Édition du 20 octobre 2020

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Histoire

Platon : Criton ou du Devoir (Résumé)

Éthique (Texte 5)

Platon. 1994. Apologie de Socrate. Criton. Paris : Pocket, 145 p[1].

Mots-clés : Dialogue, Songe, Multitude, Opinion, Raison, Justice, Juste, Injustice, Beau, Laid, Bien, Mal, Dieu, dieux, Lois, Loi fondamentale, Cité, Vérité, Vertu, Justice, Sagesse

Alors qu’il se retrouve emprisonné et condamné à subir la peine capitale (boire la ciguë) dont l’exécution est prévue dans les jours à venir, Socrate reçoit dans sa cellule un riche ami du nom de Criton qui vient lui proposer de s’évader. Socrate accepte d’examiner, dans ce bref ouvrage de Platon (ouvrage de la « première période »), s’il est juste ou non de s’enfuir sans être autorisé par les Athéniens à le faire (« IX. Nous sommes donc d’accord ? En conséquence, il faut examiner si, pour moi, il est juste ou non d’essayer de sortir d’ici [48 c] en laissant là les Athéniens ; et si cela s’avère juste, essayons, sinon renonçons-y. » (p. 92). Socrate doit choisir la juste position entre désobéir (s’enfuir) ou accepter sa condamnation (c’est-à-dire mourir). Ici, comme dirait l’Autre, nous sommes devant tout un dilemme. Avant de trancher, Socrate exige de procéder à l’examen rationnel de cette proposition. Si la fuite est juste, après l’examen de la question, Socrate n’hésitera pas à fuir ; si elle ne l’est pas, il restera en prison et acceptera sa condamnation.

Résumé de l’œuvre

Nous avons vu dans l’Apologie de Socrate le procès qui a conduit Socrate à sa condamnation à mort pour corruption de la jeunesse et divers crimes envers les dieux. Le très bref ouvrage de Platon intitulé Criton est un dialogue entre Criton et Socrate autour du devoir de citoyen (le livre est sous-titré : Du devoir). L’ami Criton est très riche. Il a les moyens d’organiser et d’assumer les frais de l’évasion de Socrate. Socrate refuse de s’enfuir. Pour lui le devoir, par souci de cohérence, ne se questionne même pas. Le respect des lois implique qu’elles soient observées en tout temps. Elles ne peuvent être, quand cela nous arrange, tantôt respectées et, quand cela ne nous arrange pas, tantôt rejetées. Socrate se comporte ici dans le respect du devoir du citoyen envers le contrat social qui le lie aux membres de sa collectivité, de sa Cité. Que la condamnation de Socrate soit injuste ou non, elle reste une décision de justice et doit comme tel être exécuté.


L’écoute de la raison

L’ouvrage Criton se structure principalement autour de l’extrait suivant :

«  VI. [46 b] Mon cher Criton, si ton zèle s’accorde avec une certaine droiture, il est très précieux ; sinon, il est d’autant plus regrettable qu’il est plus grand. Il nous faut donc examiner si, oui ou non, nous devons vraiment suivre tes conseils. Je suis ainsi fait, vois-tu (et cela ne date pas d’aujourd’hui, c’est le cas depuis toujours), que j’écoute en moi une seule voix, celle de la raison qui, après réflexion m’apparaît la meilleure. Or, les raisonnements que j’avançais jusqu’ici, je ne peux tout de même pas les rejeter à présent, à cause de ce que le sort vient de me réserver ; au contraire, ils m’apparaissent sensiblement identiques ; je les respecte et les honore comme autrefois. [46 c] Et si nous n’en avons pas de meilleurs à alléguer dans la situation présente, que ce soit clair, je ne te céderai pas, quand bien même le pouvoir de la multitude nous terroriserait plus encore qu’à présent, tel un épouvantail effrayant les enfants, par ses menaces d’emprisonnements, des mises à mort et de confiscations.  » (p. 87).

Quand la raison dicte d’accepter l’injustice commise au nom de la justice

Socrate considère qu’il est de son devoir de citoyen d’Athènes d’accepter sa condamnation par le tribunal qui a tranché dans son affaire. Il agit ainsi en raison des propos suivants :

« XIII. «  Vois donc, Socrate », diraient peut-être les Lois, « si nous disons la vérité, lorsque nous affirmons que la façon dont tu as l’intention de nous traiter maintenant est injuste. Nous qui t’avons engendré, élevé, éduqué, qui, à toi comme à tous les autres citoyens, avons donné une part de tous nos biens dont nous disposons, [51 d] nous proclamons pourtant, par la liberté que nous laissons à tout Athénien qui entend en profiter, qu’une fois en possession de ses droits civiques et informé de la vie politique et de ce que nous sommes, nous, les lois, il peut si nous lui déplaisons, quitter Athènes, et s’en aller où il voudra en emportant ses affaires. » (p. 98).


Le procès de la démocratie

Dans Criton, il y a l’expression du grand mépris de Platon envers l’opinion du peuple (la démocratie). Chez Platon nous retrouvons l’idée que nous sommes mieux gouvernés par ceux qui savent gouverner (les spécialistes). Platon développe une conception de la société organisée fondée sur la division du travail, spécialisation des fonctions et guidée par des élites qui détiennent le savoir et la sagesse (les Philosophes-Rois). Une société organisée de manière hiérarchique et dirigée uniquement par ceux qui ont la compétence pour exercer le pouvoir. Une société où le respect des Lois est un impératif catégorique parce que «  les Lois disent la vérité  » (p. 97). Il faut rappeler ici que la source de la Loi, qui dit la vérité, selon Platon, provient de « dieu » (p. 102).

Pour conclure

Ainsi donc, les Lois d’Athènes rappellent à Socrate ses engagements civiques. Les devoirs des citoyens envers l’État sont semblables à ceux des enfants envers leurs parents. Il n’existe donc aucun « droit » à la dissension et à la désobéissance. À partir de ce point de vue, la fuite de Socrate serait donc une grave injustice. Se considérant dès lors comme suffisamment persuadé, Socrate renonce à la proposition que lui fait son ami Criton : s’enfuir.

Dans ce texte, Platon établit une correspondance entre la morale (nécessaire à la sagesse) et les lois. Ce faisant, il donne ainsi un pouvoir aux lois et sur cette base, Socrate, prêchant la grandeur de la sagesse, ne peut faire autrement que de leur accorder une valeur justifiant sa funeste décision. Mentionnons que nous avons sous les yeux une scène semblable à Jésus qui accordait plus de valeur à la foi en Dieu que les lois humaines, d’où la raison de son sacrifice. Jésus avait-il lu Platon ? Jésus avait-il connaissance qu’il imitait ainsi Socrate dans la manière de justifier sa mission ? Laissons ces questions en suspens et concluons avec la remarque suivante : nous savons que Nietzsche définissait le christianisme comme du platonisme pour les pauvres. Dans cette foulée, nous osons suggérer que Jésus est au christianisme ce que Socrate est à la philosophie classique.

Dans l’ouvrage Criton, Platon présente une conception de l’obligation politique citoyenne. Cette conception repose sur le « consentement tacite » librement donné qui découle du seul fait de vivre dans la Cité. L’appartenance de l’individu à une Cité résulte, selon Platon, de son choix d’y appartenir et ce choix reste valide tant que l’intégrité morale de l’individu n’est pas mise en péril par l’État.

Pour ouvrir sur les autres résumés à venir

Les thèses présentées dans La République et les Lois se distinguent et se démarquent nettement de ce premier niveau d’analyse politique de Platon. L’amélioration des citoyens reste bien la fin politique ultime, mais Platon ne pose plus l’autonomie morale comme le seul moyen d’y parvenir. Dans ces deux ouvrages majeurs en philosophie politique (La république et Les lois), ce sont des recours spécifiquement politiques (la définition d’une constitution, l’organisation de la société, la coercition) qui permettront de réaliser la justice dans la cité.

Yvan Perrier

1er jet : 25 juin 2020

2e jet : 7 septembre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

[1] Voir également : Luc Besson : Platon. 2017. Apologie de Socrate. Criton. Paris : GF Flammarion, 272 p.

Mots-clés : Histoire
Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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