28 février 2021

8h45

yvan_perrier@hotmail.com

P.S. Nous attendons toujours la réponse du Parti libéral, dont le critique officiel en la matière est le député Gaétan Barrette, à nos six questions. Dès que nous recevrons ces réponses, elles seront intégralement reproduites et rapidement mises en ligne sur le site de la revue Presse-toi à gauche !

[1] Y a-t-il vraiment des journalistes qui s’intéressent et suivent de près la présente ronde de négociation ? Point d’interrogation ou Point d’interrogation ironique ?

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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